‹ Louis XVIII et le duc Decazes, 1815-1820;Chapitre 11 sur 36 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I. — Irritation de Chateaubriand après la dissolution de la Chambre. — Ses attaques antérieures. — La Monarchie selon la Charte, — Un post-^criptum perfide. — Vaine démarche du chancelier Dambray. — Refus du roi de recourir à l'intermédiaire du duc d'Angoulème. — Récit du comte de Goltz. — Le roi blâme la saisie. — Opinion analogue de Richelieu. — Chateaubriand rayé de la liste des ministres d'État. — Il vend sa bibliothèque et la Vallée aux Loups. — Les amis de Chateaubriand cherchent vainement à l'éloigner de la politique.

— Vivacité de son opposition.

II. — Talleyrand inconsolable de n'être plus ministre. — Ses propos contre Richelieu, Decazes et Pozzo di Borgo. — Séjour à Valençay. — Retour à Paris. — Mme de Staël patriote. — Sa rencontre avec Talleyrand.

— Menées de celui-ci. — Attitude équivoque de Canning. — Un scandale à l'ambassade d'Angleterre. — Talleyrand éloigné de la cour. — Une lettre de Metternich. — Les ultras et le comte de Blacas. — Arrivée de celui-ci. — Son entrevue avec le roi. — Émotion causée par son retour.

III. — Inquiétudes du corps diplomatique. — Singuliers propos de Blacas. — Richelieu demande au roi de renvoyer à Rome son ancien favori. — Hésitations de Louis XVIII. — Blacas affecte d'avoir reconquis son ancienne influence. — Ce qu'il avait fait à Rome pour le Concordat. — Opposition de Decazes à ce traité tel qu'il est rédigé. — Discussion avec heh collègues. — Il obtient les modifications qu'il a demandées. — Départ immédiat de Blacas exigé par Richelieu. — Blacas quitte Paris pour retourner à Rome. — Rapport d'agent secret. — La défaite de Blacas définitive.

Vers le milieu de Tannée 1816, Firritation de Chateaubriand contre le ministère Richelieu-Decazes ne

faisait plus mystère pour personne dans la société politique de Paris ni dans les chancelleries européennes. La Restauration Tavait fait pair de France, revêtu de la dignité d'ailleurs toute platonique de ministre d'État, mais sans autre avantage que le traitement de 24,000 francs qu'elle rapportait. Il ne considérait pas que ses services et son dévouement à la légitimité eussent été payés à leur prix. Exaspéré par son impuissance à remplir un rôle dirigeant et de n'avoir pu obtenir même une ambassade au second retour des Bourbons, il se tenait pour victime d'une iniquité. Sous Tempire de ses ressentiments, il s'était jeté peu à peu dans le parti des ultras. Bien que ne partageant pas toutes leurs idées, il avait fini par s'associer à toutes leurs revendications comme à toutes leurs plaintes.

Ce n'est pas le roi qu'il accusait d'ingratitude. La personne royale, au moins en apparence, ne lui inspirait que du respect. Son intérêt lui commandait au surplus de la respecter. Il ne désespérait pas, malgré tout, d'être un jour ministre secrétaire d'État, et n'aurait pu le devenir s'il avait offensé Louis XVIII. Il s'attachait donc, dans ses attaques contre les ministres, à ne jamais le confondre avec eux, à le -représenter seulement comme victime de leur astuce et comme subissant leur volonté, raisonnement aussi malhabile qu'il était peu fondé et qui froissait vivement le roi, à qui déplaisait par-dessus tout la singulière accusation d'être prisonnier aux mains de Richelieu et de Decazes.

C'est en ces circonstances qu'à la date du 5 septembre, ces deux hommes d'État obtinrent de la raison et de la sagesse de Louis XVIII l'ordonnance qui prononçait la dissolution de la Chambre introuvable. Cet événement tomba sur les espérances de Chateaur

briand comme un seau d'eau sur un brasier. Quelques jours plus tard, le comte de Goltz, envoyé de Prusse à Paris, faisant port à sa cour de Teilet produit sur rillustre écrivain par la dissolution de la Chambre des députés et par Técrasement des ultras qui en était la conséquence, s'exprimait en ces termes :

« M. de Chateaubriand, qui croyait déjà que la place de ministre secrétaire d'État né pourrait lui manquer, n'a pas moins été que MM. de Bruges, de Maillé, de Polignac^ déconcerté de cette nouvelle. Néanmoins, il fait, m'assure-t-on, bonne contenance. Je sais de bonne part que son ouvrage est très violent contre les ministres et qu'il est plus que jamais décidé à le publier, malgré les vives et imposantes représentations qui lui ont été faites. Tout le parti des exagérés attend avec impatience cette publication. «

L'ouvrage auquel le diplomate prussien faisait allu-^ sion était le fameux livre la Monarchie selon la Charte. Chateaubriand y travaillait depuis déjà plusieurs semaines, avec la prétention d'y exposer en leur pureté les véritables principes parlementaires et de les défendre avec plus de hardiesse et par d'autres raisons que ceux qui s'en étaient déjà fiait les avocats. Tel qu'il l'avait conçu et écrit, ce livre n'était autre chose qu'une attaque à fond contre le ministère. Il allait être publié, quand la dissolution avait éclaté sur les ultras, déjoué leurs calculs, brisé leurs espérances et déchatné leurs fureurs.

S'abandonnant à son emportement et cherchant à donner à son œuvre le caractère d'une protestation contre l'ordonnance royale, en supposant celle-ci arrachée à la faiblesse du roi par la duplicité de ses ministres. Chateaubriand s'était laissé aller à mettre à son livre un postscriptum dans lequel il critiquait en des formes bau-

taines et malveillantes Tacte de délivrance par lequel le roî venait de prouver qu'appelé à prononcer entre les ultras et ses ministres, c'est pour ceux-ci qu'il prenait résolument parti. Dans ce post-scriptum, où Tauteur semblait avoir condensé toutes les ressources de son esprit et toute la magie de son talent pour en faire un chef-d'œuvre de perfidie, on lisait entre autres passages celui-ci y dont le roi devait être vivement blessé :

« Et que veut d'ailleurs le roi? S'il était permis de pénétrer dans les secrets de sa haute sagesse, ne pourrait-on pas présumer qu'en laissant constitutionnellement toute liberté d'action et d'opinion à ses ministres responsables, il a porté ses regards plus loin qu'eux? On a souvent admiré, dans les affaires les plus difficiles, la perspicacité de ses vues et la profondeur de ses pensées. Il a peut-être jugé que la France satisfaite lui renverrait ces mêmes députés dont il était si satisfait; que l'on aurait une Chambre nouvelle aussi royaliste que la dernière, bien que convoquée sur d'autres principes, et qu'alors il n'y aurait plus moyen de nier la véritable opinion de la France. »

En même temps que ce complément de l'ouvrage prêt à paraître était envoyé à l'imprimerie, Chateaubriand, qui en avait préalablement donné lecture a un grand nombre de ses amis, pairs de France ou députés, laissait plusieurs d'entre eux en prendre des copies qui furent colportées, de telle sorte qu'avant la mise eh vente, on put pressentir le retentissement que ne manquerait pas d'avoir le nouveau livre et l'influence qu'il exercerait sur l'opinion.

Averti par son ministre de la police, Louis XVIII recourut au chancelier Dambray, président de la Chambre des pairs et ministre de la Justice, qui entretenait avec l'auteur des rapports d'amitié, pour l'inviter

à renoncer à cette publication dans Tintérét même de la couronne et de l'État, et pour lui faire connaître qu'il ne pourrait que se repentir de ne pas tenir compte des désirs du roi. Quoique comminatoire dans le fond, la démarche fîit faite avec la grâce, le tact, la courtoisie qu'y pouvait mettre un homme d'ancien régime, tel que le chancelier, et on ne comprendrait guère comment ni pourquoi elle n'aboutit pas, si l'on ne savait à quelles extrémités pouvait être poussé Chateaubriand par son incommensurable orgueil, son souci de dignité et plus encore par la très haute idée qu'il se faisait des droits, de l'écrivain. Il opposa donc un refus au désir qui lui était exprimé.

Decazes, cependant, persistait dans son espoir de conjurer le coup. Il conseilla au roi de dépécher à l'intraitable auteur le duc d'Ângouléme. Sans doute, en présence du prince. Chateaubriand n'oserait persévérer dans son refus. Mais le roi, dans l'intervalle, avait parcouru le livre non encore publié. Profondément irrité par l'accusation implicitement dirigée contre lui d'avoir trompé tout à la fois ses ministres et ses sujets en jouant une indigne comédie, il écarta l'avis que lui donnait Decazes. Il le lui déclara par cette lettre, écrite quelques instants avant la mise en vente, où se trahissent une froide colère et une implacable résolution :

a Je crois qu'il s'est fait un grand changement en moi. Je n'ai presque éprouvé qu'un sentiment de mépris en lisant le Chateaubriand. Vous inclinez à croire que je pourrais en arrêter le scandale par l'intermédiaire de mon neveu, soit par une défense formelle. Mais le premier moyen sera une négociation, ce qui semblerait audessous de ma dignité et de la qualité du négociateur, .l'ai employé mon neveu à arrêter l'armée espagnole; je

ne remploierai pas à arrêter la publication d'un libelle. J'ai été plus loin que le second moyen; j'ai employé la menace. Si on la brave, le scandale sera grand. Mais la punition sera exemplaire. »

Au moment où ce billet familier parvenait à Decazes, — c'était le 18 septembre, — il apprenait que Timprimeur Le Normant, sans avoir même pris soin de faire le dépôt conformément à la loi, avait expédié en province plusieurs centaines d'exemplaires et en vendait dans ses ateliers. On faisait la partie trop belle au jeune ministre pour qu'il hésitât à s'y jeter, alors qu'on mettait la loi de son côté. Excité par le sentiment de son droit et par les propos de son souverain, il prit sur lui sans consulter Richelieu absent ni aucun de ses collègues d'envoyer au procureur général Bellart l'ordre de procéder sur l'heure à la saisie. Cet épisode de l'histoire de la Restauration a été si souvent raconté que nous eussions été contraint de reproduire ici une des nombreuses versions qui en ont été publiées, si nous n'avions eu la bonne fortune d'en trouver une inédite dans les rapports du comte de Goltz, le ministre de Prusse. Voici comment, le 22 septembre, il narrait l'incident au chancelier prince de Hardenberg :

a La mine que M. de Chateaubriand avait préparée pour renverser le ministère a sauté, mais elle n'a pu produire l'effet qu'il en attendait, ainsi que tout le parti des ultra-royalistes. Je m'empresse de transmettre à Votre Altesse son ouvrage intitulé De la Monarchie selon la Charte. Après y avoir ajouté, à cause de l'ordonnance du 5 de ce mois, la préface et le post-scriptum, il engagea son imprimeur Le Normant à le publier le plus promptement possible et commença d'abord à en envoyer huit cent dix exemplaires, dans les provinces.

tt Gomme les lois françaises relatives à la liberté de la presse ne sont que répressives, l'impression de cet ouvrage ne peut être empêchée. Mais l'imprimeur n'ayant point rempli les conditions exigées par les articles 14 et 15 de la loi du 21 octobre 1814, portant qu'il y aurait lieu à saisie et séquestre d'un ouvrage, s'il est mis en vente avant que l'imprimeur en ait déposé le nombre prescrit de Volumes, M. Decazes a profité habilement de cette circonstance pour faire saisir et apposer les scellés aux planches de celui-ci presque immédiatement après que l'impression en fut achevée.

