CHAPITRE II
!. — Hommage à Balzac et à Stendhal. — Mlle de Rigny* — Louis XVIII au seuil de Paris. — Le marquis de Jaucourt. — Decazes chez Talleyrand.
— Comment il devient préfet de police. — Fermeture du Corps législatif. — Louis XVIII dans Paris. — Arrivée des souverains étrangers.
— Les nouveaux ministres. — Pozzo di Borgo. — - Signification du Cabinet.
H. — Une intrigue de Vitrolles. — Decazes et Talleyrand. — Une bouteille de poison. — Decazes chez le roi. — Malveillance de Fouché. — Liste de proscription. — Le comte de Montalivet et Benjamin Constant rayés. — L'exil d'Arnault. — L'arrestation de Lavalette. — Le maréchal Ney et le colonel de La Bédoyère. — Calomnies d'outre-tombe. — Protestation de Decazes.
flll. — Menaces des Prussiens contre le pont d'Iéna. — Courage du roi.
— Le pont sauvé. — Les musées dépouillés. — Conflit avec le gouverneur prussien. -— Lettres comminatoires. — La préfecture de police menacée d'un assaut. — Réconciliation. — Chute de Fouché. — Talleyrand obligé de quitter le ministère. — Richelieu prend le pouvoir.
— Son portrait par Decazes.
Lorsque après s'être familiarisé avec l'histoire si captivante des hommes et des choses de la Restauration, on lit les romans que Balzac et Stendhal ont tirés des événements de cette époque, on est frappé jusqu'à en rester ébloui, par la ressemblance de leurs tableaux, par la puissance géniale avec laquelle leur imagination a repro-
(luit la réalité, et surtout par le caractère de vérité de leurs personnages. La duchesse de Maufrigneuse, Mme de Beauséant, la princesse de Cadignan, Mlle de la Môle, le vieux marquis son père, Marsay, Bastignac, Nucingen, fionquerolles, d'Arthez, pour ne citer que ceux-là, sont des reproductions photographiques d'acteurs qui ont vécu. 11 suffirait de leur arracher le masque dont les affubla le romancier pour mettre un nom sur chacun d'eux, pour retrouver, sous la déformation voulue de leurs traits, une duchesse de Duras, une comtesse de Beaumont, une princesse de Liéven, voire un Talleyrand, un Jaucourt, un Bichelieu, un Guizot et tant d'autres qui, vivants ou morts, posèrent à leur insu devant un statuaire inimitable. Il les a coulés en des types immortels, en imprimant à ses créations d'après les modèles sur lesquels il les a édifiées, un air de famille si saisissant que créations et modèles se confondent en notre esprit et qu'il devient malaisé de distinguer les êtres qui ont réellement existé de ceux qu'enfanta san génie.
Decazes tel qu'il se présente à nous, lorsqu'il reparaît à Paris, au lendemain des Cent-Jours, en cette année 1815 qui vit s'ouvrir pour lui une ère de faveur dont l'éclat n'eut d'égale que sa brièveté, mérite de figurer dans cette galerie. Avec en moins les vices dont Balzac a doublé les ambitieux qu'il dépeint et, en plus, les qualités de l'homme d'État, il est à proprement parler un héros de roman, assez semblable à ceux que l'illustre écrivain aimait à mettre en scène. Il l'est par les incidents successifs qui préparèrent sa fortune, par les circonstances qui lui ouvrirent le cabinet de Louis .XVIII et, du même coup, le cœur de ce prince ; il l'est encore par sa droiture, son libéralisme, sa tolérance, son esprit, sa grâce; il l'est
enfin par sa virile beauté, par tout ce qu'on raconte de la bienveillance passionnée dont l'entourèrent des femmes telles que la reine Hortense et Pauline Borghèse et plus tard quelques-unes des plus belles patriciennes de la Restauration. Quoique ses manuscrits soient muets sur ce côté de son existence, il ne serait pas difficile de la reconstituer. Mais il convient d'imiter sa discrétion et sa réserve, de ne rien dire de ce qu'en vrai chevalier français, il a renoncé à divulguer et de ce que les souvenirs de sa femme qui n'avait pas les mêmes raisons pour se taire nous laissent entrevoir. Il était cependant nécessaire, au début d'une étude dans laquelle il va tenir une si grande place, de marquer, une fois pour toutes, sa physionomie d'un trait qui la complète et qu'il suffit d'ailleurs d'indiquer sans y insister autrement.
A la rentrée de l'empereur, le 20 mars, la présence de Decazes à Paris étant considérée comme dangereuse, il avait reçu Tordre de se retirer dans la Gironde, son pays de naissance, où sa famille possédait, aux environs de Libourne, la terre de la Grave. Il y vécut pendant les Cent-Jours, attendant anxieux le dénouement trop prévu de l'aventure impériale. Â Paris, il avait des amis et, parmi eux, Mlle de Bigny, nièce du baron Louis, ministre des finances sous la première Restauration. Le baron Louis avait suivi le roi à Gand. Mlle de Rigny était restée dans la capitale, ouvrant son salon à quelques royalistes éclairés et fidèles :
u C'était, nous dit Decazes, dans les fragments de ses Mémoires, une personne d'une rare beauté, d'un esprit plus rare encore, femme par la grâce des manières et la bonté du cœur, homme par l'énergie et la sûreté du caractère, l'élévation et les ressources de la pensée, une
instruction étendue et les connaissances les plus variées. Orpheline à seize ans et sœur aînée de quatre frères, elle Toulut et sut être leur mère, leur institutrice, leur professeur dans les sciences et dans les lettres. Elle étudiait la nuit ce qu'elle leur apprenait le jour, langues mortes, langues vivantes, mathématiques, et les avait mis en état d'entrer Tun à TÉcole polytechnique, Tautre dans rUniversité, un troisième dans l'administration où il se distingua comme préfet, l'aîné enfin dans la marine dont il devint un des chefs les plus respectés, après s'être illustré à Navarin, v
Durant l'exil de Decazes, Mlle de Rigny entretenait avec lui une correspondance presque journalière. Par des lettres souvent chiffrées ou écrites en un langage conventionnel que, pour ne pas compromettre son ami^ elle lui envoyait par diverses voies ou même dans des caisses de graines ou de livres, elle le tenait au courant de ce qui se passait à Paris et à Gand^ renseignée ellemême sur la cour de France réfugiée en Belgique par son oncle le baron Louis. Au lendemain de Waterloo, elle rinvitait à revenir en toute hâte à Paris et, dès son arrivée, l'initiait à tous les projets du gouvernement royal.
A ce moment, tandis que l'empereur résidait encore à la Malmaison, menacé d'être enlevé par les éclaireurs de Blûcher et sauvé d'un odieux guet-apens par la généreuse indignation de Wellington, le roi Louis XVIII s'avançait à petites journées, et bientôt il touchait aux faubourgs de Paris. « Les deux souverains, celui d'hier et celui de demain, celui de fait et celui de droit, attendaient les événements à la porte de la capitale » , Tun prêt à y entrer, l'autre obligé de s'enfuir.
L'histoire a depuis longtemps dévoilé les intrigues qui
arrêtaient Louis XVIII au seuil de Paris et le retenaient à Saint-Denis. Fouché exigeait que le ministère de rintérieur et le ministère de la police lui fussent confiés ; il prétendait que le rétablissement et le salut de la monarchie étaient à ce prix. Voulant contraindre le roi à lui céder, il abusait de son pouvoir de président du gouvernement provisoire pour lui interdire l'entrée de Paris et empêcher d'en sortir les royalistes qui souhaitaient d'aller offrir leurs hommages à Louis XVIII. Talleyrand lui-même, rentré la veille dans la capitale, ne pouvait rejoindre le souverain.
Sur ces entrefaites, Decazes qui était, avant les Gent- Jours, capitaine de la garde nationale avait repris sa place à la tète de sa compagnie, revenue spontanément sous ses ordres. Quarante-huit heures après son arrivée, se trouvant chez Mlle de Rigny, il y rencontra le marquis de Jaucourt, ami de Talleyrand. Voici le portrait qu'il trace de lui :
tt Le marquis de Jaucourt était le type du parfait gentilhomme pour la distinction, la grâce et la simplicité des manières. Homme d'État et homme de cour, je pourrais dire homme de lettres et presque de tribune, il parlait et écrivait avec élégance et pureté, comme on avait pu en juger dans le petit nombre d'occasions où il avait pris part aux discussions de l'Assemblée constituante dont il avait fait partie. Député de la noblesse, il avait appelé de ses vœux l'institution des deux Chambres, la royauté parlementaire, et uni ses votes à ceux des La Rochefoucauld, des Mathieu de Montmorency, desLally, des Malouet qu'une même illusion entraînait vers des abimes qui devaient tout engloutir. Colonel d'un régiment de cavalerie, il avait su maintenir ses soldats dans le devoir jusqu'au moment suprême où la fascination
universelle avait entraîné dans une même et funeste ivresse Tarmée et la nation.
« II avait donné dans une occasion privée Texemple d'un courage et d'une force d'âme héroïque, et acquis une réputation presque proverbiale d'énergie et de stoïcisme. La main prise dans une porte en quittant précipitamment un appartement où sa présence aurait compromis une personne qui lui était chère, il avait surmonté d'horribles douleurs pendant un temps assez long pour que, en se retirant, il eût pu faire disparaître avec lui les traces de la mutilation dont il avait payé sa fermeté.
u Au retour de l'émigration, il avait été de ceux qui ne voyaient dans l'homme du Dix-huit Brumaire et de Marengo que le vainqueur de l'anarchie et de l'étranger, s'était rallié non seulement à son gouvernement, mais à sa personne et à sa dynastie; après avoir accepté la première dignité de la maison civile du prince Joseph, alors grand électeur, président du Sénat, il avait pris le portefeuille des affaires étrangères du nouveau roi de Naples et d'Espagne et, dans ces divers postes, s'était concilié l'estime et Taffection de tous.
a A la première Restauration, il était entré avec le prince de Talleyrand, auquel le liait une amitié cimentée par de communs souvenirs, dans le gouvernement provisoire et avait occupé successivement le ministère de la marine et, par intérim, celui des affaires étrangères, pendant que le chef du cabinet représentait si noblement et si habilement la France au Congrès de Vienne. »
Decazes, lorsque pour la première fois il se trouvait en présence de Jaucourt, dut au patronage de Mlle de Rigny d'inspirer à ce brillant gentilhomme une confiance qu'accrurent sur l'heure l'énergie de son langage et le chaleureux accent de ses déclarations royalistes.
— Accompagnez-moi chez le prince de Talleyrand, lui dit Jaucourt séduit; peut-être lui communiquerez" vous un peu de la résolution dont vous êtes animé.
a Le cabinet de toilette de M. de Talleyrand était le salon où se réunissaient à son lever ses amis, ses collègues, ses familiers. Sa toilette inférieure était faite avant qu'il y entrât, personne n'étant admis aux détails de sa chaussure difficile et compliquée, comme on sait. 11 arrivait sa chemise tombant sur les genoux, se plaçait sur une chaise devant son miroir et livrait sa barbe et ses cheveux aux soins de ses valets de chambre, tout en causant avec les huit ou dix personnes admises à ce spectacle intime. »
Ce matin-là, averti des ordres de Fouché, qui fermaient, à la sortie comme à Tentrée, les barrières de Paris, il exprimait son embarras augmenté par la nécessité de se rendre auprès du roi qui Tattendait à Saint-Denis. Decazes, prenant alors la parole, suggéra Tidée de demander une escorte au duc de Wellington qu'il venait de voir arriver sur la place Louis XV avec un piquet de cavalerie. Recourir aux étrangers, l'expédient ne laissait pas d'être douloureux. Mais si graves étaient les circonstances qu'elles l'excusaient. Talleyrand l'adopta et, quelques instants après, il pouvait partir pour Saint-Denis sous la protection des cavaliers fournis par le généralissime anglais.
Toutefois, cette difficulté résolue, d'autres plus graves restaient à surmonter et notamment celle qui résultait de 1 opposition faite à la rentrée du roi par le gouvernement provisoire et la Chambre des députés. Gomment vaincre cette résistance? Comment fermer la Chambre des représentants et obtenir de la garde nationale qu'elle quittât le drapeau et la cocarde tricolore pour recevoir le roi?
A ces questions ainsi posées, c^est encore Decazes qui répondit :
— Qu'une ordonnance royale, conseilla-t-il, impriaiée dans la nuit au Moniteur et affichée dans tout Paris à la pointe du jour, stipule la dissolution immédiate des deux Chambres illégalement constituées, fixe le jour et Theure de la rentrée du roi et enjoigne à la garde nationale d'arborer la cocarde blanche, à moins qu'on ne s'arrête au sage parti de fondre les deux couleurs et d'unir l'aigle aux fleurs de lis.
Personne ne répondit à la proposition de modifier les couleurs et les emblèmes de la royauté.
— Mais qui se chargera de faire exécuter cette ordonnance? demanda Talleyrand en regardant fixement le jeune audacieux qui osait proposer ces solutions éner> giques.
— Moi, mon prince, fit-il.
— Avec quelles forces?
— Avec la garde nationale. Je suis capitaine dans la deuxième légion. Je suis sûr de mes hommes et prends la responsabilité du succès.
— Rédigez donc l'ordonnance, telle que vous la comprenez. Je l'emporterai à Saint-Denis et la ferai signer à Sa Maje&lé. Talleyrand se levait et se dirigeait vers son cabinet de travail. Avant de sortir^ il dit à Jaucourt assez haut pour être entendu : — Qui est ce monsieur? Il voyait Decazes pour la première fois. Jaucourt le nomma. — Eh bien, qu'il revienne ce soir, ajouta Talleyrand .