« Le sieur Le Normant en fit informer de suite le vicomte de Chateaubriand, et celui-ci se rendit aussitôt, revêtu de son costume de pair de France, à l'imprimerie, où il trouva un commissaire de police. Il lui déclara qu'il venait défendre sa propriété et ne céderait qu'à la force. Ensuite, se tournant vers les ouvriers, il s'écria : « Vive la liberté! Vive le roi quand même! » Ce cri fut répété par tous les ouvriers, qui furent sur le point de se mettre en état de révolte. Le commissaire de police se vit obligé alors d'aller chercher des gendarmes, à l'aide desquels il parvint à exécuter les ordres qui lui avaient été donnés.

« Cette conduite inconcevable du vicomte de Chateaubriand, le jour fâcheux dans lequel il a placé le roi par l'induction que l'on doit être porté à tirer du post<scriptum de son ouvrage, et enfin la certitude que si le souverain n'en manifestait pas hautement son mécontentement, le parti des royalistes exagérés s'efforcerait de faire croire qu'il en est secrètement appuyé, devaient i&aturellement décider le roi à rayer M. de Chateaubriand, par l'ordonnance insérée dans le Monùeur d'hier y de la liste des ministres d'Etat.

tt On ne peut disconvenir qu^il y ait dans Touvrage en question de bonnes choses qui, cependant, ont été déjà dites par beaucoup d'autres. Mais certains chapitres, et surtout le post-scriptum, prouvent assez clairement le but personnel de Tauteur, et tout homme impartial conviendra que la tendance générale de Touvrage n'est ni propre à calmer les esprits ni basée sur Tétat actuel des choses et sur les dispositions de la majorité des Français.

tt Si la dernière Chambre des députés, au lieu d'inspirer par son exagération des craintes à la masse active du peuple, avait montré seulement un peu de modération, tout aurait pu aller passablement bien en France; le roi n'aurait point été obligé d'agir contre ceux qui prétendaient être les véritables royalistes; même, ils auraient eu bien plus de chances avantageuses pour leurs intérêts personnels, et leur attachement à la cause de la monarchie légitime aurait servi à renforcer le gouvernement. L'ouvrage de M. de Chateaubriand, écrit dans ce sens de modération, aurait pu produire beaucoup de bien. Tel qu'il est, il ne pouvait que réveiller de nouveau toutes les passions.

u Une assez grande quantité d'exemplaires de ce livre étaient déjà vendus à Paris ou partis pour les provinces au moment de la saisie. Il parait au reste que cette circonstance jointe à celle que l'ouvrage, ayant plus de trois cents pages, ne pourrait être confisqué que par le jugement d'un tribunal, et qu'il ne semble d'ailleurs pas pouvoir être placé dans la catégorie de ceux dont les auteurs sont condamnables décidera le gouvernement à en autoriser la vente après avoir fait payer à l'imprimeur l'amende de mille francs. S'il en est ainsi, on aurait bien mieux fait de ne pas donner trop d'importance à cet écrit par la saisie momentanée qui a eu lieu et en lais-

sant paraître une seconde édition, ce qui découvre la faiblesse du ministère. »

Ce que de Goltz ne dit pas, c'est qu'à Tissue de la scène tumultueuse qu'il décrit, Chateaubriand courut au ministère de la police pour protester, et que, n'ayant pas trouvé Decazes, il lui écrivit à cet effet ainsi qu'au chancelier Dambray. Les deux ministres répliquèrent, chacun de son côté, en opposant à la qualité de pair de France qu'invoquait Chateaubriand la légalité de la saisie et le principe que nul n'est au-^lessus des lois. C'est à cette correspondance que le roi fait allusion dans la lettre qui suit et qu'il envoyait le lendemain matin à Decazes. On verra que sur l'opportunité de la mesure prise, il pensait comme le comte de Goltz, qu'il eût mieux valu n'y pas recourir.

« Votre lettre est très bien, mon cher enfant; je suis très satisfait de celle du chancelier. J'espère cependant qu'il n'y a pas dans l'original les fautes que j'ai marquées au crayon sur la copie, la première surtout, qui dénaturait le sens de la citation. Vous seriez-vous flatté d'arrêter entièrement la publication de l'ouvrage de Chateaubriand? Illusion. Je vais vous en démontrer ^impossibilité. Un auteur qui n'attend pas comme Collet pour dîner le succès d'un sonnet commence toujours par prélever certaine quantité d'exemplaires destinés à des puissances, à des amis, à des protecteurs; ensuite, l'ouvrage est mis en vente. Cela devait arriver dans cette occasion, et cela est arrivé, je n'en doute pas, et par cette raison, je crois que si vous m'aviez consulté avant d'ordonner la saisie, je l'aurais déconseillée.

a Ce n'est pas que ce ne fût une mesure très légale, que l'Évangile même, publié de la sorte, ne fût saisissable. Je le dirai ù quiconque m'en parlera, fût-ce au

«luo de Beity ou à Laine. Mais, à vous seul, j'aurais dit hier au soir, si j'en avais eu le temps, et je dis aujourd'hui qu'on ne verra pas la chose ainsi dans le monde, qu'on regardera tout au plus la faute de l'imprimeur comme ua prétexte, et que je crains que le poison qu'il renferme n'en germe que davantage, à cause de la laveur qu'un vernis de persécution donne toujours aux hommes et aux choses. J'aurais fort bien pu me dispenser de dire tout cela. puisqu'à présent ce qui est fait est fait. Mais l'amitié me reprocherait de ne pas penser tout haut. Espérons que le remède guérira le mal. »

• L'avis du roi fut aussi celui du duc de Richelieu; il regretta la saisie. Du château de Gourteille en Normandie, où il prenait un peu de repos, il mandait à Decazes :

« Je suis fâché que le procureur général ait attaqué Fouvrage de M. de Chateaubriand. Il me semble que nous étions convenus du contraire. A quoi cela nous mènera-t-il? A aigrir et envenimer encore, à dessiner plus vivement les partis et préparer une querelle à la Chambre des pairs pour l'ouverture de la session. Si nos antagonistes sont fous, ce serait à nous d'être sages. Nous sommes forts delà volonté du roi, de l'immense majorité de la nation ; il ne doit pas nous être difficile d'être généreux. Je voudrais que nous cherchions à éteindre l'incendie plutôt que d'y jeter des matières combustibles. Nous donnons vraiment un étrange spectacle à l'Europe. A peine sorties de ses griffes et ayant encore l'épée de Damoclès suspendue sur nos têtes, nous sommes prêts à nous déchirer ! «

Sages, mais tardives raisons. Le mal était fait; il n'y avait plus possibilité de le réparer. D'ailleurs, Decazes n'admettait pas qu'il eût été plus habile de laisser passer l'ouvrage sans demander compte â l'imprimeur de la

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yiolation de la loi. C'eût été favoriser le plan de Chateaubriand et donner crédit à cette idée qu'en prononçant la dissolution de la Chambre introuvable, le roi avait subi la volonté de ses ministres, mais qu'en réalité, il était de cœur avec les ultras. Quant à Louis XVIII, quelle qu'eut été son opinion, il n'entendait ni fausser compagnie à son ministre ni le désavouer.

u Je crois très nécessaire que vous voyiez le duc d'Angouléme, lui écrivait-il encore. Il vous sera aisé de lui prouver : V que la saisie faite mercredi chez Le Norman t était parfaitement légale; 2"" que j'ai pu et dû imiter à l'égard de M. de Chateaubriand ce qu'a fait le roi d'Angleterre à celui de Fox; 3"" que M. Bellart aurait trahi son devoir en ne sévissant pas contre qui calomnie mes mioistres et m'accuse de duplicité, et que dans toute cette affaire, il n'y a point de despotisme, mais l'observation delà loi. »

Ainsi, le livre saisi, l'imprimeur condamné pour avoir violé la loi. Chateaubriand rayé de la liste des ministres d'Etat, le roi ne regrettait rien. Un propos tenu par le duc de Berry lui fournit une occasion de le déclarer de nouveau. Presque toujours du parti de son père contre les créatures et la politique du roi, le prince, après avoir lu l'ouvrage de Chateaubriand, s'était écrié :

— Ce livre devrait être écrit en lettres d'or !

Le propos répété à Louis XYIII l'avait irrité et attristé, et ce qu'il ressentait sa plume toujours libre et confiante quand il écrivait à son ministre favori l'exprimait sans réticences :

• Avant que le livre de M. de Chateaubriand parût, mon cher enfant, prévoyant qu'il faudrait le punir, je craignais, vous vous le rappelez, d'agir plus en ami qu'en roi. La lecture de l'ouvrage m'a rassuré. Je vous le dis

avec sincérité, c'est la majesté royale outragée en ma personne et non ma personne elle-même que j'ai vengée. Je n'en ai pas moins prévu le mal que cet écrit ferait à rÉtat et j'en ai profondément gémi. J'étais loin de prévoir le mal qu'il me ferait à moi-même. Ce livre devrait être écrit en lettres d'or. Oh! depuis le jour que je le sais, il est écrit dans mon cœur en lettres de sang. Je ne peux cesser d'aimer l'enfant égaré qui a prononcé ces cruelles paroles. Mais je crains de sortir de mon caractère à l'égard de celui qui l'a à ce point éloigné de moi. »

Le 27 septembre, un rapport du comte de Goltz résumait pour Hardenberg les circonstances de l'événement qui consommait la disgrâce de Chateaubriand et le rejetait dans les rangs de l'opposition, plus aigri, plus violent et par conséquent plus redoutable.