Pendant que l'ancien évêque d'Autun rentré en grâce auprès du roi allait à Saint-Denis, Decazes faisait tenir aux gardes de sa compagnie l'ordre de se trouver le lendemain, dès l'aube, au Palais-Bourbon où ils rece-
UN PRÉFET DE POLICE, 1815. 4a
Traient ses instructions. Dans la soirée, Jaucourt le ramena à rhôtel de la rue Saint-Florentin. Talleyrand venait d'y rentrer, rapportant de Saint-Denis l'ordonnance de dissolution, revêtue de la signature royale. Il conférait avec les futurs ministres. Dans une autre pièce où Decazes fut introduit, il trouva des personnages politiques jeunes hommes de son âge destinés, pour la plupart, à devenir sous peu ses amis : de Broglie, Mounier, Mole, Guizot, Barante, Angles, ce dernier déjà désigné, disaiton, pour occuper le poste de préfet de police. La discussion était fort animée ; on récriminait contre Fouché qui tenait le roi comme prisonnier à la porte de sa capitale qu'il ne voulait lui ouvrir qu'en échange d'un portefeuille. On ne savait pas encore que Louis XVIII s'était décidé à subir cette exigence.
— Le roi ne sera pas le roi si le duc d'Otrante couche ce soir dans son lit, s'écria Decazes en s'associant à l'indignation générale.
Comme chacun le regardait, car il était à peu près inconnu de tous, du salon voisin, on l'appela. C'était le baron Louis, qui l'entraîna et lui dit :
— Je suis chargé par le cabinet de vous proposer la préfecture de police.
— Pourquoi ne la propose-t-on pas à M. Angles?
— Il refuse ; il recule devant le danger qui ne vous fera pas reculer, je l'espère.
— Serait-il plus grand encore, j'accepterais.
Le baron Louis alla transmettre à ses collègues la réponse de Decazes. Presque immédiatement, il revint le chercher et l'introduisit dans une autre pièce où étaient réunies diverses personnes parmi lesquelles le baron Pasquier, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, le marquis de Jaucourt. Là, le baron Louis renouvela sa proposition.
— Qui aurai-je pour ministre ? demanda Decazes.
— M. le duc d^Otrante, répliqua son interlocuteur en montrant celui-ci, u enfoncé, morne et silencieux, dans un fauteuil h gauche de la cheminée v .
Decazes se retourna, salua Fouché qu'il n'avait pas vu en entrant et prononça résolument :
— J'accepte.
Un sourire de l'ancien conventionnel régicide, que les circonstances imposaient comme ministre aux Bourbons, le récompensa de l'empressement sous lequel il dissimulait sa défiance et son mépris pour ce sinistre personnage.
En cet instant, Talleyrand sortait de son appartement.
— Mon prince, lui dit le baron Louis, voilà M. Decazes que nous vous présentons comme préfet de police.
— Mais, non, c'est Angles qui est nommé, objecta Talleyrand.
— 11 refuse, il a peur.
— Et vous n'avez pas peur, vous, monsieur? Eh bien, vous aurez à faire exécuter les mesures dont nous avons parlé ce matin. Me répondez- vous toujours de vos gardes nationaux ?
— Plus que jamais, mon prince ; je les ai à peu près tous vus ; je suis sûr d'eux.
Quelques instants plus tard, Decazes se présentait à l'hôtel de la préfecture et demandait M. Gourtin, la veille encore procureur impérial, qui faisait l'intérim par suite d'une maladie du préfet Real :
— Qui dois-je annoncer? interrogea l'huissier.
— Le préfet de police, déclara Decazes.
Stupéfait et empressé, l'huissier courut avertir M. Courtin, qui reconnaissant dans le nouveau venu le dernier président des assises avant les Cent-Jours, le félicita et se
mit à ses ordres pour faciliter son installation. C'est ainsi que Decazes, servi par une intelligence alerte et claire, et par Tesprit de décision dont il donna durant plus de quatre annéesdes preuves aussi nombreuses qu'éclatantes, mit le pied dans la vie publique, bien loin d'entrevoir encore, à Textrémité de la voie en laquelle il entrait, le sommet qu'il ne devait atteindre que pour être précipité de plus haut, après avoir cependant marqué son passage aux affaires par d'inoubliables services, rendus à la monarchie et à la liberté, c'est-à-dire à la France. y(
Le voilà donc investi de fonctions qui sont en tous les temps importantes et graves, mais qui tiraient une importance et une gravité plus grandes des dramatiques événements en train de s'accomplir. Les armées étrangères occupaient Paris ; les souverains victorieux y étaient attendus; le roi allait y rentrer, ne pouvant compter pour le garder que sur ses gentilshommes, les débris de sa garde, quelques centaines de gendarmes et l'amour de son peuple représenté par la garde nationale. Le nouveau préfet de police s'était engagé, vis-à-vis du conseil des ministres, à veiller à la sûreté des têtes couronnées, à réinstaller partout dans Paris les autorités royalistes qu'avait dispersées le régime des Cent-Jours, à faire sortir de la capitale pour les envoyer au delà de la Loire les troupes impériales, à protéger les Parisiens contre les alliés et à fermer les deux Chambres, celle surtout qui siégeait au Palais-Bourbon, composée en partie de républicains disposés à la résistance et de bonapartistes décidés à un coup de main.
C'est de ce dernier objet que s'occupa d'abord Decazes. Par ses ordres, les portes du Palais-Bourbon avaient été fermées et les clefs mises en lieu sûr. Les gardes nationaux placés en dedans des grilles avaient pour consigne
d'empêcher qu'on ne les franchit et de ne répondre aux interpellations qui pourraient leur être adressées qu'en renvoyant à l'ordonnance royale affichée de tous côtés. La consigne fut rigoureusement exécutée. Les représentants qui cherchaient à pénétrer dans le palais se virent repoussés les uns après les autres, protestèrent pour la forme et finalement se retirèrent.
Seul, le plus résolu d'entre eux, La Fayette essaya de soulever les gardes nationaux en se nommant et en invoquant les souvenirs de son commandement de 1789.
Mais sa harangue n'entraîna personne.
— Si vous voulez que nous vous reconnaissions pour le général de La Fayette sous lequel nous avons servi, lui dit en raillant un vieux sergent-major, venez avec votre cheval blanc.
Déconcerté par ces paroles et convaincu de l'inutilité de son éloquence, le général quitta la place en menaçant de provoquer des protestations et des émeutes. Mais Decazes lui ayant fait savoir que toute tentative de résistance serait rigoureusement réprimée, il s'abstint de rien entreprendre. D'autres représentants dont on pouvait craindre la révolte firent comme lui, et, de ce chef, cette journée si menaçante au début s'acheva sans troubles ni complications.
Vers le soir, Decazes se présentait au ministère de la police afin d'informer le duc d'Otrante de cette heureuse issue d'un conflit inquiétant. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque l'huissier qui l'avait annoncé lui rapporta cette réponse : u Que le ministre étant en conférence avec les membres du gouvernement provisoire ne pouvait le recevoir. » Il se le tint pour dit et résolut de voir Fouché le moins possible, devinant à l'impertinence dont il venait d'être l'objet que déjà son ministre se défiait de lui et
désirait que leurs rapports se bornassent strictement à ce que commandait le service de TÉtat.
Cependant, la rentrée du roi avait été fixée au lendemain 8 juillet. L'itinéraire qu'il devait suivre jusqu'aux Tuileries était déjà arrêté, lorsque des avis multipliés firent craindre à Decazes que le passage du cortège royal dans le faubourg Saint-Denis, si populeux et si dangereux aussi avec ses voies étroites et ses hautes maisons peuplées d'ouvriers, ne donnât lieu à des désordres et ne mit en péril la famille royale qu'aurait pu atteindre quelque projectile jeté des toits. Il proposa donc au roi, par l'entremise du colonel de gendarmerie de la Seine, de modifier son itinéraire et de faire son entrée par la rue de Glichy et la rue du Mont-Blanc (Chaussée d'Antin), où la surveillance serait plus facile.
Mais Louis XVIII ne voulut rien entendre.
— Dites à M. le préfet de police, répondit-il au messager de Decazes, que je n'ai pas le malheur de craindre mon peuple et que j'entrerai par le faubourg Saint-Denis.
Parmi tant d'attachants détails que j'emprunte aux manuscrits qui sont sous mes yeux, je trouve ce croquis de l'arrivée du roi :
a La réception fut admirable, l'enthousiasme universel : la calèche et l'escorte royale traversaient un flot compact ; les croisées, pavoisées, étaient remplies de femmes et d'enfants; les toits mêmes étaient couverts de foule. La figure calme et noble du roi, ce regard et ce sourire si gracieux et si bons et en même temps pleins de majesté, saisissaient tous les cœurs. C'était un père heureux de se retrouver au milieu de ses enfants, heureux eux-mêmes qu'un si bon père leur fût rendu. On a tant abusé des récits fantastiques de réceptions royales que le public est
justement disposé à croire toujours à des exagérations trop habituelles; mais j'ai vu de mes yeux cette admirable journée, et n'ayant, aujourd'hui surtout, aucun intérêt à farder la vérité, je suis le narrateur le plus fidèle. J'étais monté à cheval à trois heures, et, arrivé à grand'peine vers le milieu du faubourg, j'accompagnai le roi jusqu'aux Tuileries, tantôt en le précédant, tantôt en le suivant, voyant sur tout le parcours les mêmes manifestations enthousiastes, entendant les mêmes acclamations.
tt Les souverains étrangers entrèrent Isolément à Paris, le même jour, sans escorte ni réception. L'empereur Alexandre, qui, à la première restauration, avait accepté l'hospitalité à Thôtel Talleyrand, occupait à présent l'Élysée-Bourbon ; l'empereur d'Autriche était descendu à l'hôtel de Wagram, sur le boulevard; le roi de Prusse, à l'hôtel du Prince Eugène, rue de Lille. L'ordre le plus parfait régna à Paris toute la journée et les jours suivants, sans que la police eut à déployer pour le maintien de la sûreté publique plus de rigueurs que dans les circonstances ordinaires. Les troupes, il est vrai, avaient quitté Paris, se dirigeant vers la Loire, où devaient s'effectuer leur licenciement et la formation d'une nouvelle armée composée des mêmes éléments, soldats et officiers étant conservés sous les drapeaux dans de nouveaux cadres, les chefs seulement étant changés. »
Le même jour avait été signée l'ordonnance royale promulguant la composition du cabinet. Le prince de Talleyrand était appelé au ministère des Affaires étrangères et à la présidence du conseil ; le maréchal Gouvion- Saint-Cyr prenait le portefeuille de la Guerre; le baron Louis, les Finances; le marquis de Jaucourt, la Marine; le baron Pasquier, les Sceaux avec l'intérim du ministère
de rintérieur, dont le titulaire n^ëtait pas encore choisi et dont le baron de Barante devenait secrétaire g^énéral, tandis que Guizot passait en la même qualité à la Justice. Enfin, Fouché, arrivé à ses fins, recevait le portefeuille de la police générale.
On a lu le portrait de Jaucourt peint par Decazes. Ceux des autres ministres, tels qu'il les a accrochés dans sa galerie, ne sont, au moins quelques-uns, que des ébauches en profil, à peine indiquées, curieuses cependant : « L'habileté de M. de Talleyrand était proverbiale. On savait la part d'influence qu'il avait eue dans la concession de la Charte en 1814 et toute la sagesse des premiers conseils qu'il avait donnés au roi. Ce qu'on ne savait pas moins, c'était la lutte qu'il avait eu à soutenir contre l'influence de la cour et de M. de Blacas, qui la dirigeait, et comment son éloignement, par suite de son long séjour au congrès de Vienne, où il rendait de si grands services, avait permis à cette influence fatale d'entraîner le gouvernement dans les voies et les fautes qui lui avaient aliéné la confiance du pays.
tt Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr n'était pas moins connu. Sous Napoléon, l'indépendance de son caractère, très peu flexible, l'avait éloigné de la faveur. Il ne devait son avancement qu'à ses services. Seuls, les succès de son administration et de ses armes en Catalogne avaient arraché comme à regret à l'empereur le bâton de maréchal déjà donné à d'autres plus jeunes, comme Marmont, si ingrat depuis, lorsque Gouvion-Saint-Cyr, encore divisionnaire, s'illustrait en Allemagne en combattant les Autrichiens commandés par le prince Charles. Â Tavènementde Louis XVIII, en 1814, il n'avait reçu de la cour aucun témoignage de faveur. Il n'hésita pas cependant, au moment où la cause royale était déjà perdue, à tenter
UD effort suprême pour retenir dans le devoir les troupes qui se trouvaient sous ses ordres à Orléans. L'habileté de son administration en Catalogne était une garantie de ce qu'il saurait faire pour la réorganisation de notre armée. On sait s'il a rempli ses espérances. La loi de recrutement qu'il présenta en 1818 a été In plus glorieuse justification de la confiance générale que le roi avait mise en lui (1).
tt Le baron Louis, sous la première Restauration, avait eu la gloire, au lendemain de tant de désastres, de rétablir le crédit public et de restaurer les finances de l'État par une série de mesures hardies et sages. Grâce à lui, les capitaux en peu de jours avaient afflué au Trésor. Au retour de Tempereur, fidèle à ses serments, il était parti pour Gand avec le roi, qui n'avait qu'à se louer de ses conseils et de ses services.
u Le baron Pasquier, ancien conseiller au Parlement, avait fait sa carrière sous l'empire. Distingué par l'empereur, quand il n'était encore que maître des requêtes au Conseil d'État, pour la lucidité de ses rapports et la manière dont il en soutenait les conclusions, il était devenu conseiller et préfet de police. Dans ce poste si peu honoré par son prédécesseur, son caractère, ses talents, son intégrité s'étaient révélés sous des formeji heureuses ; il l'avait élevé à la hauteur d'une magistrature plus souvent administrative que politique et toujours juste même quand elle était politique. L'empereur Testimait fort, et il se trouva vite haut placé dans Topinion
(i) L'idée fondamentale de cette loi appartenait au uiaréchal de Broglie, ministre de la Guerre en 1789. Le feu duc de Broglie raconte dans ses Souvenirs que le projet de son aïeul existe dans les archives de la Guerre. Gouvion-Saint-Gyr aimait à rappeler qu'il s'en était inspiré. On verra plus loin au milieu de quelles difficultés et au prix de quels efforts, il Ht voter cette loi qui introduisit dans le recrutement le principe de l'ogalitr.