tf Le duc de Richelieu étant revenu de la campagne, où il n'a pu rester aussi longtemps qu'il aurait désiré, je me suis empressé de me rendre hier chez lui pour puiser à la source ce qui pourrait mériter dans les circonstances actuelles de fixer l'attention de Votre Altesse. Je l'aï trouvé fort affligé encore de la publication de Touvrage de M. de Chateaubriand, parce que cet ouvrage, suivant son opinion, n'a pu qu'agiter singulièrement les esprits et augmenter la méfiance que les partis ont l'un contre l'autre. Il m'a dit dans le cours de notre entretien que le roi oyant vu ce livre avant que le public en eut eu connaissance, avait fait dire par le chancelier de France à M. de Chateaubriand que sa publication ne pourrait que lui être très désagréable, que Sa Majesté, en apprenant, dans le conseil des ministres, l'issue de ces démarches, en avait été tellement irritée contre M. de Chateaubriand qu'elle s'était écriée spontanément sans demander aucun avis :

tt — Je le rayerai de la liste des ministres d'État,

comme Fouché Ta été. II sera charmé de la comparaison . » « M. de Richelieu m'ajouta encore que, selon son avis, le comte Decazes aurait mieux fait de ne point ordonner la saisie deTouvrage, puisque beaucoup d'exemplaires en avaient été déjà vendus et envoyés dans les provinces, et que M. de Chateaubriand et son parti en avaient encore fait imprimer le post-scriptum séparément pour le répandre avec plus de fEicilité; que le procureur du roi avait fait une information contre l'imprimeur et l'auteur en vertu de ses fonctions, mais sans être requis par le gouvernement; que l'affaire ne serait cependant pas poursuivie contre l'auteur... La vanité semble avoir eu beaucoup de part à la conduite que vient de tenir M. de Chateaubriand, car les ultra-royalistes les plus décidés le considèrent maintenant comme un martyr de leur cause. Il reçoit par jour plusieurs centaines de visites, nombre de femmes lui écrivent des billets remplis d'éloges pompeux, et on peut concevoir facilement Teffet que ceux-ci produisent sur lui si Ton sait comme moi qu'il a avoué Tannée passée a la sœur de M. le duc de Richelieu qu'il ne pouvait pas résister à la louange, »

De Goltz n'exagérait rien. Au lendemain de sa disgrâce, arrivaient de toutes parts à Chateaubriand des témoignages d'admiration et de sympathie. Autour de sa personne, en vue des élections qui se préparaient et des futurs débats des Chambres, le parti des ultras se groupait, formait une légion qui le saluait comme son chef. Mais ces manifestations flatteuses n^atténuaient pas pour lui les tristes effets du très cruel traitement qu'il venait de subir. La suppression de son traitement de ministre d'État aggravait ses embarras d'argent déjà si grands. Si Richelieu ne fût intervenu auprès du roi, avec le consentement de Decazes, pour lui faire maintenir la grati-

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fication annuelle qui lui était comptée comme pair de Frnce, « il eût été réduit à Taumône ». Il fut contraint de vendre ses livres et n^en garda, comme il le raconte dans ses Mémoires, qu'un Homère grec, annoté par lui. Il mit en loterie sa Ddaison de campagne : la Vallée aux Loups. Mais les c[uatre-vingt-dix billets de mille francs émis par son notaire ne purent être placés. Il fait remarquer que les royalistes n'en prirent pas. Il fallut rendre Targent aux souscripteurs, vendre la Vallée aux Loups à la criée. La mise à prix était de cinquante mille francs. Il ne se présenta qu'un acquéreur, Mathieu de Montmorency, à quif moyennant une enchère de cent francs resta ce petit et à jamais illustre domaine.

'La vindicte royale ajouta d'autres déboires à ceux-là. A l'ouverture de la session, Chateaubriand fut exclu du bureau de la Chambre des pairs, dont il faisait partie. Les démarches tentées à son insu par divers de ses amis qui, pour l'éloigner de la politique militante, auraient voulu, après l'avoir réconcilié avec le roi, lui obtenir une ambassade lointaine, échouèrent toutes.

C'était vraiment trop de rigueur et du même coup trop de maladresse : trop de rigueur, parce qu'on n'aurait pas dû oublier la conduite de Chateaubriand durant les jours difBciles qu'avait traversés la royauté, son courage devant les périls, le puissant appui donné par sa plume éloquente à la Restauration; trop de maladresse, parce que le traiter ainsi, au mépris de ses glorieux services, c'était l'exaspérer, le pousser dans l'opposition, exciter en sa faveur l'intérêt public et le livrer sans défense aux innombrables tentations qu'allaient multiplier, afin de s'assurer son concours, ces royalistes exaltés, qui sans cesse ameutaient contre la politique modérée dont Louis XVIII et ses ministres portaient le drapeau, des

forces diverses, recrutées un peu partout même parmi les ultra-libéraux. Déjà, dès ce moment, ceux qui Fai^ maient eussent voulu le conduire loin, très loin de ce champ de bataille. Ce que la duchesse de Duras, si pasr sionnément dévouée à sa cause, écrivait à ce sujet à Alexandre de Humboldt en 1818, les admirateurs désiuitéressés de Chateaubriand le pensaient en 1816: « Je voudrais tant remplacer la politique par la littérature ^ j'y crois son bonheur et son repos si engagés que rien ne me fera plus de plaisir que de le revoir dans cette ligne. »

L'intérêt bien entendu de Chateaubriand dictait seul de tels vœux. Mais il était dans sa destinée de tromper sans cesse les espérances de ses amis, de stériliser tous leurs efforts en vue de son repos et de son bonheur. Il se rejeta donc dans la politique. Elle le reprit tout entier. Le rôle qu'il y joua acheva d'exaspérer le roi, qui, sa sévérité satisfaite, n'eût peut-être pas mieux demandé que de revenir à des idées de clémence et de dédommagement. La session à peine ouverte. Chateaubriand présenta à la Chambre des pairs une motion à l'effet de faire décider qu'une adresse serait envoyée au roi pour lui déclarer que ses ministres perdaient la royauté. La motion ne fut pas adoptée. Mais ce n'en fut pas moins une cause nouvelle ajoutée à toutes celles qui semblaient justifier le ressentiment de Louis XVIIL Une lettre de lui, en date du 24 février 1817, au moment où venait de paraître une édition nouvelle de la Monarchie selon la Charte, traduit clairement en quelles dispositions malveillantes il était vis-à-vis de l'auteur.

u Je trouve en effet que le Chateaubriand n'est pas virulent. Mais je m'en vais vous dire quelque chose d'assez singulier, c'est que Le Normant est en contravention. Quoi! pour une réimpression? Entendons-nous. La réimpression est très permise pourvu qu'il n'y ait pas une page.

pas une phrase, pas une ligne, pas un mot de plus ou de moins que dans Touvrage déjà imprimé. Sans cela, la réimpression est une nouvelle édition, et il me semble qu'une nouvelle réimpression doit être sujette au dépôt. Or, ici, il y a deux ou trois notes qui certes n'étaient pas dans ce que Didot a imprimé. Ce n'est donc pas une simple réimpression; c'est une nouvelle édition et Le formant devait en faire le dépôt.

u Je ne prétends pas pour cela dire qu'il faille sévir contre lui. H y a cependant de Tinconvénient à laisser insérer dans les éditions des choses qui leur sont étrangères. On peut abuser de tout. Si, par exemple, on imprimait r Écriture sainte avec des commentaires et qu*au lieu de ceux de dom Galmet, on y mit le Dictionnaire philosophique^ croye2>vous que l'édition fût bien innocente? Au reste, je ne sais pas pourquoi je m'étends sur ce sujet. Le fait est que le noble vicomte ne persuadera ni à moi, ni, j'espère, à la Chambre des pairs, qu'il faille accorder aux journaux une liberté illimitée. » Quelques jours plus tard, nouveau coup de patte du roi : « La lettre du noble vicomte le peint fort bien. C'est vraiment dommage qu'un pareil diamant ne puisse être mis en œuvre. Mais il n'en dit malheureusement pas assez pour cela. »

La rupture était donc complète, définitive, irrémédiable. Aux regards du roi, Chateaubriand n'était pas seulement un égaré; c'était aussi un ennemi qui semblait, par toute sa conduite, s'appliquer à justifier cette opinion.

On sait que dans son opposition à la politique du Cabinet Richelieu, opposition considérée par Louis XVIII comme tout aussi outrageante que si elle eût été dirigée contre sa personne, l'illustre écrivain apporta une passion, une âpreté et en même temps une activité qui, dans l'histoire des luttes parlementaires de cette époque, font de

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lui, au talent près, l'égal des plus exaltés ultra-royalistes. Un jour, c'est avec Talleyrand qu'il intrigue ; un autre jour, avec les ultra-libéraux. Le Conservateur^ dont il devient rinspirateur et Tàme, est la citadelle d'où partent contre les ministres les coups les plus violents, les plus meurtriers. Â propos de la loi de recrutement, par exemple, il y fait, avec l'agrément de Monsieur, une guerre impitoyable au Cabinet, à Gouvion«-Saint-Gyr et surtout à Decazes.

Tout est prétexte à ses attaques. Pour les rendre plus efficaces, il saisit tous les instruments, hommes et choses, qui tombent sous sa main. Les adversaires les plus résolus des ministres sont ses amis. Il tient avec eux des conciliabules secrets. S'il s'allie avec Villèle, liaison avouable, légitimée des deux côtés par le caractère et le talent, d'autre part, il se fait un complice de cet énergumène de général Donnadieu, qui, considérant qu'après son rôle dans la conspiration de Grenoble on ne lui a pas rendu justice, accuse le ministre de la police de ses déboires et le poursuit de sa haine. Quiconque a des plaintes à formuler contre le Cabinet et contre le plus influent de ses membres est sûr d'être bien accueilli chez Chateaubriand. De 1816 à 1820, le favori de Louis XYIII n'a pas de plus intraitable adversaire.

Un autre ennemi de Decazes, c'est Talleyrand. Contraint, au mois de septembre 1815, de quitter le pouvoir quelques jours après Fouché et de céder sa place au

duc de Richelieu, il n'était pas encore consolé, aucom«> nténcementde Tannée suivante^ de sa cruelle déconvenue^ Quoique le roi se fût efforcé, en le nommant grand chambellan, de la lui rendre moins amère, il se plaignait incessamment de Tingratitude dont il se prétendait la victime, rappelante toute heure et non sans. raison les services qu'il avait rendus aux Bourbons en 1814 et le grand rôle tenu par lui au Congrès de Vienne. Il entrer mêlait ses plaintes de récriminations et d'injures contre^ ses successeurs, contre ceux qui les soutenaient. « Ce ministère est fort méprisé, écrivait-il, le duc de Richelieu est le plus méprisé de tous. On ne connaît pas les autres. M. Decazes est le Real de ce ministère (1). »

Non moins irrité contre l'ambassadeur russe Pozzo di Borgo, qui défendait avec ardeur le Cabinet, il tenait sur son compte les propos les plus acerbes.

' — C'est un homme perfide, disait-il ; sans lui, le Cabinet que je dirigeais serait encore en place. Mais la France a depuis longtemps le malheur d'être maltraitée par ces gueux de Corses.

Et à l'appui de ses dires, il citait Paoli, Salicetti, Bo-* naparte, Pozzo (2).

Le ministre de Prusse, de Goltz, qui enregistre ces paroles, dit encore :

u Le dépit qu'il a ressenti semble l'avoir empêché de se conduire comme on devait l'attendre d'un homme d'esprit. Au lieu de garder le silence, après avoir luimême conseillé ou dirigé toutes les mesures qui ont donné par la suite tant d'embarras au ministère qui lui

(1) Taileyrand h. la princesse de Bauffremont, 4 mai 1816. — Doasiers> du cabinet noir.