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publique. Il avait fallu que cette situation fût établie sur des bases bien solides pour résister au ridicule que la malignité publique attacha d'abord à son rôle dans la conspiration Mallet, comme si la prévoyance la plus vigilante avait pu deviner et déjouer un complot conçu et exécuté dans un tel secret. Mais le ridicule ne se raisonne pas. Du moins, il s'efface avec le temps, avec la réflexion et la vérité. Le baron Pasquier l'éprouva parTapplaudissement général qui accueillit son entrée dans le nouveau cabinet. Il y réunissait, on Ta vu, les doubles attributions du ministère de Tlntérieur et de celui delà Justice. Il n'eût pu suffire à cette tâche s'il n'avait été secondé par deux hommes d'une égale distinction : l'un, M. de Barante, élevé dans le cabmet de son père, ancien préfet du Léman, lui-même ancien sous-préfet de Bressuire et administrateur de la Loire-Inférieure, chassé de Nantes par le 20 mars, alors qu'il venait d'assurer l'embarquement du duc de Bourbon fugitif; l'autre, M. Guizot, nouveau aux affaires, mais déjà éminent dans les lettres, ayant heureusement dans le fardeau la part la moins lourde, celle de la justice, rendue cependant bien difficile par les changements que la réaction du 20 mars et celle du 8 juillet obligèrent à apporter dans le personnel des magistrats. »
A ces silhouettes des nouveaux ministres dessinées ainsi par Decazes, manque celle de Fouché. Sans doute a-t-il pensé que ce personnage était si tristement populaire par sa participation à la Terreur et son rôle pendant l'empire, qu'il n'y avait pas lieu de rappeler les détails de sa vie passée qui étaient dans toutes les mémoires au moment où il reprenait sous Louis XVIII le poste qu'il avait occupé sous Napoléon. D'ailleurs, en racontant les rapports qu'il eut avec lui durant les trois mois qui
suivent, Decazes ajoute au portrait peint par d'autres quelques nouveaux traits qui le complètent sans y rien changer. Ces détails, les trop rares pages qu'il a écrites vont nous les fournir. Mais, avant de leur donner place dans cette narration, il convient de mentionner, d'après notre manuscrit, pourquoi le baron Pasquier, nomocié garde des sceaux, avait du par surcroit se charger par intérim du portefeuille de Tintérieur. Ce portefeuille était destiné par Talleyrand à un général étranger qui représentait auprès du gouvernement royal l'empereur Alexandre et prétendait passer sans transition de Pambassade de Russie à l'administration presque générale de la France. Son exigence était telle et l'on croyait tellement impossible de s'en défendre, appuyée qu'elle paraissait être par l'empereur, qu'on s'était borné à obtenir de lui quelque répit. J'ai nommé Pozzo di Borgo, dont le nom revient si souvent dans l'histoire de la Restauration. « D'origine corse, dit Decazes, de famille et de parti opposés à la famille Bonaparte, émigré en 1792, après l'Assemblée législative dont il avait été membre sup* pléant, Pozzo avait pris du service d'abord en Angleterre, puis s'était dévoué à la Russie, où, moitié militaire, moitié diplomate, colonel, puis général et conseiller d'ambassade à la suite, il avait suivi les diverses chances des campagnes et des négociations russes, soufflant incessamment contre la France ou du moins contre son glorieux chef une haine ardente à laquelle il eut plus tard l'habileté de donner une couleur de dévouement à la dynastie royale, lorsque les désastres de Moscou firent entrevoir la possibilité de relever le drapeau blanc. Il est juste de reconnaître que, dès ce moment, il ne négligea rien pour gagner des partisans et des chances a cette cause à laquelle il se consacra. »
Decazes ajoute que ce ne fut pas d'une manière désintéressée. Il qualifie de a monstrueux » le prix que Pozzo o»a réclamer de ses services. Indépendamment du ministère de rintérieur, que, malgré la répugnance du roi, Talleyrand avait eu la faiblesse de lui promettre, mais que Tempereur Alexandre lui défendit d'accepter, il demanda et obtint un don de cent mille francs de rente dont rinscription lui fut délivrée sur le grand livre de la dette publique. Il avait exigé en même temps et reçu la promesse de la pairie et du titre de duc, «promesse dont il donna au roi, trois ans après, la possibilité de se dégager avec honneur par suite de nouvelles et incroyables exigences pécuniaires qu'il ne craignit pas de formuler (1). »
Quoi qu'il en soit, bien que le conseil des ministres fût incomplet et malgré l'indignation que le duc d'Otrante excitait dans tous les partis qu'il avait succes-
(1] ■ Voici ce que j'ai entendu raconter par M. Decazes, écrit la dachesse dans ses carnets. Une diminution dans les fonds publics ayant fait que les cent mille francs de rentes donnés à Pozzo ne représentaient plus deux millions, il exigea que cette somme fût complétée, ce qui fut fait. Quelque temps après, pendant un conseil que présidait le roi, le duc de Richelieu fit passer à M. Decazes un billet ainsi conçu : « Pozzo demande K qu*on remplisse les en{;agements pris au sujet du titre et de la pairie. » M. Decazes fit passer ce billet au roi, qui écrivit : a On ne paye pas avec des ■ honneurs ce qu'on a déjà payé avec de Targent. » J'ai vu ce billet, qui est avec la lettre du roi. Je ne pense pas que le refus du roi fut transmis à Pozzo tel qu'il avait été formulé, car Pozzo resta ami dévoué des ministres, et particulièrement de M. Decazes, jusqu'à la fin de 1818. Il approuva l'ordonnance du 5 septembre, et en 1817, il engageait M. Decazes à ne pas se fier aux démarches de conciliation que le parti ultra faisait en ce moment. »
D'autre part, le 7 septembre 1818, le roi écrivait à Decazes : « J'ni cclairci l'affaire de Pozzo. Je m'étais trompé sur la somme. C'est quinze cent mille francs, dont cinq cent mille en écus et un million en rentes (dont l'intérêt grossit le ca))ital), qui sont déposés au Trésor de la Couronne, pour être versés dans ses mains, le jour qu'il voudra les toucher. Le pauvre homme ! Tu peux faire de ces renseignements l'usage que tu aviseras bon. »
54 LOUIS XVllI ET LE DUC DECAZES.
sivement abandonnés et trahis, la composition du Cabinet inspirait confiance.
tt II représentait le véritable système du gouvernement parlementaire, Tunion du pouvoir et de la liberté, un pouvoir appuyé par les Chambres, uni à elles par les liens de l'intérêt commun de la royauté et de la représentation nationale, une liberté tempérée par les lois recevant et lui apportant un égal soutien par un commun accord des intérêts, des droits et des devoirs; ce système enfin que le ministère qui lui a succédé et où j'ai eu rhonneur de siéger avec le duc de Richelieu a contribué si efficacement à fonder. Le cabinet Talleyrand ne s'en est pas un instant écarté pendant son éphémère existence dont la durée a pu à peine atteindre celle des Cent- Jours. »
A peine installé dans ses fonctions, Decazes se trouvait aux prises avec des difficultés inattendues, quelques-unes d'un caractère si grave qu'il semble surprenant qu'à vouloir les résoudre, lui nouveau venu parmi ces écueils de la politique, il ne s'y soit pas brisé. Il les traversa cependant comme en se jouant et en sortit avec honneur, grâce à son habileté, grâce aussi au hasard, qui se fait si volontiers le complice de ceux qui savent se servir de lui et tirer parti des chances qu'il leur apporte.
Pour commencer, il fut à l'improviste jeté dans une intrigue de cour. Déjà tenu en défiance par Fouché son chef hiérarchique, il s'aliéna sans le vouloir, sinon sans
le savoir, un des hommes les plus en vue de cette époque extraordinaire, le baron de Vilrolles, secrétaire du Conseil des ministres, un de ceux qu'il devait bientôt rencontrer parmi ses plus ardents ennemis.
Le crédit de Yitrolles, qui ne fut jamais plus puissant qu'en cette année 1815, au second retour des Bourbons, tenait surtout aux efforts couronnés de succès auxquels il s'était livré, dès 1813, pour convaincre les souverains étrangers de la légitimité des revendications royalistes. Dans ses mémoires publiés voici déjà longtemps et souvent contredits depuis par des affirmations contraires aux siennes et plus autorisées, il s'est beaucoup vanté en racontant les circonstances où son zèle s'exerça. Personne ne trouve grâce devant lui, pas plus les hommes qu'il a servis que ceux qu'il a combattus. Il a raconté les événements à sa manière, sans pousser bien loin le souci de la vérité, en s'y taillant un rôle propre à le grandir et en passant sous silence les faits qu'il n'aurait pu dévoiler sans se diminuer. C'est ainsi qu'il est muet sur celui qui le brouilla avec Decazes et que les manuscrits de ce dernier nous révèlent.
Le 10 juillet, au moment d'aller dîner chez le ministre des finances, le préfet de police fut très surpris de recevoir un billet de VitroUes qui l'invitait à se rendre chez lui.
u Les fonctions de secrétaire du Conseil n'existaient que depuis vingt-quatre heures, raconte-t-il. On n'avait pas songé à les définir et à les renfermer dans les limites qu'avec son esprit d'intrigue et d'envahissement, celui à qui elles étaient dévolues ne pouvait être que trop disposé à dépasser. Mais, les eût-on définies, il ne serait venu à la pensée de personne de subordonner au secrétaire du Conseil le préfet de police, qui n'avait jamais relevé que de son ministre et du souverain, avec lequel il
était toujours admis à travamer dans les occasions difficiles. En temps ordinaire, j'aurais répondu à M. de VitroUes que je le recevrais avec empressement toutes les fois qu'il me ferait Thonneur de venir me parler des affaires du roi. Toutefois, nous traversions des circonstances si graves que, foulant aux pieds de justes susceptibilités, je me rendis à Tentresol de la place Vendôme où le secrétaire du Conseil s'était installé de sa propre autorité. »
L'accueil fut charmant et plein de grâce. Vitrolles vanta les qualités et les mérites du jeune préfet; il lui donna l'assurance qu'il en avait rendu témoignage au roi, et après lui avoir expliqué a que Sa Majesté n'avait que trop de raisons pour se défier du ministre de la police, qu'on savait avoir trahi tous les partis» , il l'engagea à recourir à lui, Vitrolles, toutes les fois qu'il aurait à faire tenir au souverain, à Tinsu du duc d'Otrantc, quelque communication. Decazes comprit alors qu'on ne l'avait fait venir qu'afin de le détourner de toute tentative pour entrer en rapports directs avec Louis XVIII. On lui donnait d'ailleurs à entendre que c'est par Tordre de celui-ci que la recommandation lui était faite. Avec ce commentaire auquel il ne crut pas, elle était bien pour l'étonner. Mais il n'en laissa rien paraître et se retira sans que Vitrolles eût soupçonné sa surprise et son incrédulité.
Un instant après, il était appelé chez Talleyrand qu'il trouva très préoccupé et qui lui apprit qu'on avait voulu empoisonner l'empereur Alexandre en mêlant une substance vénéneuse à la bière qu'il buvait après ses repas. Ce projet, s'il était réel, ne pouvait, au dire du ministre, venir que des Jacobins, et comme il y avait lieu de craindre que, pour les sauver, Fouché ne détournât les preu-
UN PREFET DE POLICE, i815. 57
ves de leur complicité, le roi ordonnait qu'une enquête fût faite à son insu.
— C'est vous, ajouta Talleyrand, que Sa Majesté, sur ma proposition, charge d'instruire cette affaire. Allez à rÉIysée-Bourbon. Vous êtes annoncé au comte de Nesselrode. Procédez à vos recherches. Le roi désire que vous alliez ensuite lui rendre compte du résultat.
— Mais Sa Majesté ne m'a-t-elle pas fait dire de ne communiquer avec Elle que par l'intermédiaire de M. de VitroUes? demanda Decazes.
Et il fit connaître à son interlocuteur l'entretien qu'il avait eu quelques instants avant avec le secrétaire du Conseil.
— Il vous a trompé, s'écria Talleyrand. C'est une invention, une pure invention. Je reconnais bien là sa manière d'accaparement. Gardez-vous de vous conformer à ce qu'il vous a dit; le roi vous attend.
A rÉlysée, sur les indications qui lui furent données par Nesselrode, le préfet de police n'eut aucune peine à découvrir que ce qu'on avait pris pour de la bière empoisonnée, destinée à l'empereur, n'était que de l'eau mélangée de salpêtre dont se servaient des ouvriers chargés du lavage des vitres et des glaces.
« J'avais été frappé tout d'abord par l'invraisemblance que les coupables, s'il en existait, eussent pu croire qu'on offrirait à l'empereur une bouteille entamée, reste des gens de l'office. En outre, le salpêtre n'ayant aucun caractère vénéneux, ce fantôme d'empoisonnement se dissipait. Restait seulement à s'assurer que la bouteille ne contenait pas d'autre substance, je chargeai deux experts chimistes de le rechercher. »
Il quittait l'ÉIysée à dix heures du soir, et, conformémentaux ordres qu'il avait reçus, il se rendit auxTuileries.
K Je fus immédiatement introduit auprès du roi, dont je reçus Taccueil le plus bienveillant et qui m'interpella avec anxiété sur le résultat de mon investigation. A peine m'eut-il entendu qu'il se récria sur Tévidence de mes observations, s'étonnant qu'elles n'eussent pas été faites tout d'abord.
« — Je me félicite, dit-il, d'avoir un préfet de police d'un esprit aussi investigateur et aussi intelligent. On m'avait dit beaucoup de bien de vous, et je vois qu'on était resté au-dessous de la vérité.
a Puis il me demanda si j'étais le fils de la belle Mme de Gazes, qu'il avait connue autrefois et qui était femme d'un receveur général. Je lui répondis que M. de Gazes dont le nom se détachait de la particule, tandis que le mien faisait corps avec elle, était de famille de finance, comme ses fonctions l'indiquaient, et que j'appartenais à une famille de magistrature. Sa Majesté s'étonna de ne m'avoir pas vu jusque-là, et, comme ces questions étaient faites avec bonté, je me laissai aller à lui raconter que j'avais eu l'honneur de le haranguer l'année précédente à la tète d'une députation de mon pays.
"... Après une conversation assez prolongée sur les affaires, le roi m'invita à revenir le lendemain lui rendre compte de l'opération des experts. Je pris la liberlc de lui raconter la démarche de M. de VitroUes. Il s'en étonna fort en ce qui touchait l'interdiction de me présenter à son cabinet où il m'autorisa à venir chaque fois que je le jugerais utile à son service, en m'indiquant l'intermédiaire du baron Hue pour ma correspondance quand j'aurais à lui écrire. Quant à la défiance que lui inspirait le duc d'Otrante, elle n'était que trop vraie. Aussi comptait-il sur moi pour déjouer les manœuvres
da ministre de la police, s'il s'en permettait de contraires à ses devoirs.
u En quittant le roi, je trouvai dans le salon d'attente le baron de YitroUes. Sa surprise fut g[rande de nie voir sortir du cabinet où, trois heures avant, il me déclarait que je ne pourrais être admis. Je fis sur lui l'effet de la tête de Méduse, et son attitude ne le dissimula pas. Les saluts que nous échangeâmes silencieusement furent les derniers entre nous. Mais commença, dès ce moment, contre moi, de sa part, une guerre vive et d'indignes manœuvres dont je voudrais, pour son honneur, n'avoir pas à parler. »
Tels furent la première entrevue de Decazes avex^ Louis XVIII et le début de rapports qui devaient avoir bientôt des conséquences si mémorables. Ils en eurent d'immédiates en rendant plus difficiles et plus tendues les relations du préfet de police avec son ministre et en le brouillant avec VitroUes. Decazes avait reçu l'ordre de taire à Fouché la mission qui lui avait été confiée. Mais, pour lui nuire, VitroUes, instruit de toute cette affaire par le roi qui lui accordait encore sa confiance, s'empressa de la dévoiler à celui à qui on en avait à dessein fait mystère. Decazes eut la preuve de cette trahison lorsque, le lendemain, le rapport des experts ayant confirmé ses prévisions, il se présenta chez Fouché, vis-à-vis duquel il n'était plus tenu au secret.
— Eh bien! s'écria celui-ci en le voyant, n'avez-vous rien à me dire de cet infâme complot des Jacobins pour empoisonner l'empereur Alexandre?
— J'ai à vous dire, réponditDecazes, et c'était ce que je venais faire, qu'à la première inspection, cette fable a été détruite, et puisque Votre Excellence est si bien informée, elle doit savoir que je n'en ai pas été dupe un moment.
— Oh ! ce que je sais, c'est que le secret vis-à-vis de moi vous avait été expressément recommandé et que vous Tavez fidèlement gardé.
— Je pourrais me borner h vous faire remarquer qu'à rheure tardive où je suis sorti de chez le roi et avec les ordres que j'avais à donner, il m'était impossible de vous voir avant ce matin. Mais j'ajouterai que ceux qui vous ont si bien informé ne vous ont pas tout dit.
En quittant le cabinet de Fouché, Decazes y laissait un ennemi qui, dès cet instant, allait, pour le perdre, unir ses efforts à ceux de VitroUes. Leur dessein ne tarda pas à se manifester. Afin d'affaiblir le pouvoir de ce présomptueux et trop entreprenant préfet, ils obtinrent du roi la nomination comme secrétaire général de la préfecture d'un personnage présenté par VitroUes et qui était son homme de confiance. La même ordonnance mettait sous les ordres directs du ministre l'inspecteur général de la police, Foudras, qui n'avait relevé jusquelà que du préfet. VitroUes, tout en contribuant à servir la rancune de Fouché en même temps qu'il donnait satisfaction à la sienne, n'avait pas négligé ses propres affaires. Le même jour, une allocation annuelle de 150,000 francs, payable par termes mensuels, lui était accordée sur les fonds du ministère comme « indemnité de ce qu'il avait souffert pour la cause royale pendant les Cent-Jours * » .
Cet ensemble de circonstances ne parait pas avoir effrayé Decazes. Il commença par renvoyer le secrétaire général à ses attributions, délivrance des passeports et surveillance des archives, et à lui enjoindre de n'en point sortir, ce à quoi ce fonctionnaire, quelque désir qu'il eût
(1) Dans ses Mémoires, il oublie de mentionner ce détail, qui a cependant bien son importance.
de seconder les desseins de Vîtrolles, dut se résigner. Quant à Tinspecteur général Poudras, il vint de son propre mouTement protester auprès du préfet contre le rôle qu'on voulait lui Faire jouer.
a II me déclara qu'il ne se rendrait pas complice de celle intrigue 9 qu'il ne voyait que trop toutes celles du duc d'Otrante et qu'il voulait loyalement m'aider à les déjouer. Convaincu de sa franchise, j'acceptai son dévouement, en me réservant seulement de prendre les ordres du roi dont la signature avait été apposée sur l'ordonnance et dont j'avais besoin de connaître les intentions.
« — J'ai cru devoir, me dit le roi après m'avoir entendu, dissimuler vis-à-vis du duc d'Otrante, lorsqu'il m'a présenté cette ordonnance à signer, le mécontentement que j'éprouvais, espérant bien que vous sauriez vous tirer de cette nouvelle intrigue et le moment n'étant pas venu de prendre une détermination extrême.
tt J'assurai Sa Majesté que la manœuvre serait déjouée et je lui fis connaître le dévouement de M. Poudras, auquel il me chargea de témoigner sa satisfaction. M. de Talleyrand et les autres ministres me donnèrent les mêmes encouragements qui me permirent de suivre mes voies sans en être détourné. »
Le péril qu'avait couru Decazes semblait donc conjuré. Mais il n'était pas au bout de ses peines. Une affaire bien autrement grave l'attendait, celle des arrestations et des proscriptions que le gouvernement royal concéderait comme nécessaires, au double titre de châtiment pour des actes passés et de gage de sécurité pour l'avenir. De ces mesures rigoureuses, le préfet de police était condamné par sa fonction même à être l'instrument. Mais il n'ignorait pas que si furieux et implacables que fussent les ressentiments des ultra-royalistes et de leur
chef, Monsieur, comte d'Artois, contre les hommes qu'ils accusaient d'avoir combattu pour Napoléon pendant les Gent-Jours, le roi et ses ministres, en ordonnant des poursuites <( qui consacraient le droit » . non seulement ne souhaitaient pas qu'elles fussent effectuées avec activité, mais espéraient qu'aucun des coupables ne se laisserait arrêter. On leur avait laissé à tous les facilités les plus grandes pour passer à l'étranger. On savait qu'ils étaient pourvus, pour la plupart, de passeports. Le colonel de La Bédoyère en possédait trois lorsqu'il vint se faire prendre à Paris.
C'est en ces circonstances que, le 24 juillet, Decazes, h qui avait été déjà donné l'ordre d'arrêter l'ancien directeur général des postes, Lavalette, était mis en demeure par une lettre de Fouché d'appréhender dix-huit autres personnes, parmi lesquelles figuraient, pour ne citer que les principales, le maréchal Ney, le comte d'Erlon, Bertrand, Rovigo, La Bédoyère, Cambrônne, Pajol, GlauzeK tous anciens officiers de la grande armée. La même lettre enjoignait au préfet de police de faire sortir de Paris cinquante-cinq individus dont la présence y constituait un danger pour l'État. Sur cette seconde liste, on relevait, au milieu de tant d'autres noms, ceux de Soult, d'Exelmans, du duc Bassano, de Boulay de la Meurthe, de Mouton-Duvernet, de Carnot, de Davoust, de Benjamin Constant, de Marbot, de Real, du comte de Montalivet, voire d'une femme, Mme Hamelin.
Les deux listes avaient été dressées par Fouché, à qui le conseil avait eu le tort de laisser carte blanche. Pour plaire au frère du roi et au parti ultra-royaliste, il s'était empressé d'y comprendre tout à la fois plusieurs de ses amis et de ses collègues de la veille, diverses personnes dont il cherchait à se venger et d'autres qu'il savait
détestées par Tentourage du prince. En bonne justice, il eût dà y figurer lui-même puisqu'il n'était rien de ce qu'on reprochait à ces suspects dont il ne pût être incriminé, ayant servi Napoléon pendant les Cent-Jours, comme il avait servi le roi avant le retour de Tile d'Elbe, avec une égale préoccupation de les trahir Tun et l'autre.
On peut facilement deviner quelle pénible impression dut éprouver Decazes au reçu de ses ordres, si l'on se rappelle que trois mois avant, il avait été l'objet d'une me$are semblable contresignée de la même main. Gon vaincu que celle dont on lui confiait l'exécution était aussi impolitique qu'injuste, du moins vis-à-vis de quel ques-uns de ceux qu'elle visait, décidé en conséquence à ne point l'exécuter^ il courut chez Fouché et lui signifia sa résolution. Fouché se récria et s'efforça de Tébranler en faisant valoir l'effet déplorable que produirait en de telles circonstances la démission du préfet de police. A son tour, celui-ci donna ses raisons, rappela les promesse» de pardon et d'oubli contenues dans la Charte dont le roi avait pris l'engagement de s'inspirer en tous ses actes. Était- on sûr que les prescriptions ordonnées fussent légales? Lorsque, après le 20 mars, le préfet d'alors, Real, était venu lui présenter à lui-même Decazes un ordre d'exil, il avait protesté contre l'illégalité de cette mesure, s'é tonnant que Real eut accepté un poste où il était exposé à se faire l'instrument de telles iniquités ; et le préfet de lui avouer tristement que ce poste, il l'avait d'abord refusé, et qu'il n'avait cédé qu'aux reproches de l'empereur résumés dans ces quelques mots : « Quoi ! Real! vous aussi, vous m'abandonnez! »
— Le comte Real est sur votre liste, dit Decazes à Fouché. Que lui répondrai-je s'il me rappelle la manière dont je qualifiais, il y a trois mois, la mesure qui me
frappait? Celle qui le frappe aujourd'hui n'est-elle pas aussi injuste? Et comme le ministre lui objectait qu'en se retirant, il aurait l'air, lui aussi, d'abandonner le roi, qui s'était montré si bon à son égard, et que sa retraite deviendrait pour le ministère une cause d'embarras et de division : — Je vous propose un moyen terme, repritil. Je vais faire inviter les personnes portées sur la seconde liste à passer à la préfecture ; je leur lirai votre lettre et je me réserve d'exprimer à quelques-unes d'entre elles avec qui mes rapports précédents ne me permettent pas un silence qui pourrait paraître approbateur, le reg^ret que me cause la mesure et l'espoir qu'elle sera plus que modifiée dans son application.
L'expédient fut accepté. Decazes n'en restait pas moins triste et perplexe. Il y avait parmi les proscrits des hommes qu'il estimait et qu'il aimait, un entre autres avec qui naguère il vivait fraternellement, le comte de Montalivet, ministre de l'intérieur sous l'empire. Leurs relations dataient de plusieurs années ; elles étaient devenues promptement étroites et confiantes, en se fortifiant de jour en jour de tous les caractères de la plus tendre amitié. « Pour M. de Montalivet, pour sa femme, pour leurs enfants, déclare Decazes, j'étais l'ami le plus cher de la famille. » En de telles circonstances et sous l'influence de si doux souvenirs, pouvait-il se faire vis-à-vis de Montalivet l'instrument des haines de Fouché et des fureurs de l'ultra-royalisme ? Trop généreux pour s'y résigner, il se détermina à recourir au roi, qu'il n'avait pas revu depuis l'affaire de Tempoisonnement. Laissonsle raconter lui-même cette intéressante entrevue.
M Je mis sous ses yeux la lettre du duc d'Otrante et lui exposai tout ce qu'avait de révolutionnaire et d'illégal dans la forme comme dans le fond un ordre de cette
nature donné par un simple arrête ministériel, en dehors du roi et du Conseil. Je lui fis remarquer en outre avec quelle légèreté avait été faite cette liste de proscription où Ton pouvait lire le nom des agents les plus intimes du ministre de la police des Gent-Jours, devenu ministre de la police du roi : le comte Real, son préfet, si gravement malade depuis quelque temps qu'on avait dû le remplacer; M. Courtin, remplaçant provisoire de Real, choisi parle duc d'Otrante lui-même, magistrat intègre et inoffensif; une femme, Mme Hamelin, amie du duc de Rovigo, qu'il était si facile et si préférable d'avoir pour partisan actif que pour ennemie; un simple capitaine, M. Cluys, qui n'avait été qu'aide de camp de Rovigo, en même temps que les propres collègues de Fouché dans le gouvernement provisoire, le général Grenier entre autres, honoré et honorable, bien plus militaire que politique. Les autres, pour la plupart, étaient inconnus du roi. Il ne m'appartenait pas de m'occuper de leur position, sur laquelle son cabinet lui proposerait sans doute plus tard de statuer définitivement. Mais je ne pouvais m'empêcher d'appeler sa justice et son intérêt sur le comte de Montalivet, mon ami particulier, ancien ministre de l'Intérieur avant 1815, qui n'avait rempli pendant les Cent-Jours que les fonctions certes bien inoffensives d'intendant de la liste civile. »
Encouragé par l'attention bienveillante du roi, Decazes lui demanda la permission de raconter l'histoire de ses relations personnelles avec la famille de Montalivet. II le fit avec une vivacité, une éloquence, une chaleur de cœur et d'accent, qui émurent profondément son auguste auditeur.