(2) Rapport du comte de Goltz au prince de Hardenberg, 21 août 1816. — Documents inédits.

a succédé, il a fait tout ce qu'il a pu pour discréditer celui-ci. Il a parlé avec très peu de ménagements de la cour et il n'a montré que de l'ambition et de la jalousie, lorsqu'il pouvait, par une conduite plus sage et quelquefois par des conseils, prouver que le bonheur de la patrie lui tient plus à cœur que son intérêt personnel. Tous ces propos inconsidérés prouvent qu'il a prodigieusement baissé. Aussi se voit-il à présent abandonné de la plupart de ceux mêmes qui formaient anciennement son parti. »

— II n'y a plus rien à faire avec cet bomme-là, disait de son côté le duc de Wellington.

Tout naturellement, Talleyrand se jugeait avec moins de sévérité et ne se croyait pas aussi perdu que quelques gens se plaisaient à le proclamer. On était alors à la fin d'avril. Il partait pour sa terre de Valençay. Il comptait y rester jusqu'au moment où l'arrivée de la future duchesse de Berry l'obligerait à venir remplir aux Tuileries ses fonctions de grand chambellan. Il arriva chez lui plein de confiance dans le prochain relèvement de sa fortune politique. A Yalencay, il vivait entouré de femmes qui le flattaient prodigieusement par d'incessantes louanges. Il venait d'entreprendre la rédaction de ses Mémoires (1) ;

(1) Dans l'admirable préface placée en tète des mémoires de Talleyrand ^ le duc de Broglîe dit que des indices très clairs ne laissent pas douter que la première partie, qui ya jusqu'en 1815, a été rédi{;ée pendant le cours de la Restauration. Le passage suivant des rapports du comte de Goitz précise encore davantage et fixe à 1816 la rédaction de cette partie des Mémoires : « L'ouvrage de M. de Pradt sur la guerre d'Espagne a donné au prince de Talleyrand l'idée d'écrire des mémoires sur tout ce qui s'est passé depuis le commencement de cette guerre jusqu'à l'entrevue d'Erfurth. Ces mémoires ne seront peut-être point publiés. Il en a cependant fait la lecture à plusieurs de ses amis, dont l'un m'a dit qu'ils contenaient l'apologie de sa conduite à cette époque, des détails extrêmement curieux. Mais il s'appuie beaucoup sur l'entrevue d'Erfurth et y trouve la justification de la conduite monstrueuse de Napoléon. » — Documentsinédits.

172 LOUIS XVIIl ET LE DUC DBCAZES.

il en donnait lecture à son entourage. Les éloges qu'il recueillait excitaient ses ardeurs et ses espérances.

Dès son retour à Paris, il reprit le cours de ses intrigues, convaincu que la chute de Richelieu était proche, que c'était bien lui Talleyrand que les ultras voulaient placer à la tête du ministère dont ils annonçaient la formation, bien que la dissolution de la Chambre introuvable, qui les avait irrités et déçus, eût témoigné de la ferme volonté du roi de ne pas se prêter à leurs vues.

Une des premières personnes que rencontra Talleyrand , lorsqu'en octobre, il se fut définitivement réinstallé dans la capitale, fut Mme de Staël. Elle venait d'y rentrer, « plus exagérée que jamais dans ses principes libéraux » , dit de Goltz. Elle s'était trouvée à Timproviste en présence du ministre prussien et lui avait décoché ce trait :

— Je suis enchantée de vous voir individuellement. Mais si ma fille n'était pas grosse, je n'aurais certainement pas mis les pieds en France pendant que les troupes étrangères y sont.

Pozzo di Borgo, qu'elle vit ensuite, reçut même accueil a et ne put que rompre la conversation « . Pour sir Charles Stuart, l'ambassadeur d'Angleterre, ce fut pis encore.

— La présence prolongée d'une armée étrangère en pleine paix est affreuse, lui dit-elle. On devrait se rappeler la Pologne. Ce n'est que cette armée qui empêche l'opinion publique de se manifester. Les ultra-royalistes seront renversés d'un soufle dès que les étrangers auront quitté la France. Dans ce pays, sur trente individus, il y en a vingt-neuf qui aiment la liberté.

Avec Canning, chef du ministère anglais, qui se trouvait alors à Paris, elle s'exprima en termes non moins agressifs. L'occupation prolongée delà France la blessait dans tous ses sentiments. Elle le lui dit, toute vibrante de patrio-

tisme, s'étonnaDt que TÂDgleterre ne se rapprochât pas de Tenipereur de Russie a pour agir conformément aux principes libéraux que ce prince avait toujours manifestes » .

— Ce serait à faire douter de la loyauté britannique , remarqua-t-elle .

Piqué au vif, Canning répliqua non sans véhémence, « se laissant entraîner au point de se servir d'expressions inconvenantes contre Tempereur et de dire de lui à Mme de Staël :

« — Vous en faites un jacobin !(!))>

Heureusement, Tincident n'eut pas de suites, l'ambassadeur russe Pozzo di Borgo ayant pris sur lui de n'en rien mander à sa cour. Mais l'attitude des ministres anglais, les relations fréquentes qu'entretenaient avec eux les ultras etTalleyrand commençaient à faire soupçonner que ce dernier s'efforçait d'assurer à ce parti l'appui de l'Angleterre.

Ce qui contribua à dissiper les doutes à cet égard, ce fut un entretien qu'il eut dans un salon avec Mme de Staël. Celle-ci ayant fait l'éloge du Cabinet Richelieu et de l'empereur Alexandre, qu'elle savait ami de la France, Talleyrand, après avoir exprimé ses sympathies pour l'Angleterre, déclara que, quant à lui, il entendait rester constitutionnel et anti ministériel et que le parti dont il se disait le chef serait bientôt victorieux. Une très chaude dispute s'ensuivit, dans laquelle Mme de Staël eut le dessus. Le dernier mot lui resta.

Le lendemain, Louis XVIII écrivait à Decazes :

« J'ignorais la conversation de Talleyrand avec Mme de Staël. Elle ne me surprend pas de sa part. Je

(1) De GolU à Hardenberg.

ne 8uis pas surpris non plus que Mme de Staël ait eu Tavantage sur lui. Sa langue est la lance d'Argaïl. Mais avoir un pareil défenseur ! Prenons garde pourtant que le parti dont Talleyrand s'est déclaré le chef ne se forme. Rien ne serait plus dangereux. En Angleterre, on n'en connaît que deux : le ministère et Toppositipn. Tâchons d'être de même (I). »

Le parti dont parlait le roi n'était pas formé. Mais on essayait de le former. Des rapports étroits s'étaient noués entre Talleyrand et Chateaubriand. L'intimité qu'ils trahissaient devenait le pivot autour duquel se réorganisait le parti des ultras, qui, quoique très affaibli par la dissolution de la Chambre comme par la non-réélection de plusieurs de ses membres, commençait à relever la tête, â dresser ses batteries contre le ministère et à se compter en vue de futurs combats. Un puissant appui auprès du roi manquait encore aux conjurés. Ils crurent l'avoir trouvé dans la personne du comte de Blacas, son ancien favori qu'ils songèrent à faire revenir de Rome, où il avait été envoyé en qualité d'ambassadeur. Ils espéraient que ce personnage ressaisirait promptement son influence sur Louis XYIII et détruirait, rien qu'en se montrant, la faveur de Decazes, qui grandissait de jour en jour.

L'Angleterre semblait s'associer à ces intrigues et chercher à y entraîner l'Autriche. Les ambassadeurs des deux pays donnaient à entendre que le retour de Blacas » produirait un grand bien » . Le ministre Canning, ayant assisté le 4 novembre à la séance d'ouverture, raillait le discours royal. Il laissait les attaques contre le gouvernement se produire devant lui, en prenant l'attitude d'un homme qui approuve, et Talleyrand, Chateaubriand, les

(1) Documents inédits •

PoMgnac, le duc de Fitz-James, lé baron de Vitrolles^ d'autres non moins exaltés, se flattant hautement d'être les échos de Monsieur, osaient dire devant Thomme d'État anglais, sans qu'il protestât, « que le» ministère exposait la France aux pires périls et que Decazes n'était qu'un jacobin ».

Les choses se trouvaient à ce point lorsque, le 17 no^ vembre, Talleyrand, invité à dîner chez sir Charles Stuart, l'ambassadeur d'Angleterre, se laissa aller, en sortant de table, h la plus violente diatribe contre les ministres, en présence de Pasquier qui présidait alors la Chambre des députés et auquel il affecta de s'adresser plus spécialement tant que dura cet accès de fureur. On l'entendit accuser le Cabinet « de se traîner dans les boues de la police » et la Chambre d'obéir avec servilité au ministre qui dirigeait ce département. Sa parole, qu'un témoin de cette scène qualiBe de grossière et qui témoignait d'une exaltation bien étrange chez un homme de son âge et de sa condition, surprit et embarrassa fort les personnes présentes. Cette scène scandaleuse ne prit fin que parce que Pasquier y coupa court en se retirant. Mais, dès le même soir on la colportait dans les salons; le lendemain, elle était connue dans tout Paris; les rapports de police ^n faisaient mention , et elle arriva prompteïnent à la connais^ sancedù roi.

Louis XVIII en fut littéralement indigné. Outre qu'à son sens, le langage de Talleyrand empruntait une gravité particulière à ce fait qu'il avait été tenu dans le salon d'un ambassadeur anglais, il considérait qu'attaqqer ses ministres, c'était Tattaquèr lui-mèmè. Richelieu et Decazes n'eurent donc aucune peine à lui faire comprendra qu'un exemple était nécessaire, . sans lequel le Cabinet serait universellement déconsidéré, et trois jours plus

tard, le duc de la Châtre, premier gentilhomme de la chambre, envoyait à Talleyrand de la part du roi Tordre de ne plus se présenter à la Cour.

u II y avait ce même jour une g^rande soirée chez moi, raconte le comte de Goltz, à laquelle étaient invités, entre autres , les ministres français et le grand chambellan . Le prince de Talleyrand, malgré la lettre fâcheuse qu'il venait de recevoir^ y est arrivé décoré de l'ordre de FAigle noir et accompagné de Mme la comtesse Edmond de Périgord. Mais aucun des ministres ne s'est approché de lui ; il s'est retiré bientôt et n'a parlé presque à personne, lia cependant déclaré qu'il ouvrirait sa maison et qu'il comptait avoir beaucoup de monde pendant cet hiver.

u II devait y avoir, dès le lendemain, une grande réunion chez lui, mais elle. n'a consisté qu'en une trentaine de personnes. Gomme il ne m'en avait rien dît particulièrement et qu'il me paraissait d'ailleurs inconvenable pour un ministre étranger de paraître chez un homme après que l'ordre lui a été signifié de ne plus se montrer à la Cour, je n'y ai point été. Mes collègues en ont fait autant, excepté l'ambassadeur d'Angleterre et le ministre de Saxe. Le premier m'a dit que lui et M. Canning avaient été invités déjà depuis plusieurs jours, et que M. de Richelieu lui-même avait pensé qu'il était naturel de suivre une invitation déjà acceptée. Le second a cru devoir s'y rendre parce qu'il avait été engagé expressément à faire la partie de whist de M. de Talleyrand.