— Que Votre Majesté daigne faire retrancher de cette liste fatale le nom de mon ami, supplia-t-il; si ce n'est
pour mes faibles services d'un jour, que ce soit pour mes services futurs ; je ne saurais en recevoir par anticipa*tion une plus douce récompense.
— Vous êtes un brave garçon, lui répondit le roi; embrassez-moi.
tt Puis, prenant la lettre ministérielle ouverte sur son bureau, il raya d*un trait de plume très marqué le nom de Montalivet. Je le remerciai avec effusion et lui fis remarquer que si j'avais pu recourir directement à lui, encouragé par son premier accueil, je devais laisser ignorer au ministre ma démarche et lui demander Tautorisation de la faire, afin que la bonté de Sa Majesté ne fût pas entravée dans Texécution.,
« — Faites, me dit le roi; mais, quoi cpi'il arrive, votre ami est rayé, et bien rayé.
« En sortant des Tuileries, je me rendis auprès du ministre. Forcé de convenir que Montalivet n'avait pu prendre part à des actes bien coupables, comme intendant de la Couronne, il m'autorisa à demander sa radiation. Je retournai dire à Sa Majesté le succès de ma démarche et dus revenir auprès du duc d'Otrante pour lui montrer la large raie noire dont le roi avait couvert le nom de mon ami.
a Rentré à la préfecture pour donner quelques ordres, j'en sortais, allant à un rendez-vous, lorsque je rencontrai Montalivet dans l'escalier, que sa goutte lui faisait monter péniblement. Je l'embrassai; il était en larmes.
u — Vous voyez un homme perdu, me dit-il; je suis exilé. Que deviendrai-je donc dans mon état en pays étranger? Que deviendront ma femme, mes enfants?
tt — Et qui a pu vous dire que vous étiez exilé? Comment le seriez-vous sans que j'en aie été averti?
ft — J'eû suis sûr, reprit-il; j'en suis sûr; je suis perdu.
« Mes protestations ne pouvant le rassurer, je tirai la liste de ma poche et la lui donnai à lire. Arrivé à son nom, rayé si nettement, il poussa une exclamation de joie et se jeta dans mes bras en me nommant son sauveur, le sauveur de sa famille.
« — Que dois-je faire maintenant? me demanda-t-il.
m — Aller rassurer votre femme et vos enfants et venir demain déjeuner avec moi. C'est la seule manière pour moi de causer un peu librement avec vous. Mais je ne veux pas attendre jusque-là pour vous dire que votre nom a été rayé de la main du roi lui-même devant moi.
« Le lendemain, il venait avec Mme de Montalivet, non moins émue que lui, non moins reconnaissante, et se reprochant de n'avoir pas assez compté sur moi. Ils m'annoncèrent leur intention de se rendre dans leur terre de la Grange, en Berry, et de ne la quitter que lorsque je les y inviterais. Moins de quatre ans après, j'écrivais à Montalivet : a Revenez p , en lui transmettant sa nomination de pair de France. »
Après avoir arraché au duc d'Otrante une de ses victimes, Decazes dut s'occuper des autres proscrits. On se souvient qu'il les avait convoqués à la préfecture. Ils s'y trouvèrent réunis le même jour, à la même heure. Il leur donna lecture de la lettre ministérielle. Il y eut de leur part une explosion de protestations et de colères. Qu'avaient-ils fait de plus que tant d'autres qu'on épargnait? Comment Fouché avait-il osé signer un tel ordre, lui qui avait eu la part la plus active et la plus décisive dans les actes pour lesquels on les exilait? L'un deux, l'écrivain Arnault, ne revenait pas d'être frappé par le ministre, dont il était d'autant plus autorisé à se croire le
protégé qu'il venait à Tinstanlde déjeuner avec lui. Sur le conseil de Decazes, il y retourna sur-le-champ. Mais ce fut en vain. Fouché se contenta de gémir sur son impuissance a le sauver et le consola en lui disant :
— Vous êtes trop heureux d'être proscrit, et peut-être aurai-je à regretter bientôt de n'être point à votre place. Le temps viendra où vous vous féliciterez de ce qui vous arrive. Cherchez un gros arbre sous lequel vous vous abriterez en attendant que l'orage soit passé.
Mais, de tous ces bannis, le plus irrité était Benjamin Constant. Il semblait oublieux de ses palinodies au début des Cent-Jours et de sa servile participation a l'acte additionnel, succédant à si peu de distance aux paroles d'anathème fulminées par lui contre Napoléon à la nouvelle de son retour. Si difficile que fut sa justification, il ne comprenait pas qu'on eût osé le frapper et il priait Decazes d'intercéder pour lui. Decazes consentit et de nouveau se rendit auprès du roi à cet effet, armé d'une note que Benjamin Constant avait rédigée pour sa défense.
« J'exposai a Sa Majesté que, quels que fussent ses torts, Benjamin Constant était un homme d'un grand talent dont il valait mieux faire l'obligé du roi que de le pousser au désespoir par une punition trop méritée» mais qui me paraîtrait impolitique. Cosmopolite, ù peine Français, son bannissement appellerait sur lui une sorte d'intérêt, rendrait plus vives ses attaques, plus acerbe sa polémique, et comme tout a un terme» il faudrait, un peu plus tôt, un peu plus tard, faire cesser son exil et le laisser rentrer en France en ennemi. Ne serait-il pas plus politique de l'y laisser, dès ce moment, en obligé? Je ne me dissimulais pas combien peu on devait compter sur sa reconnaissance; je croyais bien qu'une fois le danger passé avec la crise, nous serions
exposés à retrouver promptement en lui un adversaire ou du moins un opposant. Mais n'est-ce pas quelque chose que de mettre son ennemi dans son tort et de lui infliger le stigmate de l'ingratitude?
« Le roi m'écouta avec attention, parcourant le mémoire, curieux de savoir, me dit-il, comment Benjamin Constant pouvait justifier son inqualifiable conduite. Ce mémoire, il le garda pour le lire à loisir. Mais, tout en ajournant sa décision, il laissa voir qu'il était frappé par les considérations que je lui avais présentées, bien qu'il comptât encore moins que moi, si c'était possible, sur la chance de gagner à la cause royale un homme ambitieux à qui on ne pourrait ofirir ni honneurs ni pouvoir. Le résultat n'a que trop justifié ces prévisions. L'indulgence à laquelle le roi se décida et qu'il fit accepter par ses ministres quelques jours plus tard n'en reste pas moins une mesure habile et politique. »
Entre les nombreux suspects dont le bannissement était prononcé, Montalivet et Benjamin Constant furent les seuls dont Decazes put obtenir la grâce. Sollicité d'autre part, le roi étendit â quelques-uns encore les effets de sa clémence. Il ne restait à ceux qui ne purent l'obtenir qu'à quitter le territoire, ce qu'ils firent. Du moins Decazes s'efforça-t-il d'adoucir leur disgrâce en facilitant leur départ même après que l'ordre d'exil auquel certains avaient cru pouvoir se soustraire se fut changé en un ordre d'arrestation.
Il fut moins heureux avec ceux qui figuraient sur la première liste et contre lesquels avaient été décernés des mandats d'amener. Ceux-là étaient à la fois les plus grands coupables et les plus haïs par les royalistes. Dans le nombre se trouvaient le maréchal Ney, le colonel de La Bédoyère et le comte de La Valette. Si violentes étaient
les accusations que, chaque jour, multipliait contre eux le parti des émigrés qu'à vouloir les épargner, le roi eût compromis le prestige de sa couronne, peut-être sa couronne elle-même, et se fût aliéné le dévouement de ses plus anciens amis, de ceux qui avaient le plus souffert pour sa cause. Il n'en était que trop convaincu, et tout au plus pouvait-il espérer que la justice mise en mouvement par sa volonté n'aurait à prononcer que sur des contumaces. Cet espoir fut déçu. Lavalette, l'ancien directeur général des postes, n'avait pas quitté Paris. Malgré tous les efforts faits par Decazes pour l'éclairer sur le péril qui le menaçait, il restait sourd à tous les avertissements, soit qu'en sa qualité d'ami intime du baron Pasquier, garde des sceaux, et de la princesse de Vaudémont, une des Égéries de Fouché, il se crût en état de braver les tempêtes; soit que, n'ayant, ainsi qu'il le disait, rien à se reprocher, il ne voulût pas se donner l'air d'un coupable en prenant la fuite.
A plusieurs reprises, Decazes le fit prévenir et fit prévenir sa femme de tout ce que cette obstination pouvait avoir de funeste. Les amis du comte d'Artois, ce prince lui-même, s'irritaient des circonstances inexpliquées qui retardaient sans cesse l'exécution des ordres de la police. Fouché^ tout en feignant de croire que Lavalette était parti, reprochait à Decazes de ne pas les exécuter, ce qui, à l'en croire, eût été sans inconvénient pour le prévenu puisqu'on ne le trouverait pas. Un moment vint où il fut impossible à Decazes de ne pas obéir. Mais, même en obéissant, il s'arrangea de manière à laisser à Lava* lette le temps de s'enfuir. L'agent chargé d'arrêter l'ancien directeur général des postes se présenta chez lui à huit heures du matin et déposa sa carte en annonçant qu'il reviendrait le même jour à cinq heures. Quand il
revint, espérant que Lavalette serait parti, il le trouva à table en famille, n'ayant pas voulu fuir, dit-il, parce qu'il ne se sentait pas coupable. II fallut bien Tarréter. On le conduisit à la préfecture de police, où il fut incarcéré.
a Lorsque j'appris cette douloureuse nouvelle au duc d Otrante :
M — Tant pis pour lui, me dit-il, il n'a que ce qu'il a voulu.
« Cependant, dès le lendemain, il me fit engager par tm employé de son cabinet à permettre que le prisonnier pût prendre l'air dans le jardin de la préfecture. Je lui répondis que je le lui avais déjà offert, mais sous la condition qu'il serait accompagné d'un officier de gendarmerie, ce qu'il avait refusé. Le ministre insistant, je demandai un ordre écrit pour couvrir ma responsabilité. L'ordre ne me fut pas donné, d'où je conclus que c'était un piège qu'on m'avait tendu. »
Fouché est tout entier dans ce trait. Habile à ménager les hommes de tous les partis, à rendre des services quand il le pouvait sans se compromettre, feignant, quand il aurait pu en résulter quelque désagrément pour lui, d'être affligé de ne pouvoir les rendre et s'efforçant de rejeter sur ses subordonnés les responsabilités qu'il ne voulait pas encourir. Mais, dans la circonstance, il avait affaire à plus fin que lui. En rappelant qu'un peu plus tard, Lavalette fut sauvé par le dévouement de sa femme, Decazes ajoute : a Au bruit que fit plus tard cette évasion accomplie en des circonstances exceptionnelles, on peut juger de ce qui serait arrivé si je l'avais moi-même facilitée par une absence aussi complète des précautions les plus ordinaires. »
Lavalette venait d'être arrêté quand le maréchal Ney
et La Bédoyère le furent à leur tour avant même que la police eût entrepris de les rechercher. Ayant commis rimprudence de venir de Clermont à Paris par la diligence et sans déguisement, La Bédoyère fut reconnu par un de ses compagnons de voyage, un lieutenant de gendarmerie, qui s'empressa d'aller le dénoncer. Il ne fut que trop facile de le retrouver dans une maison du foubourg Saint-Denis où il était descendu et où le cocher de fiacre qui Ty avait transporté conduisit toutdroit la police. Decazes reçut la nouvelle de l'arrestation dans un salon où il passait la soirée. 11 se rendit immédiatement chez Fouché pour la lui faire connaître. Le duc d'Otrante avait épousé ce jour-là Mlle de Castellane. Sa maison était pleine d'invités. Decazes le prit à part et lui apprit l'événement.
— Allons donc ! s'écria le ministre ; vous êtes encore une fois dupe de quelque mystification de la police de Monsieur. Il y a beau temps que le colonel de La Bédoyère a quitté la France et qu'il est en lieu sûr.
— Je ne sais si je suis dupe d'une mystification, répliqua Decazes. Ce que je sais, c'est que ce que me dit aujourd'hui Votre Excellence pour La Bédoyère, elle me Ta dit l'autre jour pour Lavalette. Ce n'est pas moi qui me trompais, cependant.
Mais Fouché n'en voulait pas démordre.
— Le colonel est parti, répéta-t-il.
Decazes n*en croyait rien. Il retourna à la préfecture, convaincu qu'il allait y trouver le jeune officier qu'il avait eu jadis l'occasion de rencontrer chez la reine Hortense. Il l'y trouva en effet.
— Qu'étes-vous venu faire ici, malheureux? lui demanda-t-il.
— Je ne passais à Paris que pour voir ma famille et
régler quelques afbires avant de me rendre en Belgique, avoua La Bédoyère.
Était-ce vrai? Pouvait^on admettre que, pourvu d'argent et de passeports, — il en avait plusieurs en blanc ainsi que des valeurs considérables, — et alors que de Clermont, il lui eût été si aisé de gagner la Suisse sous un déguisement, il eût préféré traverser Paris? Ne pouvaiton croire, comme le bruit en courut le lendemain, qu'il venait à quelque rende/.-vous où il devait se rencontrer avec des officiers bonapartistes pour concerter un coup de force contre le gouvernement? Il repoussa « avec un accent de vérité » cette supposition et persista dans ses premiers dires. Mis presque immédiatement à la disposition du ministre de la Guerre, il fut transféré à la prison de FAbbaye.
Le maréchal Ney était déjà aux mains de la police. On sait comment son sabre, — un sabre turc avec une dragonne aux insignes de maréchal, — oublié dans le salon du château où il s'était réfugié, chez un de ses parents, dans le département du Cantal, éveilla les soupçons d'un visiteur qui s'empressa d'avertir les autorités d'Aurillac. Mais ce qu'on ignore et ce que Decazes nous révèle, c'est que si le maréchal ne sut pas assez tôt pour s'enfuir que sa retraite était découverte, c'est que le directeur des postes de cette ville, qui se rendait précipitamment et à travers champs auprès de lui, afin de le prévenir, se cassa la jambe en sautant un fossé pour couper au plus court. Ce brave homme, qui se nommait Gantaloube comme le propriétaire du château, dont il était le cousin, fut rapporté à Aurillac par des paysans après que Ney avait été conduit prisonnier.