« La conduite de celui-ci chez l'ambassadeur d'Angleterre a été assez généralement désapprouvée par les gens de tous les partis. Il a écrit une lettre au roi dont j'ignore le contenu. M. de Richelieu m'a dit qu'elle était

assez insignifiante, puisqu'il ne pouvait se disculper du tort qu'il avait eu. »

Un mois plus tard, l'envoyé de Prusse écrivait :

tt Le prince de Talleyrand et la baronne de Staël continuent de tenir cercles et soirées qui ne sont point encore abandonnés par la mode. M. de Talleyrand est toujours fort exaspéré contre les auteurs de sa disgrâce, surtout aux approches du jour de Tan, époque où les convenances le forceront probablement h s'éloigner pendant quelques jours de Paris. »

Ces notes du diplomate prussien ne disaient rien qui ne fût vrai. Atterré d'abord par le coup qui l'avait frappé, Talleyrand maintenant ne respirait plus que colère, avide de tirer vengeance de ceux qu'il accusait de sa mésaventure. Mais, il croyait savoir que l'intention du roi n'était pas de le laisser indéfiniment éloigné de la Cour, et il tenait trop à sa charge de grand chambellan pour s'exposer à faire ajourner l'instant où il pourrait en reprendre les fonctions. Il avait donc mis une sourdine aux sentiments dont il était animé et feignait, dans une certaine mesure, de vivre éloigné de la politique. Mais, sous main, il agissait avec activité, frayait avec Chateaubriand, conférait avec les ultras et travaillait toujours à fortifier leur cause de l'appui de l'Angleterre et de l'Autriche.

On Ta vu en contact intime avec les hommes d'État britanniques. Il s'efforçait d'établir des rapports analogues avec le cabinet de Vienne. Ce n'est pas à la légère que j'émets cette affirmation. Le 21 décembre 1816, Metternich mandait au baron de Binder, son homme de confiance à l'ambassade de Paris :

tt Vous recevrez ci-joint deux lettres, dont l'une avec une incluse à M. de Talleyrand. Il est clair, par une

ouverture qu'il m'a fait faire, qu'il voudrait nous mettre de son parti. Nous n'en connaissons pas un autre que celui du roi et de son gouvernement. Mais, il peut être mieux d'apprendre ce que veut ou ne veut pas M. de Talleyrand. Je vous prie de lui montrer ma lettre ostensible. Ayez l'air de ne pas savoir ce dont il s'agit. Mais offrez vos bons offices pour la transmission de toutes ses lettres. Glissez dans votre conversation que vous avez une correspondance indépendante de l'ambassadeur avec moi (1). »

Cette lettre transmise au gouvernement français par sa police jette un jour singulier sur la conduite de Talleyrand, sur les incessantes intrigues dont son ambition sans scrupule était le mobile, comme sur son ardeur à assouvir ses haines. Elle ne justifie que trop celle que le roi adressait à Decazes au commencement de Tannée suivante, lorsque la rupture de négociations entamées à cette époque entre le Cabinet et l'opposition royaliste, en vue d'un rapprochement, venait de créer au ministre de la police, objet spécial du ressentiment des ultras, la situation la plus délicate et la plus difficile :

tt Le frisson me prend. Je reconnais l'effet d'une coalition entre la rue de Grenelle (2) et la rue d'Enfer (Chateaubriand), et derrière tout cela, je vois Asmodée (Talleyrand) semblable à Lovelace qui compare la famille Harlowe à des marionnettes qu'il tient par des fils invisibles et qu'il fait agir dans le sens qui convient aux intérêts de sa rouerie. Tu vois ce que la raison et le cœur de ton père n'envisagent qu'avec horreur. »

(1) Dossiers du Cabinet noir.

(S) Je n'ai pu découvrir qui le roi veut désigner. L'hôtel de Blacas était, il est vrai, situé rue de Grenelle. Mais rien ne démontre qu'à la date où ut écrite cette lettre, le 16 février, le roi eât soupçonné son ancien favori 4l'être mêlé à ces intrigues.

Ainsi le roi ne se faisait aucune illusion quant au rôle de Talleyrand dans la lutte sans trêve entreprise par les ultras contre ses ministres. Mais le grand chambellan était un homme avec qui, malgré tout, il fallait compter , et après lui avoir, sous le coup d'une légitime colère» manifesté son mécontentement en l'éloignant de sa personne, Louis XVIII l'avait autorisé à reprendre ses fonctions et faisait savoir au corps diplomatique étranger qu'il ne trouverait pas mauvais qu'on fréquentât la maison de Talleyrand.

A cette époque, Decazes disait à de Goltz :

— On m'a proposé d'engager le roi à donner cent cinquante mille francs à M. de Talleyrand pour lui fermer la bouche. Mais je n'en ferai rien. Le ministère aime mieux avoir un ennemi prononcé qu'un tel ami, parce que, sous ce titre, il s'attribuerait toutes les bonnes mesures prises par le gouvernement et ne l'épargnerait cependant pas, en secret, dans ses méchants propos.

C'était bien connaître Talleyrand et le bien juger. Il avait le génie de l'intrigue, et ce génie rien, tant qu'il n'avait pas reconquis le pouvoir, n'aurait pu l'empêcher de l'exercer. Presque au même moment, l'incident le plus inattendu, car il n'est pas prouvé qu'il eût contribué à le préparer, allait lui fournir une occasion nouvelle de marquer avec une activité plus grande vers quel but il tendait.

Chateaubriand dans ses Mémoires et Beugnot dans les siens nous ont donné le récit — copié depuis par les divers historiens de la Restauration — des circonstances dans lesquelles, au moment de sa seconde rentrée en France, Louis XVIII avait du se séparer du comte de Blacas, son favori pendant la première Restauration. Rendu responsable des innombrables fautes qui avaient

facilité le retour de Tempereur, accusé d'avoir imposé au roi des conseils détestables, Blacas s'était vu dans la nécessité de se retirer, le mouvement d'opinion soulevé contre lui étant trop violent et trop unanime pour que Taffection ancienne et sincère que lui portait son maître pût le sauver.

Après avoir échangé avec le souverain les adieux les plus tendres, il était parti pour aller occuper l'ambassade de Naples sans conserver d'illusion sur la durée des regrets du roi et sans ignorer que Talleyrand était le principal auteur de sa chute. De Naples, il avait été ensuite envoyé à Rome afin d'y suivre les négociations qui venaient de se renouer entre le Saint-Siège et la Cour de France pour substituer au Concordat de 1801, dans lequel Louis XVIll voyait toujours Tœuvre de Napoléon et la plus grande faute de la Papauté, un Concordat nouveau. 11 vivait là, très triste, l'œil fixé sur la France, n'ayant pas encore entièrement perdu l'espoir d'y être rappelé et de recouvrer son ancienne faveur, entretenant avec ses amis comme avec les chefs de l'ultra-royalisme, dont quelques-uns cependant avaient contribué à le renverser^ une très active correspondance, tenu par conséquent jour par jour, heure par heure, au courant de ce qui se passait à Paris.

Les documents que j'ai eus sous les yeux ne dissipent pas le mystère dont sont restées environnées les causes qui le déterminèrent à l'improviste, au mois d'août 1817, a abandonner son poste, sans autorisation, pour se rap- .procher du roi. Eut-il l'initiative de cette brusque résolution? Fut-il poussé à la prendre par les conseils de ses •amis? 11 m'est impossible de prononcer sur ce point avec certitude. Mais ce qu'il est permis de supposer, c'est que Blacas se décida à venir parce qu'on l'y avait en-

gagé. A Paris, les ultras, aussitôt après la dissolution de la Chambre introuvable, s'étaient mis en tète d'opposer à Tinfluence de Decazes une influence rivale, et nui ne leur semblait plus propre que Tancien ami du roi à détruire le crédit du nouveau.

Talleyrand lui-même partageait cet avis, quoiqu'il eût jadis exigé le renvoi du favori. Peut-être, maintenant qu'il était tombé du pouvoir, se souvenait-il des propos tenus par Blacas au moment où il prenait la route de l'exil.

— M. de Talleyrand fait un mauvais calcul, avait-il dit; je ne lui étais nuisible en rien. Nous pouvions nous entendre, et tout le monde y eût gagné.

Et, sans doute, ces paroles hantaient la pensée de Talleyrand et y évoquaient, pour l'avenir, l'image d'une alliance qui lui apporterait ce que tous ses talents ne pouvaient lui donner : un appui incessant et efficace auprès du roi.

Quoi qu'il en soit, Blacas quitta Rome secrètement le 15 avril 1817, voyagea sous le nom de son valet de chambre, arriva à Paris dans la nuit du 22 au 23 et descendit dans un hôtel de la rue de l'Échelle (1). Au lever du jour, il entrait chez un de ses amis, le comte d'Agoult, attaché à la maison de la duchesse d'Angoulême. Il voulait surtout prendre langue. Avant d'être reconnu par le maître de la maison, il le fut par un petit chien qu'autrefois, à Hartwell, il avait offert à la princesse et qu'elle-même avait donné depuis à d'Agoult. Après un court entretien avec ce dernier, il se présentait, dès huit heures, au cabinet du duc de Richelieu.

(1) Ces détails sont tirés de rapports de police, en marge desquels des annotations de la main de Decazes tendent à démontrer l'exactitude des renseignements qu'ils contiennent.

i«î LOUIS XVIII ET LE DUC DEGAZES.

Le président du Conseil, qui ne s'attendait guère à le voir, lui exprima sa surprise. Blacas alors allégua les difficultés qui s'étaient élevées entre lui et la Cour de Rome au sujet du Concordat et la nécessité à laquelle il avait dû céder d'en venir conférer avec le gouvernement.

Richelieu ne se laissa pas convaincre par ces raisons et eut vite compris que sous ce voyage impromptu se cachait quelque intrigue. Mais il commit la double faute de ne pas réprimander Blacas pour l'inconvenance dont il s'était rendu coupable en quittant son poste sans autorisation et de consentir à le conduire chez le roi. Arrivé aux Tuileries, il entra avec lui dans le cabinet de Louis XVIII, en disant t

— Sire, c'est un voyageur en frac que je présente à Votre Majesté.

— Ah! c'est Blacas! s'écria le roi, dont le visage s'épanouit.

Blacas s'était jeté à ses pieds, lui baisait les mains, des larmes dans les yeux, manifestant, par ses paroles et ses gestes la plus vive émotion.

A ce moment, on annonça la duchesse d'Angouléme. Elle était déjà prévenue du retour de l'ambassadeur.

— Sire, fit-elle, croiriez-vous que Pyrame, le petit chien que m'avait donné M. de Blacas, a reconnu son ancien mattre et le lui a témoigné par ses caresses?

Je suis charmé de l'apprendre, répliqua le roi.

C'est une bonne petite créature que Pyrame. Je suis bien aise qu'il soit reconnaissant. L'ingratitude est le plus noir des défauts.

Ainsi, dans ce premier accueil fait à Blacas par le roi comme par le président du Conseil, rien ne pouvait

lui donner le regpret d'être venu à Paris. Sa confiance dans Topportunitë de son voyage s'accrut encore, quand il entendit le roi Tinviter à reprendre Tappartement toujours inoccupé qu'il avait habite jadis aux Tuileries, et à se servir des voitures de la cour, privilège très précieux pour lui et qu'il tenait d'ailleurs de sa fonction de grand maître de la garde- robe, qui lui avait été conservée. Louis XYIII mit le comble à ses grâces en gardant Blacas à déjeuner. Au moment de le congédier, il l'autorisa à se présenter devant lui quand il voudrait.

Les détails de cette réception furent bientôt connus et causèrent une émotion considérable • Dés le lendemain, on voyait arriver chez Blacas réinstallé aux Tuileries, Talleyrand, Chateaubriand, Villèle, de Bruges, Polignac, YitroUes^ en un mot, toutes les sommités du parti des exagérés, en proie à l'enthousiasme le plus exalté, ne cherchant plus à dissimuler leurs espé» rances. A la Bourse où l'arrivée de Blacas déchaînait de vives inquiétudes, on faisait circuler des listes ministérielles sur lesquelles figuraient les noms des chefs les plus en vue de l'ultra-royalisme. On se répétait ces mots de Chateaubriand :

— Voilà une occasion pour le roi de montrer du caractère et de briser le joug que fait peser sur lui un maire du Palais. Qu'il assemble son conseil intime, qu'il fasse connaître sa volonté suprême et que le lendemain, le Moniteur annonce que le ministère est recomposé.

C'est encore dans un rapport du comte de Goltz que nous pouvons saisir sur le vif le trouble et la confusion auxquels furent livrées la ville et la cour par suite du retour de Blacas.

(c Son apparition inopinée a fait une très grande sensation et a répandu autant de joie dans le parti des ultra-royalistes que d'inquiétude et même de consternation dans tous les autres partis. Il avait bien, à ce qu'il parait, fait entrevoir, dans une de ses dépêches, qu'il croyait, si les affaires dont il est chargé n'avançaient pas, devoir venir pour quelques jours à Paris, afin de se concerter avec les ministres, et recevoir de nouvelles instructions. Mais je suis très fondé à croire qu'il n'a pas eu la permission de quitter son poste, depuis que le Pape a refusé sa sanction à la convention avec la France, préalablement signée déjà par son ministre. Les .affaires en sont restées à peu près dans le même état, et c'est avec une espèce d'ultimatum de Sa Sainteté que l'ambassadeur de France, lui-même, est venu tout à coup à Paris (1) .

a Si, relativement à la négociation, cette démarche ne laisse pas déjà d'être fort embarrassante pour les ministres français, elle doit l'être, à mon avis, bien plus encore pour les nouvelles intrigues et le mouvement incroyable dans lés partis, auxquels elle a déjà donné lieu. Le général Pozzo en est extrêmement inquiet et me l'a témoigné de la manière la plus positive. Le général baron de Vincent partage avec moi l'opinion que la présence de M. de Blacas ne peut, dans aucun cas, avoir un but d'utilité quelconque et qu'elle ne

(I) L'ordinaire sûreté des informations du comte de Goitz est ici en défaut. La convention connue sous le nom de Concordat de 1817 avait été signée le 25 août 1816, par le cardinal Consalvi pour le Saint-Siège et par Blacas pour la France, à l'instigation de Vaublanc, alors ministre de l'intérieur et des cultes. Le dissentiment survenu depuis entre Paris et Rome tenait, non pas aux principes, mais aux difficultés d'exécution. Ces difficultés étaient telles qu'elles aboutirent en 1819 à l'abrogation du Concordat de 1817 et au retour pur et simple à celu» de 1801.

laisse par conséquent que la chance du plus ou moins de mal qu elle pourra produire. Mais sir Charles Stuart, après avoir fait observer au général Pozzo que c'était le seul ministre de France avec lequel il avait été dans des relations amicales, que d'ailleurs M. de Blacas jouissait entièrement de Taffection et de Testime de son souverain, est allé lui faire, le lendemain de son arrivée, une visite que, suivant toute apparence, il renouvellera fréquemment. Nous n'avons pas cru qu'il serait décent ni convenable de lui faire ainsi une première visite et nous n'y sommes, par conséquent, point allés.

« M. de Richelieu parle, au reste, avec assez de tranquillité du retour de M. de Blacas, et le comte Decazes m'a dit qu'il y trouvait même un grand motif de satisfaction, parce que tous les partis seraient convaincus, lorsque après un très court séjour, cet ambassadeur retournerait à son poste, qu'il n'a d'ailleurs pas été en état d'opérer le moindre changement ni dans la volonté prononcée du roi ni dans la marche des affaires. Il parait, au surplus, que le ministère est très décidé à insister sur son renvoi a Rome dans une huitaine de jours.

a M. de Blacas est entré, en attendant, en sa qualité de grand maître de la garde-robe, dans ses appartements aux Tuileries. Le roi doit lui avoir dit, ce qu'il aurait bien dû ne pas faire à un ambassadeur qui manque à ses devoirs, qu'il était bien aise de le revoir. Mais on m'assure qu'il lui a aussi conseillé, dans son premier entretien avec lui, de ne pas se laisser circonvenir par les propos qu'il pourrait entendre et de bien se garder de tomber dans les filets des ultra-royalistes. »

C'est le 25 avril que le comte de Goitz envoyait ces renseignements à Berlin. Il y avait à peine trois jours que Blacas était arrivé à Paris, et ceux qui ne le connaissaient pas pouvaient croire qu'il tiendrait compte de la recommandation du roi. Mais ceux qui le connaissaient ne partageaient pas cette confiance. Us ne doutaient pas qu'il ne fût venu pour aider au succès des intrigues déjà nouées contre le ministère en général et Decazes en particulier. C'est ce dernier que visaient Blacas et les ultra-royalistes. C'est contre lui qu'étaient dirigées ces menées ténébreuses et, seuls, les ignorants pouvaient s'y tromper.

u M. Olivier de Yérac, qui connaît bien M. de Blacas, assure que si on le renvoie promptement à Rome, ou ailleurs, il aura bientôt bouleversé toute la cour et tout le ministère. Il est revenu à Paris, dit-il, rempli d'aigreur et de ressentiments. Le premier jour, il montra peu d'assurance; il était facile de voir qu'il voulait sonder le terrain; le second jour, il commença à jeter son masque pour reprendre son ton altier, et aujourd'hui, c'est déjà, à peu de chose près, le fiavori orgueilleux et dominateur de 1814 (1). «

La conduite de Blacas était bien faite pour justifier ce jugement et ces craintes. On remarquait avec surprise qu'il entrait chez le roi à toute heure du jour et

(1) Notes confidentielles. — Documents inédits.

qu'après de longues audiences, il en sortait « rayon^ nant de triomphe » y qu'il était servi par un domestique de Sa Majesté, qu'il usait des voitures de la cour et recevait comme lorsqu'il était premier ministre, faisant faire antichambre, durant des heures, aux personnages les plus qualifiés, voire à des membres de l'épiscopat, et se laissant rendre des honneurs inusités.

a Lorsqu'il est allé visiter hier son hôtel de la rue de Grenelle, des femmes de la halle l'attendaient pour lui offrir des fleurs comme aux princes du sang. Il n'a pas manqué dé se faire conduire au Muséum pour se montrer, car il savait bien qu'il y aurait beaucoup de monde. »

On lui attribuait aussi des propos très significatifis et conformes à ses actes. Nous les trouvons reproduits dans une lettre particulière. Après sa visite à Monsieur, il s'était plu à en raconter les détails.

— Monsieur m'a parfaitement accueilli et m'a dit que je venais nettoyer les étables d'Augias. Polignac m'a demandé à son tour quand je déterminerais le roi à laver son linge sale. Une autre personne m'a dit en plaisantant qu'il y avait deux soleils sur l'horizon.

Puis, c'étaient avec des regards levés au ciel, accompagnés d'un soupir, de longues récriminations sur la politique du ministère.

— Que de fautes se sont faites en mon absence ! On dirait que la France est encore moins royaliste qu'avant le âO mars. Qu'ils sont à plaindre ou qu'ils sont coupables, ceux qui ont proposé la loi sur les élections! La représentation de Germanîcus a révélé aux malveillants le secret de leur force, aux amis du roi celui de leur faiblesse. Si j'eusse été ministre, je n'eusse jamais permis cette pièce. D'André doit se rappeler les repro-

188 LOUIS XVIIl ET LE DUC DECAZES.

ches que je lui fis lorsqu'il eut la stupidité de tolérer renterrement pompeux de la Raucourt. Je trouve tout changé en France, hors le roi qui m'a redonné son ancienne affection.

Si de telles paroles on rapproche les visites qu'il recevait en même temps, celles qu'il faisait, on est contraint de reconnaître que, dès ce moment, il avait lié partie avec Talleyrand, Chateaubriand et le. groupe des ultras dans la Chambre des députés et dans celle des. pairs. Richelieu et Decazes en étaient convaincus, et, quoiqu'il ne leur convint pas de paraître alarmés par le séjour de Blacas à Paris, ils avaient pris, d'accord avec leurs collègues, la résolution d'obtenir du roi qu'ordre fût donné à l'ambassadeur de retourner à son poste.

Decazes qui, dans des circonstances graves, s'était fait souvent auprès de Louis XVIII le porte-parole . des membres du cabinet, fut cette fois d'avis qu'il était personnellement trop intéressé à ce départ, puisque c'est contre lui qu'à l'aide de Blacas les ultras faisaient campagne, pour qu'il lui fût possible de tenter la démarche dont tous les ministres reconnaissaient la nécessité. Le duc de Richelieu, qui n'était pas retenu par les mêmes considérations et à qui sa qualité de président du conseil donnait plus d'autorité qu'à ses collègues, se chargea de la faire, bien qu'il ignorât encore si Blacas était venu à Paris avec ou sans le consentement du roi.

« J'ai parlé au roi bien franchement, écrivait-il à Decazes, et lui ai demandé s'il était informé du voyage de M. de Blacas et s'il l'y avait autorisé. Il m'a juré ne l'avoir appris que par moi. Je lui ai représenté qu'un pareil événement n'avait pas d'exemple dans les fastes

diplomatiques. 11 en est convenu ainsi que du bruit que cela ferait en Europe comme en France. Il faut qu*il parte promptement. Mille et mille amitiés (1). »

Richelieu aurait pu ajouter qu'en cet entretien avec Louis XVIII, il avait acquis la certitude que la confiance du roi dans ses ministres et dans leur système politique n'avait reçu aucune atteinte, qu'il n'entendait rien changer à sa conduite et que s'il tolérait la présence de Blacas à Paris, c'est uniquement parce qu'il lui répugnait de prendre, vis-à-vis d'un homme longtemps honoré de sa plus tendre afiection, l'initiative d'un ordre formel de départ. Il ne se refusait pas à donner cet ordre; mais il voulait y être contraint par une demande formelle de ses ministres. Cette demande ayant été formulée, il se chargea d'avertir Blacas, tandis que Richelieu conférait avec ses collègues à l'effet d'arrêter la teneur des réponses que l'ambassadeur emporterait à Rome. Ce qui se passa entre le roi et Blacas est resté ignoré. Ce qui est positif, c'est que Ton entendit alors les ministres déclarer et répéter que le voyageur quitterait Paris au bout d'une huitaine et qu'on vit Blacas affecter, au contraire, toutes les allures d'un homme qui ne songe pas à partir.