« Lorsque cette nouvelle arriva à Paris, l'émoi fut grand dans le gouvernement. Le roi me dit :
« — Le malheureux! En se laissant prendre, il va nous faire plus de mal qu'il ne nous en a fait le 13 aiars en passant à Bonaparte.
tt Ce sentiment fut partagé par les ministres, par tous les amis éclairés de la dynastie et du régime constitutionnel. Un sentiment contraire né du besoin de vengeance domina dans le parti qui prétendait être le représentant exclusif de la royauté et demandait des échafauds.
« J'eus avec Ney à son arrivée h la préfecture et à la Conciergerie une conversation où il s'abandonna avec moi avec une sorte d'effusion, me disant avec quelle volonté de remplir son devoir, il avait quitté le roi et comment ensuite, fasciné par la puissance de tant de souvenirs de gloire communs, entraîné par ses troupes, il avait oublié ses serments et le drapeau qu'en des termes trop énergiques, il avait juré de défendre et de faire triompher.
« On a reproché à l'interrogatoire que je dus lui faire ensuite subir d'avoir fait trop habilement ressortir les circonstances qui l'accusaient. Qu'eùt-ce été, si j'avais retenu ce qu'il y avait eu d'épanchements dans le premier moment de notre entrevue? Il eût été indigne de mon caractère de le faire, et je n'en eus pas un moment la pensée. Mais pouvais-je ne pas l'appeler à s'expliquer sur les faits patents dont il avait à répondre devant la justice, et qu'éût-il gagné à ce que ces interpellations fussent retardées de quelques heures, de quelques jours? N'avait-il pas inévitablement à y répondre? Comme ancien président d'assises, je me laissai peut-être trop entraîner à remplir le devoir qui m'était imposé, comme je l'eusse fait sur mon siège. J'ai pu regretter, j'ai regretté que ces pages accusatrices aient eu à déposer devant les juges auxquels je ne les avais pas cru d'abord
destinées. Mais ce regret tout personnel n'a et ne saurait avoir rien d'accusateur. Dans Taccomplissement du devoir que j'ai rempli, il n'y a rien, grâce à Dieu, ayant pu aggraver la position de l'illustre accusé et qui ne fût inévitablement ressorti des actes ultérieurs de la procédure. J'avais pu espérer, au contraire, que la sûreté des réponses, la franchise des aveux, l'émouvant et si pittoresque récit des combats qui s'étaient livrés dans cette âme héroïque partagée entre ses sentiments et ses devoirs lui seraient plus favorables que contraires.
« Ce fut en effet l'impression qu'en ressentit le roi et qu'il exprima plus tard en me répétant la fameuse phrase : Je le ramènerai dans une cage de fer.
« — Il est sorti fidèle de mon cabinet ; il avait l'intention de l'être jusqu'au bout. Mais la situation a été plus forte que son &me. »
Les détails que donne ensuite Decazes sur le procès du maréchal Ney ayant été versés a l'histoire depuis qu'il les consigna dans ses notes, il n'y a pas lieu de les reproduire ici. Après avoir transcrit la page éloquente qu'on vient de lire, je n'aurais donc qu'à passer sur celles où il nous entretient encore de ce douloureux épi sodé de nos discordes civiles, si je n'y trouvais une protestation indignée contre Chateaubriand, lequel était le dernier qui, en cette affaire, eût le droit d'accuser quelqu'un, et qui cependant n'a pas craint, d&ns ses Mémoires d'outre-'tombe^ d'accuser Decazes a d'avoir voulu servir le roi mieux qu'il ne voulait être servi » en faisant arrêter et amener le maréchal devant ses juges.
« J'eusse certainement, s'écrie Decazes, servi le roi non pas mieux, mais autrement et plus mal qu'il ne voulait l'être, si j'avais eu le malheur de contribuer à cette arrestation, car il en fut profondément affligé. Mais
76 LOUIS XVin ET LE DUC DECAZES.
comment, moi préfet de police, dont les pouvoirs ne dépassaient pas les limites du département de la Seine , aurais-je pu contribuer à cette arrestation opérée à cent cinquante lieues de la capitale ? Je n'ai pas besoin de démontrer que j'y fus aussi étranger, je ne dirai pas que M. de Chateaubriand lui-même, car il est permis de croire qu'il l'avait appelée de ses vœux et qu'il ne s'était pas plus séparé de son parti en cette circonstance que dans toutes celles où ses amis demandaient des réactions dont il a été le champion le plus ardent et qu'il n'a pas une fois combattues ou désavouées. Ce qui est plus douloureux quand il s'agit de prononcer sur une mauvaise action d'un homme de génie, c'est d'être forcé de reconnaître qu'en cette circonstance, par une invincible disposition de son caractère égoïste et personnel à tout rattacher à lui, il a été entraîné à juger les. choses et les hommes à travers le prisme de son orgueil et de son ambition déçue. Il savait bien, il savait trop, il savait mieux que personne que je n'avais pas pu n'être pas étranger au hasard funeste qui était allé chercher Pillustre guerrier dans sa retraite du Cantal; il savait bien, il savait trop, qui était le véritable chef du parti qui s'était constitué l'auxiliaire imposé au gouvernement, et que c'étaient les soldats de ce parti, organisés par toute la France en corps de volontaires royaux, qui, de leur propre autorité, avaient osé porter la main sur le héros de tant de champs de bataille. Il le savait et n'avait pu l'oublier, et c'est après trente ans que, sous la protection de la tombe, il ne craint pas de lancer cette calomnie odieuse et lâche contre un homme dont il s'était rapproché quinze ans après, à qui il avait serré la main en 1830, en lui demandant des conseils dans un des actes les plus importants de sa vie. »
Rappeler ces émouvants souvenirs, c'est fournir au lecteur l'occasion de mesurer, en toute leur étendue, les difficultés si graves que rencontrait Decazes à son entrée dans la vie publique et celles qui Tatteudaient à son arrivée au ministère. Le procès du maréchal Ney, les tentatives auxquelles, pour assurer Févasion de La Bédoyère, se livrèrent les amis de cet infortuné, et notamment Mme de La Valette, « une personne belle et généreuse » 9 dont le hardi projet fut au moment de réussir, et enfin la célèbre fuite de Fancien directeur général des postes La Valette, à qui le courage et la témérité de sa femme ouvrirent les portes de sa prison, tous ces incidents qui jettent sur les épisodes de la Terreur blanche un reflet aussi romanesque qu'il est tragique, causèrent u Decazes mille tourments et accrurent le nombre de ses eonemis. On ne lui pardonnait pas d'être humain en un temps où les passions ultra-royalistes déchaînées voyaient partout des coupables et réclamaient contre eux d'inexorables châtiments. Ainsi, commençait à se former contre lui le faisceau des haines inextinguibles contre lesquelles on le verra bientôt soutenir d'héroïques combats, couvert et protégé par la persévérante faveur du roi, jusqu'au jour où elle sera impuissante a le défendre et à conjurer sa chute.
Les drames pathétiques qui ensanglantent à ses débuts la seconde Restauration se compliquaient presque en même temps d'épisodes non moins douloureux, cruel-
lenient humiliants pour Torgueil national et sur lesquels comme sur ceux qui viennent d'être racontés, les papiers de Decazes répandent un peu plus de lumière. Au lendemain du retour de Louis XVIII, Paris, occupé militairement par les troupes alliées, présentait le spectacle d'un camp d'étrangers. Des batteries prussiennes remplissaient le Carrousel, dressées en face des Tuileries.
Le corps principal des troupes de Bliicher tenait garnison à l'École militaire, commandant le Champ de Mars et le pont d'Iéna. On apprit tout à coup que ce feldmaréchal avait résolu de détruire le pont qui rappelait à ses soldats la plus éclatante de leurs défaites. On les y vit pratiquer par ses ordres des trous de mines pour le faire sauter.
« J'accourus chez le roi. A mon récit, sa figure et ses regards s'éclairèrent d'une flamme. Avec l'accent d'une résolution aussi calme que ferme, il demanda sa voiture et me dit :
u — Vous, monsieur le préfet, faites savoir aux souverains que dans peu d'instants je serai sur le pont qu'on veut détruire, et qu'il sautera, moi dessus, si cette odieuse violation du droit des gens et des traités n'est pas arrêtée à temps (1).
«Obligé de choisir entre les souverains, je me rendis à
(1) Beugnot raconte dans ses Mémoires qu'il fut l'inventeur du mut héroïque que cite Decazes et qui aurait été mis après coup dans la bouche du roi. Duver{;ier de Hauranne, de son côté, a pris à son compte cette affirmation de Beugnot et l'enregistre dans son Histoire de la Restauration comme l'expression de la vérité.
Ils ne se doutaient alors ni l'un ni l'autre du démenti catégorique que leur réservait l'avenir et que leur a donné Talleyrand dans ses Mémoires qui n'étaient pas encore publiés.
« Nous sauvâmes, dit-il (tome III, p. 236), le pont d'Iéna, que les Prussiens voulaient détruire à cause de son nom. Une lettre admirable du rui nous le conserva. »
Et il cite tn extenso celte lettre que Louis XVIII lui adressa le samedi
tJN PBÉFET DE POLICE, 18i5. 79
rhôtel Wagram, occupé par l'empereur d'Autriche. Ému comme il devait Tétre, il envoya en toute hâte un aide de camp à Tempereur Alexandre et au roi de Prusse, à la loyauté desquels il ne fit pas appel en vain. Avant que le roi sWrétàt sur le pont, les travaux avaient cessé et les ouvriers disparu. Le roi rentra aux Tuileries aux acclamations d'une foule immense que son héroïsme avait électrisée. »
Au même moment, les étrangers dépouillaient le musée du Louvre et y enlevaient les tableaux et les œuvres d'art que nous leur avions pris pendant vingt ans de guerres victorieuses et dont les traités de 1814 avaient assuré à la France la possession. Talleyrand, averti par Decazes du pillage auquel ils se livraient, lui répondit avec ce calme glacial qui lui était familier :
— Ce n'est pas mon affaire y laissez-les se déshonorer.
— Mais c'est le musée qu'ils déshonorent, s'écria Decazes. Que voulez-vous que je fasse pour contenir la colère de la population qui assiste à ce spectacle?
Talleyrand s'en tint à sa première réponse. Sans doute savait-il que les soldats qui opéraient dans le Louvre comme en pays conquis agissaient en vertu d'une résolution concertée entre les souverains et sur laquelle ceux-ci étaient bien décidés à ne pas revenir. Leurs représentants purent s'approprier sans contrôle tout ce qu'il leur plut de déclarer leur avoir appartenu.
« Notre grand peintre Gérard m'a raconté depuis que, s'était rendu le cœur serré sur le théâtre de ces dévas-
15 juillet 1815, à dix heures, au moment même où Decazes venait de lui apprendre que le pont était miné.
On y lit cette phrase :
• Quant à moi, s'il le faut, je me porterai sur le pont; on me fera sauter si l'on veut. >
C*est exactement ce que raconte Decazes.
tations, il avait trouvé Ganova, commissaire du pape, honteux de la facilité avec laquelle il fiiisait ses choix, s'étonnant, s'afflig^eaut que personne ne présentât ni réclamations ni objections.
« — Demandez-moi au moins quelque chose, dit-il à Gérard.
« Celui-ci demanda et obtint Tabandon du beau morceau de statuaire connu sous le nom du Torse, un des rares chefs-d'œuvre qui nous soient restés de tant de chefs-d'œuvre. »
Ces faits, d'autres encore, révélateurs du mauvais vouloir des alliés et de leurs vues cupides, excitaient parmi les Parisiens des ferments d'irritation dont s'alarmaient le gouvernement royal et l'administration étrangère ellemême. Les douze arrondissements de Paris, mis en état de siège, étaient sous les ordres de douze officiers généraux des armées alliées placés eux-mêmes sous l'autorité du général prussien, le baron de Muffling, nommé gouverneur de Paris. C'est en ces conditions que le préfet de police était contrait d'exercer son pouvoir. Durant les premiers jours, les choses, entre lui et le gouverneur prussien, marchèrent assez paisiblement. Mais, bientôt, à propos d'incidents sans grande portée, les lettres que le général de MufHing écrivait à Fouché, duc d'Otranle, ministre de la police, et au préfet Decazes revêtirent une tournure assez acerbe. Le gouverneur de Paris se croyait le droit d'intervenir dans les résolutions du cabinet, ce que Fouché tolérait avec beaucoup de philosophie, mais ce que Decazes, plus patriote et plus fier, supportait malaisément.
Voici une lettre adressée au ministre de la police par le général prussien et qui révèle combien, ou mois de juillet, étaient tendus les rapports entre lui et le gouver-
nement du roi, représenté par Fouché et par Decazes.