Les rapports du comte de Goltz nous fournissent encore sur ce séjour de l'ambassadeur les plus piquants détails.

•c J'ai rencontré M. de Blacas à Paris, dans une assemblée nombreuse, chez la duchesse d'Aumont. Il est venu me dire, dès qu'il m'a aperçu, qu'il se serait empressé de venir me voir, si un gros rhume ne l'en avait empêché. Il était, en effet, si enroué qu'il pouvait à

(1) Cette lettre dont j'ai eu roriginai sous les yeux, comme de toutes celles qui figurent dans ce travail, est une des rares qui ont été déjà citées.

peine se faire entendre. Aussi, notre conversation ne fut-elle que très courte et n'eut presque que nos intérêts domestiques pour objet. Ces derniers jours, il a fait des visites aux membres du corp& diplomatique* Mais le hasard a voulu qu'il n'a trouvé ni le ministre de Russie, ni celui d'Autriche, ni moi chez nous, et que nous ne l'avons point rencontré chez lui non plus. Nous nous étions proposé, dans le cas que des entretiens particuliers avec lui nous en eussent fourni l'occasion convenable, de ne pas lui cacher que son séjour à Paris, quelles que puissent être, au reste, ses intentions personnelles, ne pourrait que produire et entretenir une agitation dont les exagérés des différents partis tâcheraient de profiter, dans l'espoir de se rapprocher de leur but, et qui ne saurait, par conséquent, qu'être très nuisible à l'intérêt du roi et de la France.

« M. de Blacas a pu cependant très bien s'apercevoir des dispositions dans lesquelles nous sommes à son égard, par les notions qu'il aura pu en recueillir d'ailleurs, et il vaut mieux, à mon avis encore, que le public ne puisse attribuer uniquement à la force du ministère actuel l'inutilité de la démarche hardie que cet ambassadeur a faite, pour reprendre, avec son poste, auprès du roi, la grande influence qu'il avait dans les affaires. Il a fait sous main tout ce qu'il a. pu pour atteindre ce but. On m'a assuré qu'il avait même renouvelé les scènes attendrissantes qui ont souvent produit de l'effet sur le cœur de son souverain, en protestant à celui-ci qu'il ne demandait que le bonheur de le voir tous les jours, en lui baisant la main, en feignant de pleurer et en se jetant à ses genoux. Mais le ministère, s'ëtant occupé de suite de la rédaction de ses instructions et d'une note en réponse aux dernières propositions de la cour de Rome,

les a soumises i Tapprobation du roi, en priant avec instance et unanimement Sa Majesté d'ordonner, sans retard, le retour de l'ambassadeur à son poste. Cet ordre a été donné, et il est décidé maintenant que M. de Blacas partira dans deux ou trois jours. Ce qui, au reste, a rendu cette mesure plus facile, c'est que le roi, suivant les preuves que le ministère en prétend avoir, n'avait point donné au comte de Blacas la permission secrète de venir à Paris et qu'il en était, me dit-on, aussi peu prévenu que ses ministres, v

Gomme tous ses collègues du corps diplomatique, c'est par Rich«Jieu et par Decazes que le comte de Goltz était tenu au courant de ces incidents. II transmettait donc à sa cour ce qu'il croyait être l'entière vérité. Mais il ne connaissait alors ni les illusions que nourrissait encore Blacas, quant à la tolérance du roi i son égard, ni l'espoir dont il se leurrait de prolonger son séjour à Paris, ni enfin les dissidences qui venaient d'éclater dans le conseil au sujetdesinstructions que l'ambassadeur était venu chercher et sans lesquelles il ne pouvait partir.

Je n'écris pas une histoire de la Restauration, et il n'y a pas lieu de raconter ici les longues négociations qui s'étaient engagées à Rome, à l'occasion du concordat de 1817. Je n'en dirai que ce qui est nécessaire pour rendre compréhensible les causes du dissentiment survenu entre les ministres du roi de France. Déjà si grave en lui-même, au point de vue des intérêts religieux, ce dissentiment offrait encore un autre péril. Il retardait le départ de l'ambassadeur et justifiait sa présence à Paris. Une note écrite de la main de Decazes en résume clairement les causes et me dispense de surcharger ce récit de trop longs développements.

Conclu par Blacas avec une extrême précipitation.

d'après les premières instructions qu'il avait reçues de Vaublanc, ministre de Tintérieur et des cultes pendant la domination de la majorité ultra-royaliste, le Concordat qui venait d'être signé sous l'inspiration de quelques prélats de tous temps hostiles à celui de 1802, en prononçait la révocation.

Cl C'était un acte bien grave dans son principe et ses conséquences. Il contenait^ en outre, des dispositions tellement exorbitantes, tellement contraires à la Charte et à l'ancien droit public de France, qu'on ne peut comprendre qu'un homme de quelque jugement eût pu les accepter, et encore moins que le cabinet français hésitât à les repousser.

(t L'article 3 portait : Les articles dits organiques qui furent faits à F insu de Sa Sainteté, publiés sans son aveu le 8 avril 1802, en même temps que le Concordat du lo juillet sont abrogés. L'article 6 reconnaissait au Roi et au Pape le droit de s'entendre pour révoquer ou déplacer un évéque^ à son insu, sans son assentiment et sans jugement de ses pairs. En outre, l'article 13 contenait une disposition bonne en elle-même, mais qui, dans sa forme, attribuait au Pape un droit de sanction ou de désapprobation des actes législatifs ou administratifs de France. Le Pape y déclarait que ni lui ni ses successeurs ne troubleraient en aucune manière les acquéreurs de biens ecclésiastiques alié-nés, et qu'en conséquence la propriété de ces mêmes biens, les droits ou revenus y attachés demeureraient incommutabUs entre les mains de leurs acquéreurs ou celles de leurs héritiers. C'était reconnaître que cette propriété n'avait pas été incommutable jusque-là et qu'elle ne le devenait que par la volonté du Pape.

« On ne saurait comprendre qu'un homme de sens commun comme le duc de Richelieu et des jurisconsultes

aussi éclairés que MM. Laine et Dambray aient pu adopter un moment de telles dispositions et ne pas voir que jamais, elles ne seraient adoptées par les Chambres et par Topinion. Je fis sentir le déplorable effet qu'elles produiraient et j'insistai pour qu'elles fussent retranchées du Concordat et publiées seulement sous forme de déclaration. Néanmoins y le duc de Richelieu proposa au Conseil la ratification de ce Concordat tel qu'il nous était apporté. Il fut soutenu par le chancelier Dambray qui, en sa qualité de vieux parlementaire, aurait du moins du repousser l'article 6 si contraire aux libertés de l'Eglise gallicane, et par M. Laine ordinairement défenseur si zélé de la Charte que l'article 3, relatif aux articles organiques, violait ouvertement.

u M. de Richelieu s'étonnait que Ton contestât au roi le droit consacré sans restriction, disait-il, de faire des traités. Vainement, lui objectai-je que le droit de faire des traités ne pouvait entraîner le droit de faire des lois, et qu'abroger des lois qui ne pouvaient l'être que par d'autres lois, c'était faire des lois et usurper sur le pouvoir législatif qui, lui aussi, émanait de la Charte. Je proposai une transaction de peu d'importance au fond, mais qui du moins donnait un prétexte à l'incroyable concession faite au Saint-Siège. Cette transaction consistait à ajouter à l'article 3 portant abrogation des articles organiques ces mots : en ce que ces articles pour» raient avoir de contraire au doyme. Rien d'abord ne parut devoir ramener le duc de Richelieu. Il ne fut ébranlé qu'en m'entendant déclarer que je ne pouvais consentir à accepter, en restant dans le cabinet, la responsabilité de dispositions que je considérais comme monstrueuses. »

Indépendamment des entretiens multipliés auxquels

t94 LOUIS XVIII ET LE DUC DEGAZES.

donnèrent lieu, en dehors du Conseil, les dissidences que révèle Decazes, la délibération en Conseil occupa plusieurs séances. Après la première, le bruit se répandit que les ministres n'ayant pu s'entendre, la dislocation du cabinet et la démission de Decazes étaient imminentes. Ces rumeurs ne favorisaient que trop les vues de Blacas et de ses amis. Us se croyaient assurés de la victoire et conféraient entre eux i l'effet de préparer un ministère dans lequel seraient entrés Blacas, Talleyrand, Chateaubriand, YiUèle, et qu'ils croyaient pouvoir imposer au roi, grâce surtout à l'appui de Monsieur qui secrètement les encourageait. Ils préparaient des manifestations extérieures, destinées à agir sur l'esprit de Louis XVIII.

u Samedi il y a fête au château ; les postes seront occupés par la garde nationale, et le roi tâchera de monter en voiture pour se promener dans Paris. Les ministres ont osé dire à Sa Majesté que, depuis l'arrivée de M. de Blacas, elle était dépopularisée. Elle verra bien le contraire aux acclamations unanimes de son bon peuple parisien, et se convaincra qu'avec l'amour d'un tel peuple, elle peut tout entreprendre. »

Ainsi, tout était combiné pour rendre impossible le départ de Blacas, pour contraindre le roi à se dégager « de ses liens tyranniques» et le contraindre à recomposer le ministère. Ce trouble et cette confusion se prolongèrent trois jours durant, Blacas a affectant de plus en plus des airs d'indépendance et de hauteur » , et négligeant, au mépris des plus simples convenances, de se présenter chez Decazes, ce qui autorisait ce dernier à dire que l'ambassadeur a ne faisait pas preuve d'esprit et faisait, au contraire, preuve d'ingratitude » .

M — Je lui ai rendu, il le sait bien, ajoutait Decazes,

des services éminents, aussi bien pendant son absence que depuis son arrivée (1). «

Mais, à l'improviste, Blacas fut appelé chez le ministre des Affaires étrangères et reçut tout à la fois', au moment où il s'y attendait le moins, ses instructions bel et bien rédigées et Tordre de partir sur-le-champ pour Rome, afin de déclarer au Saint-Siège que le Gobcordat ne serait ratifié par le gouvernement français qu'autant qu'on y aurait introduit les changements indiqués dans les instructions données à l'ambassadeur. Richelieu avait réfléchi et, ne voulant pas courir le risque de la démission de Decazes, il s*était décidé à lui céder.

Quelque peu déconcerté par Tordre qu'il recevait, mais cherchant à gagner du temps, Blacas se récria, surtout contre le changement relatif à Tarticle 3. Ce à quoi le Pape tenait le plus, déclarait-il, c'était l'abrogation pure et simple des lois organiques, stipulée dans cet article. Le Saint-Siège qui en avait été de tout temps offensé ne consentirait jamais à les rétablir. Mais Richelieu maintint ses ordres et Blacas dut s'engager formellement à s'éloigner de Paris le surlendemain. Cependant, il comptait bien n'en rien faire. De nouveau, il s'efforçait d'obtenir du roi la permission de rester encore, encouragé par les ultras qui voyaient dans son départ le signal de leur défaite. Vainement, le duc de Richelieu s'attachait à lui faire comprendre quelle fausse situation sa pré-

(1) « Je Daî pu savoir quelle avait pu être la nature de ces services* Mais il me parait probable que l'un d'eux est relatif à des affaires pécuniaires qui tirent leur origine de l'époque de la première Restauration, car on m'a assuré que le comte de Blacas, quoiqu'il n'ait pas trouvé la plus petite fortune en France, dépense plus de cinq cent mille francs par an, à Rome. « — De Goltz à Uardenberg, 6 mai 1817. — A l'enconlre de cette citation, il convient d'observer qu'il n'existe> à ma connaissance, aucune preuve des faits qu'elle allègue.

sence à Paris créait au roi, au ministère, à lui-même; quelle agitation elle entretenait dans les esprits. Mais Blacas, tout en feignant de se rendre à ces raisons, saisissait tous les prétextes pour ne pas partir. Richelieu, sur le conseil de Decazes, insista de nouveau auprès de Louis XVIII.

« J'ai parlé au roi avec la plus grande force sur la nécessité du prompt départ de M. de Blacas, écrivait-il à son collègue. Je Tai trouvé bien, mais un peu embarrassé. Néanmoins, je lui ai ditqu'il fallait mettre dans les journaux que son départ aurait lieu dans les premiers jours de la semaine prochaine. Il Ta approuvé* Veuillez le faire mettre dans plusieurs journaux (1) . »

La note fut publiée, mais ne changea rien aux dispositions de l'ambassadeur que son imprudent langage, celui de ses amis, tendaient de plus en plus à présenter comme bravant Tautorité des ministres, avec la complicité du roi. Alors, ce fut Richelieu qui, plus encore que Decazes, perdit patience et prit la mouche. Le ministre de la Police étant venu le voir, il lui déclara que si Blacas n'était pas parti sous quarante-huit heures, il enverrait sa démission au roi. Armé de cette menace, Decazes courut aux Tuileries. Cette fois, l'entretien aboutit à cet ordre formel, que Richelieu avait en vain essayé d'obtenir, et Decazes put annoncer au président du Conseil que tt Sa Majesté exigerait ». « Je suis charmé, répondait Richelieu, que le roi sente la nécessité de faire partir M. de Blacas, et vite. Il est positif que lui ou moi doivent partir (2). » Blacas ne pouvait donc plus résister, sous peine d'encourir la colère royale. Il se résigna au grand dépit de tous ceux dont les excitations et les conseils.

(1) Documents inédits.

{%) Documents inédits^

avaient encouragé sa résistance. Il quitta Paris dans la nuit du 3 au 4 mai. Il y était arrivé durant celle du 22 au 23 avril et venait, par conséquent, d'y passer dix jours. On a vu comment il les avait employés, et c'est avec raison qu'un agent terminait un de ses rapports par cette phrase : « Sa présence a fait plus de mal que jamais son absence ne pourra produire de bien. »

En attestant, une fois de plus, l'accord persistant qui régnait entre le roi et ses ministres, le départ de l'ancien favori constituait une défaite nouvelle pour la faction des ultras, pour Chateaubriand qui en était l'àme, et surtout pour Talleyrand dont la main apparaît sans cesse sous ces ténébreuses intrigues. Néanmoins, le parti ne désarma pas. A la Chambre des pairs et dans le Conservaleur dont la fondation se place vers cette époque, Chateaubriand continua la campagne qu'il avait entreprise contre le cabinet Richelieu et la mena avec plus d'activité non moins qu'avec cette force redoutable que donnaient à ses opinions et à ses attaques les formes magnifiques dont sa parole et sa plume les enveloppaient. On sait que son opposition ne prit fin qu'après la chute de Decazes, et lorsqu'en le nommant à la légation de Prusse, le roi parut enfin disposé à rendre justice à ses talents.

Talleyrand fut moins heureux dans ses tentatives pour reconquérir son pouvoir perdu. Il s'en dédommagea en aiguisant des traits contre les ministres. En mai 1818, au moment où la Chambre des pairs discutait cette loi de recrutement qui honore à un si haut degré la mémoire de son auteur le maréchal Gouvion-Saint^Cyr et quand les ultras royalistes déployaient toutes leurs forces pour la faire repousser, le comte de Goltz écrivait :

ft Le prince de Talleyrand toujours passionné, ambi-

198 LOUIS XYIII ET LE DUC DEGAZES.

tieux, remuant et égoïste, mais souvent très spirituel encore, disait après un diner chez le duc de Wellington que, d'après le projet des ministres, le roi de France serait moins puissant que le Président des États-Unis, puisque celui-ci nommait h tous les grades de l'armée ; que, quatre-vingts voix étant réunies pour le rejet de cette mauvaise loi, les ministres ne devront son adoption qu'à la voiture du rot. »

Le mot s'expliquait par ce fait que trois pairs, hostiles à la loi, les ducs d'Havre, d'Aumont et d'Avaray étant attachés à la personne de Louis XYIII, celui-ci se plaisait à les emmener dans s^s promenades quotidiennes en voiture, afin de les empêcher d'aller voter au Luxembourg ou, tout au moins, pour les chapitrer» en vue d'obtenir d'eux un vote favorable.

Le comte de Goltz complétait ses confidences au chancelier prussien en disant :

tt Depuis que M. de Talleyrand n'est plus ministre, j'ai suivi, vis-à-vis de lui, à peu près la même conduite que le duc de Wellington, c'est-à-dire ne le considérant plus que comme un homme d'une agréable société par son esprit et son expérience, qui remplit du reste encore les fonctions élevées de grand chambellan. J'ai donc continué de le voir de temps en temps, et toutes les fois qu'il a voulu parler avec moi d'affaires politiques, j'ai changé de conversation. J'ai toujours peine à croire qu'il pourra rentrer dans le ministère, quoiqu'on m'assure qu'il conserve encore cette espérance, car il ne jouit plus dans aucun parti d'assez de confiance et de considération, n

Voilà donc à quel résultat avaient, en définitive, abouti les intrigues de l'ancien évéque d'Autun. L'opinion qu'exprimait à son sujet un diplomate étranger était, au

même moment, celle de la grande majorité des Français.

La position de Blacas n'était pas meilleure. Au lendemain de son départ, les ultras avaient répandu le bruit qu'il reviendrait au bout de quelques semaines, après avoir mené à bonne fin les négociations de Rome et qu'on verrait alors combien était toujours puissant son crédit sur Tesprit du roi. Mais, comme il ne revenait pas et comme, d'autre part, Decazes montait sans cesse dans là faveur de Louis XVIII, ces rumeurs tombèrent. Blacas que les calculs des ultras avaient un moment tiré de son obscurité, apparut à tous les yeux tel qu'il était en réalité, c'est-à-dire un homme rendu inutilisable par les souvenirs de 1814, qui devaient toujours peser sur lui.

Peu de temps après qu'il eut quitté Paris pour retourner à Rome, le bruit s'accrédita qu'il allait être envoyé en Angleterre en qualité d'ambassadeur. A cette occasion, un des agents qu'entretenait à Londres la police royale afin d'y surveiller les bonapartistes, Beaumont-Brivazac, se demandait, dans un rapport secret, si, dans son nouveau poste, Blacas saurait y voir plus clair que sous la première Restauration.

a Lorsqu'il m'envoya aux eaux d'Aix surveiller Marie- Louise, quel cas fit-il de ma correspondance? Il m'avait toujours dit, lorsque je travaillais à la chambre du roi, que la police était une chose inutile. Il en a vu la preuve au 20 mars. Cette correspondance dont je vous parle, j*en ai conservé toutes les minutes. C'est le plus terrible des actes d'accusation, car le 29 août 18 14, j'avais annoncé ce qui se tramait à l'île d'Elbe, à Livourne, à Aix. La darse de Porto Ferrajo est fermée. Bonaparte fait ses préparatifs; on équipe ses petits bâtiments. Voilà la teneur d'une autre dépèche datée de Lyon, le 7 jan-

vier 1815. J'y étais délégué extraordinaire de la police. J'en appelle au comte Beugnot et à M. D'André qui m'avaient envoyé tour à tour. Et lorsque, le 16 février, j'inter^ cepte à Ghambéry une lettre adressée à Joseph qui était à Prangins, annonçant que lui et Napoléon se verraient bientôt, je la porte à franc étrier au comte de Blacas qui me répond : C est que Joseph va se rendre près de son frère. C'était le 26 février que je la remis. Cette correspondance d'Aix et de Lyon, de Genève et de Chambéry, dont j'ai conservé les deux cent soixante-sept numéros en minute prouve suffisamment que M. de Blacas ne sait pas gouverner... On blâme ici sévèrement le projet de l'envoyer .comme ambassadeur. »

Un rapport de police est toujours un document suspect dans lequel on ne se platt guère à chercher la preuve de faits qu'on a lieu de considérer, au premier abord, comme calomnieux et mensongers ou tout au moins comme douteux. Cependant, les assertions contenues dans celui-ci ne peuvent être écartées dédaigneusement, alors surtout qu'elles confirment l'opinion qu'une longue étude a permis de se faire de la légèreté proverbiale de M. de Blacas. Même en ne les acceptant que sous bénéfice d'inventaire, on doit reconnaître que les faits dénoncés par un agent secret ne sont pas sans vraisemblance et, selon le degré de confiance qu'on y ajoute, ils peuvent contribuer à démontrer pourquoi» pas plus en 1817 qu'en 1814, Blacas ne pouvait réussir dans la tâche qu'il avait entreprise.

L'issue de son voyage à Paris consommait sa défaite, laissait Decazes plus que jamais victorieux et puissant, et l'aidait à triompher dels intrigues que Chateaubriand et Talleyrand avaient nouées contre Richelieu et contre lui. X'influence du jeune ministre sur le roi sortait saine et

sauve de ces épreuves , fortifiée même. Il allait bienlàt eu recueillir un éclatant témoignage, lorsque au mois d'août suivant, il parvint à faire entrer dans le ministère où Pasquier siégeait depuis le mois de janvier, Mole et le maréchal Gouvion-Saint-Gyr, celui-ci à la place du duc de Feltre (I).

(1) Od trouvera aaz pièces historiques, réunies à la fin de ce volume, diverses lettres relatives à ces modifications.

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