Cette lettre est adressée au premier :
« Monsieur le duc, en prenant possession des fonctions de gouverneur g[énéral de Paris, j'informais le préfet de police que, ne voulant pas opprimer la liberté de la presse, je ne pouvais cependant pas permettre aux journaux de faire leurs observations sur les démarches des puissances alliées. Le préfet m'a donné la promesse d'interdire aux journaux les phrases offensives ou équivoques. Néanmoins, je trouve dans les journaux d'hier et d'aujourd'hui non seulement des expressions bien offensantes, mais même les plus insolentes. Je serai obligé, si cela continue, de prendre des mesures rigoureuses contre les rédacteurs, qui ne manqueront pas de leur être désagréables. Mais, avant de recourir h ce dernier moyen, et pour arranger cette affaire, s'il est possible, je prie avec instance Votre Excellence de vouloir elle-même interdire aux journalistes de ne plus se permettre les moindres observations sur les puissances alliées et de les prévenir que les mesures que je pourrais prendre en cas de contravention seraient très fortes. Si ces messieurs ne voulaient pas obéir aux ordres du préfet comme ils l'ont fait, et s'ils écrivaient même contre ceux que Votre Excellence leur donnera, je leur ferai apprendre d'être obéissants à leurs préposés. »
Fouché mit en marge de cette lettre, avant de la renvoyer au préfet de police : « Faire défendre aux journaux de parler des armées alliées et donner connaissance de cette défense au baron de Muffling. » Ceci se passait à la fin de juillet, et l'on pouvait supposer que ces observations désobligeantes ne se reproduiraient pas. Mais, dès le 2 août, le gouverneur prussien prit soudain un ton bien autrement comminatoire et malveillant. A l'impro-
viste, il écrivit au préfet de police la lettre que voici et qui est extraite des papiers du duc Decazes :
u Monsieur le préfet, si je voyais avec plaisir que vous me prêtiez votre assistance «vec zèle çt intérêt, j'ai été d'autant plus dans le cas de regretter la non-continuation des rapports et des relations que vous m'aviez promis et auxquels j'avais le droit de m'attendre, d'après les conversations que nous avions eues pour établir le mode de service. Depuis cinq ou six jours, je n'ai eu d'autre communications de vous que les plaintes insignifiantes sur les excès de quelques individus. Vous sentirez vous-même, Monsieur le préfet, que la situation dans laquelle je me trouve, la responsabilité que j'ai envers les souverains, ne me permettent pas de continuer le service comme il s'est fait dans ces derniers jours. Je trouverai les moyens d'assurer ma position. Mais si les relations dans lesquelles nous pourrons nous trouver dans l'avenir ne sont plus les mêmes, ce ne sera pas de ma faute, Monsieur le préfet, car si je venais au-devant de vous avec une confiance sans réserve, vos procédés m'ont fait sentir la nécessité d'établir des relations plus stables entre le gouvernement et la police de Paris. »
Nous n'avons pu retrouver la réponse que fit Decazes à cette lettre, qui, sous des formes encore courtoises, cachait à peine la menace. Mais celle qui suit, signée encore du général de Muffliug, prouve que cette réponse fut faite et ne convint pas au gouverneur :
« Monsieur le préfet, j'ai vu par votre lettre du 29 août, relativement à la note que je vous ai envoyée pour la faire insérer dans les feuilles publiques, que vous n'avez pas bien saisi notre position respective. Je n'ai pas demandé votre conseil; je n'en avais pas besoin pour les affaires qui me regardent, et le conseil des ministres
n'a pas de décisions à me donner. Voire devoir était de faire exécuter mon invitation, car vous auriez dû sentir que j'ai le moyen de faire valoir des ordres et que, d'après ma déclaration du 18 juillet, vous n'auriez pas à vous plaindre si je . vous faisais arrêter et si je demandais à votre gouvernement votre destitution. »
Decazes ne se laissa pas intimider. Il se savait soutenu par le roi, qui prisait fort sa fermeté, et, plus que jamais résolu à ne pas transiger sur les pouvoirs qu'il tenait de lui, il attendit.
Au reste, voici comment lui-même raconte ces incidents :
et La bonne harmonie entre les autorités étrangères et les autorités royales importait trop à la paix publique pour que je n'eusse pas mis tous mes soins à l'établir aussi entière que possible. J'y étais heureusement parvenu grâce à Tesprit conciUant du général et aux soins que nous prenions réciproquement de nous tenir informés de tout ce que nous étions tenus de savoir. Cet accord fut troublé par une consigne qu'il transmit aux postes étrangers répandus à profusion dans Paris et par laquelle il ordonnait aux sentinelles de faire feu sur quiconque les insulterait par menaces, paroles ou gestes. Ayant vainement tenté de le faire revenir sur sa détermination et ne pouvant obtenir qu'il effaçât ces expressions si vagues, je lui demandai de ne pas rendre publique par l'impression une consigne aussi barbare, lui déclarant que je m'opposerais par tous les moyens en mon pouvoir à un affichage qui ne manquerait pas de provoquer un mouvement populaire. Défense fut faite en effet à tous les imprimeurs d'imprimer les ordres du jour des autorités étrangères sans me les avoir communiqués.
tt Quel ne fut pas mon étonnement de voir un matin
84 LOUIS XVIIl ET LE DUC DECAZES.
celui du général prussien affiché sur les mûrs de Paris , avec, au bas, la mention du nom de Michaud, imprimeur du roi ! Autorisé par Sa Majesté et les ministres, je fis saisir les presses occupées encore à tirer ce document et arracher les exemplaires déjà placardés, qui pour la plupart, d'ailleurs, avaient été lacérés par le peuple. En même temps, une ordonnance royale enlevait à Michaud le titre d'imprimeur du roi.
(( Le gouverneur prussien éprouva un grand ressentiment de cet acte dont il exigea la révocation en menaçant de me faire arrêter si je n'obéissais pas. La menace pouvait paraître d'autant plus sérieuse que dans les départements d'autres commandants prussiens n'avaient pas craint de faire enlever certains fonctionnaires, et notamment Jules Pasquier, préfet de la Sarthe, frère du garde des sceaux» et de l'envoyer prisonnier à Magdebourg. J'y répondis en déclarant qu'ayant agi au nom du roi de France, dont j'exerçais l'autorité, je ne souffrirais pas que des violences fussent exercées sur ma personne et que je résisterais même parles armes. Après avoir prévenu le roi de ce qui se passait, j'organisai un simulacre de défense. Les portes de la préfecture furent fermées ; je réunis dans la cour le peu de gendarmerie disponible, et comme je ne pouvais me dissimuler que ma résistance ne m'empêcherait pas de tomber dans les mains des Prussiens, je mis deux vedettes à la croisée au-dessus de la porte principale pour m' avertir de leur arrivée, de façon qu'il me I ùt possible, la violence constatée, d'effectuer ma retraite par les conduits cachés qui communiquent de la Préfecture au Palais de justice, à l'issue desquels ma voiture m'attendait.
a La solution ne se fit pas attendre, mais aussi honorable et aussi pacifique que je pouvais le souhaiter. On
vintm'avertir que le général h cheval débouchait du quai accompagné seulement de quelques aides de camp. Je fis aussitôt ouvrir les portes et donnai Tordre de l'introduire, en recommandant seulement au colonel et aux officiers de gendarmerie que j'avais réunis de ne pas souffrir, fallût-il employer la force, que je fusse enlevé. Dès son entrée dans mon salon, où je le reçus, le général, me tendant la main, s^écria :
« — Monsieur le préfet, j'aime les gens de cœur ; j'ai fait mon devoir, vous avez fait noblement le vôtre. Laissons là cette affaire, et qu'elle soit seulement un lien de plus entre nous^ comme il convient h de braves gens faits pour s'entendre et s'estimer.
tt Nous nous embrassâmes, et depuis, ce jour, non seulement nos rapports de service ne furent plus troublés, mais encore s'établirent entre nous des relations d'intimité qui ont continué jusqu'à la fin de sa vie. »
Peu après, se produisit un incident d'une autre nature qui eut pour effet d'envenimer les sentiments hostiles dont les ultra-royalistes étaient animés déjà contre le préfet de police. Une illustre comédienne, sociétaire du Théâtre-Français, Mlle Mars, commit l'imprudence de paraître sur la scène, un bouquet de violettes à la main. On n'ignorait pas le culte passionné qu'elle professait pour l'empereur; les violettes étaient considérées comme un emblème bonapartiste et conséquemment séditieux. Des officiers, des gardes du corps qui assistaient au spectacle protestèrent avec violence contre ce qu'ils appelaient une bravade et un défi. L'artiste fut grossièrement insultée; on frappa ses défenseurs; il y eut des banquettes brisées. Ce n'était pas Ja première manifestation à laquelle se livraient messieurs les gardes. Leurs incartades à tout instant mettaient la police en mouvement. Ils se croyaient
au-de88U8 des lois et provoquaient en toute occasion les officiers de la grande armée, placés en demi-solde après la chute deTempereur.
Le préfet de police, sur Tavis qui lui fut donné de ces scènes de désordre, au moment même où elles se déroulaient, n'hésita pas à faire arrêter les délinquants sans tenir aucun compte de leurs protestations ni des prétendus privilèges qu'ils invoquaient pour s'assurer l'impunité, et les envoya à la prison de l'Abbaye. Le capitaine des gardes de service aux Tuileries, ce soir-là, se hâta de les réclamer et tomba de son haut quand on lui apprit que le préfet refusait de les rendre sans une réquisition formelle du ministre de la Guerre. » Toucher aux gardes du corps, c'était toucher à l'Arche sainte ; il s'étonnait que j'eusse osé y porter la main. » Finalement, les détenus furent mis en liberté, et tout se réduisit à une peine disciplinaire que le ministre, sollicité par de hauts personnages, n'osa prononcer ni sévère ni longue, qui ne satisfit ni la discipline ni la justice, et dont ceux qu'elle venait de frapper conservèrent un souvenir amer et irrité.
Cependant une crise plus grande se préparait. Elle s'ouvrit par la chute de Fouché. Les élections avaient eu lieu le 14 août. Elles assuraient la majorité aux opinions royalistes les plus avancées et les plus intransigeantes. Les nouveaux élus arrivaient à Paris, avides de représailles et de vengeances, résolus pour la plupart à ne pas tolérer qu'un homme aussi compromis que Fouché sous la Révolution et l'Empire et surtout dans l'aventure des Cent-Jours fit plus longtemps partie du Conseil du roi. Dès les premières réunions préparatoires qu'ils tenaient entre eux, ce sentiment éclata avec tant de force et d'animosité que Talleyrand commença à entrevoir la nécessité
de remplacer Fouché sans comprendre encore qu'il était ]ui-méme Tobjet d'une égale animadversion. On Tentendit dire et répéter que le duc d'Otrante ne pouvait se présenter devant les Chambres sous peine de compromettre l'existence même du Cabinet.
Tenu en défiance par le roi qui le subissait; peu estimé par ses collègues que choquait sa présence à côté d'eux, dans le Conseil; haï par la presque totalité du parti royaliste, Fouché ne pouvait trouver et ne trouva pas de défenseurs. Il était cependant difficile de le renvoyer. On en était réduit à espérer qu'il se retirerait volontairement. Mais il s'obstinait à conserver ses fonctions, en se déclarant indispensable, et on n'aurait su comment se délivrer de lui avant la rentrée des Chambres s'il n'avait à l'improviste fourni le prétexte qu'on cherchait pour lui enlever son portefeuille. Il avait soumis au roi et au ministre deux rapports sur l'état de l'esprit public et des partis en France, où toutes choses étaient présentées sous les couleurs les plus pessimistes et les plus alarmantes. Naturellement, ces constatations douloureuses étaient destinées à rester secrètes. On apprit tout à coup que les deux rapports, rédigés par le député Manuel sur l'invitation de Fouché, avaient été livrés à la publicité avec le consentement de celui-ci. La mesure était comble. Louis XVIII irrité lui fit demander sa démission par Talleyrand. Fouché céda sans ombre de résistance. Il sentait qu'il n'avait plus ni pouvoir, ni influence, ni crédit. Il fut trop heureux d'obtenir, à titre de dédommagement, le poste relativement modeste de ministre de France à Dresde.
Sa démission donnée, on ne le remplaça pas sur-lechamp, en raison même des difficultés et des périls que créaient la présence des étrangers sur le sol français et les négociations entamées avec eux en vue d'arrêter les
conditions de la paix. Il en profita pour prolonger son séjour au ministère et donner encore quelques ordres, tandis que Tensemble des affaires restait sans direction. Decazes signala au roi et au Conseil les inconvénients qui résultaient de cette situation anormale. C'est alors que, pour les faire cesser, Talleyrand confia au préfet Tintcrim du ministère de la police.
u Je fiis chargé de faire connaître à mon ancien chet que j'avais pris immédiatement le service. C'était d'autant plus urgent que déjà des mandats considérables sur les fonds de la police avaient été signés par lui, les uns au profit des généraux étrangers commandant les arrondissements de Paris ; un autre de cinquante mille francs au profit du baron de Vitrolles, cette somme indépendante, bien entendu , de l'allocation annuelle de cinquante mille francs, précédemment accordée au secrétaire du Conseil et qu'il touchait par mensualités. Par ce don tn extremisy Fouché lui achetait par anticipation ses bons offices, prévoyant qu'après sa retraite, il aurait à y recourir. Je m'empressai d'arrêter les comptes de la caisse et d'interdire tous payements ultérieurs. Le dire d'Otrante avait trop bien senti à son avènement au ministère tout ce que sa position avait de précaire pour ne pas chercher à se rendre favorables les influences étrangères, auxquelles il avait d'ailleurs du en grande partie sa nomination. Il avait donc alloué à l'administration militaire étrangère une somme mensuelle considérable que je ne crus pas devoir continuer lorsque je pris possession du ministère de la police. »
Fouché parti, ce fut le tour de Talleyrand. La majorité royaliste ne voulait pas plus de lui que de l'autre, et le roi ne tenait pas à ses services. Aveuglé par sa confiance en ses mérites au point de ne pas voir combien il
était devenu à charge à ceux qu'il croyait diriger, il aggrava lui-même le péril auquel il succomba. Impuissant à faire aboutir les négociations entreprises en vue de la libération du territoire et à obtenir des étrangers des conditions ! acceptables, il commit l'imprudence de demander a Louis XVIII d'intervenir de sa personne auprès des souverains. Le roi refusa tout net. Il considérait que son intervention ne serait ni constitutionnelle ni conforme à sa dignité. Négocier et prendre la responsabilité du traité à intervenir était le fait de ses ministres et non le sien. Il le dit à Talleyrand. Blessé par la leçon qu'il venait de recevoir, Talleyrand répliqua qu'en ce cas les ministres seraient obligés de se retirer.
— Eh bien! reprit le roi, je ferai comme en Angleterre ; je chargerai quelqu'un de composer un nouveau cabinet. . . .
Et, d'un signe de tète, il congédia Talleyrand et les deux ministres qui l'avaient accompagné. Dans ce dénouement si peu préparé et cependant si facile à pressentir, Talleyrand voulut voir un coup monté, une trahison dont il était victime, et ne ménagea pas les expressions de son mécontentement. Ce fut pis encore lorsqu'il sut que le roi songeait à lui donner pour successeur le duc de Richelieu^ qui, trois mois avant, lors delà formation de son ministère, avait refusé d'en faire partie. Il y avait eu si peu complot qu'à la première ouverture faite au nom du roi par le comte Jules de Polignac au duc de Richelieu, celui-ci répondit par un refus formel que ne purent vaincre d'autres sollicitations ni même le pressant appel que lui adressa Louis XVIIl. Decazes intervint alors en des circonsiances dont ses notes contiennent le récit.
« J'avais eu l'occasion de rencontrer précédemment
le duc de Richelieu. Il m'avait montré une assez grande confiance née de la conformité de notre manière de voir et de juger la situation des affaires en France, situation dont il venait quelquefois m'entretenir, écoutant avec une sorte d'abandon ce que je lui disais de Tétat des esprits, des intérêts, des besoins et des espérances du pays. Le roi, qui connaissait nos relations, voulut que je tentasse auprès de lui un nouvel effort. Le duc s'ouvrit à moi avec plus d'effusion encore dans cette circonstance. Il m'exposa les motifs de son éloignement pour le pouvoir qui lui avaient fait décliner les offres du roi. Il n'avait pu voir cependant de sang-froid le cruel embarras de Sa Majesté ni entendu sans une profonde émotion l'appel qu'Elle avait fait à son dévouement pour la dynastie servie si glorieusement par les siens, et à son patriotisme. Pouvait-il refuser d'user des moyens que lui donnaient sa position personnelle, son crédit sur l'empereur Alexandre, d'aider à la délivrance de son pays? Son extrême méfiance de ses forces, un sentiment exagéré de ce qu'il appelait son insuffisance, combattaient en lui le dévouement et ce qu'il entrevoyait bien être un devoir, mais un devoir qu'il se croyait impuissant à remplir. La Chambre nouvelle le rassurait et l'effrayait à la fois. Elle le rassurait par le royalisme éprouvé de ses membres; elle l'effrayait par la passion qu'il prévoyait trop qu'on trouverait en eux.
(( Dès les premiers mots, nous étions tombés d'accord sur la nécessité d'adopter une politique de pondération du pouvoir et de la liberté, de réconciliation et de rapprochement de tous les hommes de loyauté et de bonne foi, d'appel à tous les sentiments honnêtes, d'union de tous les cœurs vraiment français sous le drapeau de la légitimité autour duquel l'honneur commandait de se
rallier avec le plus franc et le plus complet abandon. Je m'efforçai de lui faire reconnaître que nul n'était mieux placé que lui, dans les circonstances critiques où nous nous trouvions, pour servir de lien entre les hommes du passé et les hommes honorables du régime né de la Révolution.
tt — Qui voulez-vous que le roi appelle à votre défaut? lui avais-je dit.
« Et nous avions vainement passé en revue tous les hommes du passé et du présent. Les hommes du passé pur étaient impossibles ; ils ne connaissaient pas la France, et la France ne les connaissait pas. Elle les confondait tous dans les mêmes préventions et les mêmes craintes, résultant des fautes et des passions de beaucoup d'entre eux; elle en avait peur. Les hommes du présent! il n'en était point qui ne se fussent compromis en combattant la légitimité ou qui n'eussent fait partie du précédent ministère, et qui pussent par conséquent commander la confiance indispensable au chef du Cabinet. Il fallait quelqu'un qui, étranger aux passions et aux fautes du passé comme à celles du présent, rassurât le pays et avec qui les puissances étrangères fussent heureuses et empressées de traiter. Quel autre que le duc de Richelieu pouvait être cet homme-là? Émigré, il n'avait pas combattu dans les rangs de l'étranger et s'était fait un nom européen en se consacrant à l'administration d'un grand pays où il était resté l'objet d'unanimes bénédictions. Dépouillé par la Révolution d'une immense fortune, il proclamait hautement son respect pour les propriétés acquises à la suite des confiscations dont nul n'avait plus souffert que lui. Quelles rivalités n'auraient désarmé devant une telle abnégation? Ce qui faisait en outre sa force, son plus grand honneur, et constituait son
plus impérieux devoir, c'est qu'il inspirait aux alliés, entre les mains desquels était notre sort, au plus puissant d'entre eux particulièrement, des sentiments à Taide desquels le roi et la France pouvaient attendre de lui le plus {jrand service qu'un homme ait jamais été appelé à rendre à son pays. Pour cette (jrande œuvre, j'osai lui promettre le concours et l'appui de tous les gens de bien, le mien, bien faible sans doute, mais complet, absolu, désintéressé et actif. :I1 accueillit cette promesse avec confiance et abandon, et j'ai le droit de dire qu'il a emporté dans la tombe la conviction qu'elle a été tenue avec une entière fidélité. »
Finalement, le duc de Richelieu céda aux instances dont il était l'objet et consentit h tenter la formation d'un cabinet.
— J'essayerai, dit-il à Decazes, mais à la condition que vous consentiez vous-même à prendre le ministère de la police.
Decazes commença par refuser. Il venait d'être élu député et croyait pouvoir rendre en cette qualité plus de services que s'il était ministre. Mais Richelieu retourna contre lui les arguments auxquels lui-même venait de se rendre. Qui pouvait-il prendre? Quel homme pouvait-il choisir? Après avoir passé en revue tous ceux qui lui étaient proposés, il ajouta :
— J'ai confiance en vous, et celte confiance pourra seule me soutenir dans la lutte que je vais engager. Nous avons les mêmes idées sur la marche a suivre. Votre activité, votre connaissance du pays et des hommes, suppléeront à ce qui me manque. Le roi d'ailleurs m'a répondu de votre acceptation.
Decazes reconnaissait qu'hésiter et persister dans son refus eût été coupable. 11 accepta donc, bien que le poste
de préfet de police « fût plus à l^abri des orages et plus favorisé au point de vue des avantages matériels » que celui de ministre. Après lui, le général Glarke, duc de Feitre, accepta le portefeuille de la Guerre, le vicomte Dubouchage celui de la Marine, le comte de Vaublanc celui de Tlntérieur, et le 24 septembre, le ministère se trouva formé. Il devait se compléter à peu de jours de là par la nomination du comte Gorvetto aux Finances et du comte de Marbois à la Justice.
Les historiens de la Restauration donnent sdr ces divers personnages des détails qu'il n'y a pas lieu de répéter ici. Du reste, pendant la durée de son pouvoir, qui embrassa une période de trois années, Richelieu se vit à plusieurs reprises obligé de modifier son ministère. Mais Decazes ne fut atteint par aucun de ces changements. Il était même dans sa destinée de survivre à Richelieu. Quand celui-ci abandonna le pouvoir à la fin de 18 18, la volonté formelle du roi y maintint Decazes, qui d'abord avait voulu se retirer. Cette circonstance, que les partis exploitèrent contre lui en le présentant, contrairement à la vérité, comme un ambitieux dont les intrigues avaient contraint Richelieu à lui céder la direction des affaires, donne le plus vif intérêt au jugement qu'il porte sur son illustre collègue et rival.
tt Jamais âme plus noble et plus pure n'a réuni à la fois plus d'élévation et de simplicité, n'a eu plus de zèle passionné pour le bien, d'indignation contre Tinjustice, plus de sympathie pour les souffrances, plus d'impartialité dans la justice, plus d'indulgence pour les faiblesses d'autrui, plus de vertus enfin réunies dans une même âme. J'ai trouvé dans nos longs rapports intimes ou officiels de tous les instants, sur tous les sujets multiples et variés, imprévus et soudains quel-
quefois, en ces instants où la nature est prise sur le fait, j'ai trouvé réunies en lui toutes les qualités de cœur que j'ai pu rencontrer p]us ou moins isolées parmi les autres hommes d'État avec lesquels j'ai vécu, et j'y ai vainement cherché, je cherche encore un autre défaut que celui d'une défiance exagérée de sa valeur personnelle et d'une déplorable disposition au découragement. Il est resté pour moi l'homme d'honneur par excellence, l'homme de bien et de vertu.
a Moins complet sans doute par les dons de l'esprit, il en possédait cependant d'éminents et qui Tout merveilleusement aidé à remplir sa noble tâche. A une compréhension prompte, il réunissait une extrême facilité à exprimer ses idées, une grande logique, un style clair et précis, écrivant de sa main le même jour à diverses personnes sur divers sujets de longues lettres fortement raisonnées, sans répétitions, sans ratures, et ne recourant jamais à un brouillon. La confiance du roi a laissé entre mes mains les nombreuses pages qu'il écrivait toutes les semaines à Sa Majesté pendant le congrès d'Aix-la-Ghapelle, aussi remarquables par la pensée que par l'expression, et le même courrier, indépendamment des correspondances avec les autres ministres, m'apportait souvent une lettre quelquefois plus étendue encore, en réponse à ee que je lui écrivais chaque jour sur nos affaires intérieures, qu'il suivait avec un constant intérêt et jugeait avec le plus grand sens.
<c Tel fut rhomme dont j'ai été l'allié en vue d'une œuvre commune. Si j'ai la conscience que, dans l'accomplissement de cette œuvre, ma coopération ne lui a pas été inutile, je lui dois cette justice de dire- que sans lui rien ne nous eût été possible, et qu'à lui, avant
tout, appartient, après le roi, le mérite des succès que nous, avons pu obtenir dans les luttes où nous fûmes engagés. »
Après cet admirable hommage rendu par Decazes à, Richelieu, il ne reste et ne peut rien rester des accusations et des soupçons que fomentèrent contre le premier les haines farouches qui devaient s'exercer ensuite avec une égale violence contre le second. Souvent, quand un homme, a été de son vivant en butte à d'injustes attaques, sa réhabilitation se fait attendre. Mais la justice à laquelle il a droit lui est rendue tôt ou tard. Depuis longtemps, cette heure solennelle a sonné pour Decazes. Aujourd'hui, la divulgation de sa pensée intime achève de réduire à néant les calomnies dont il fut l'objet. Sa mémoire est définitivement lavée des griefs sans fondement à l'aide desquels, durant tant d'années, l'esprit de parti et d'ardentes passions ont essayé de la ternir.
Les principes du ministère dans lequel il entrait n'étaient au fond ni contraires à ceux du Cabinet qui se retirait ni même sensiblement différents. C'était toujours la même politique avec seulement d'autres hommes. Ceux-ci se croyaient donc tenus de prouver qu'ils étaient des continuateurs plus encore que des remplaçants. Afin de le prouver avec éclat, ils demandèrent au roi pour leurs prédécesseurs des témoignages de bienveillance propres à enlever à leur chute, le caractère d'une destitution. Les uns reçurent le cordon de la Légion d'honneur, les autres le titre de ministre d'État. I^ouis XVIII rétablit en outre, au profit de Talleyrand, la charge de grand chambellan, supprimée en 1814 et qu'il avait remplie sous l'empire. Enfin, une lettre de remerciements fut adressée par le roi à chacun
(les démissionnaires, de telle sorte qu'on put dire que jamais des ministres, en se retirant, n'avaient reçu tant de marques de la faveur royale.
Tout ce qui vient d'être raconté s'était passé exclusivement entre le roi, le duc de Richelieu et Decazes. Richelieu connaissait à peine son nouveau collègue. Néanmoins, séduit par ses qualités, il lui accorda, dès ce premier moment, sa confiance. Convaincu qu'il Tavait bien placée, il ne la lui reprit pas. Decazes le constate avec un légitime orgueil, en rappelant que Richelieu la lui maintint, malgré les efforts du parti de rémigration, dans lequel il comptait des amis et des proches.
« II a résisté pendant quatre ans à toutes les suggestions, et le bonheur voulut que le roi eût la même politique et la même confiance. Il avait daigné rendre justice à mes efforts, les ayant appréciés durant les deux mois qui venaient de s'écouler, et de même il avait accepté mes idées de gouvernement et mes impressions sur la France que, peu à peu, il apprenait à connaître. 11 s'apercevait qu'elle n'était ni aussi hostile que les votes des Cent-Jours pouvaient le faire supposer et que se plaisaient à le lui dire des royalistes exaltés qui eussent voulu qu'il ne se confiât qu'à eux, ni aussi bourbonienne que d'autres le prétendaient, à l'exemple du ministre Vaublanc qu'on entendait crier à la tribune, aux applaudissements de la droite :
« — Ce que la France veut! Elle veut son roi!
« II entrevoyait que la France pourrait vouloir, qu'elle voudrait facilement son roi, mais non pas ce roi quand même, tel que le rêvait l'émigration, le xoi de la politique de M. de Blacas et des fautes de 1814. Ces fautes, que la proclamation de Cambrai avait noble-
ment avouées, il ne voulait pas y retomber .v Voilà pourquoi il avait accepté le programme de son nouveau cabinet en lui promettant son appui. »
Pour rhonneur dé Louis XVIII, il convient de corn* pléter ces curieuses citations en rappelant avec quelle fidélité, que ni les supplications, ni les intrigues; ne purent jamais ébranler, il tint rengagement qu*il avait pris envers ses ministres. Durant les quatre années; de leur gouvernement, ils tirèrent leur principale force de la loyauté du roi, de son ardent désir d'être éclairé lorsqu'il avait des doutes et d'être mis à même • de partager les convictions de ses conseillers. Tel ils l'avaient trouvé lorsqu'ils prenaient le pouvoir, tel il était lorsque successivement, ils se retirèrent. La coalition monstrueuse qui les renversa fut impuissante à leur enlever la'con* fiance royale dont les témoignages allèrent fréquemr ment les trouver dans leur retraite, comme pour prouver que la politique qu'ils avaient pratiquée était celle que Louis XVIII comprenait le mieux et qu'il eût été faeu*reux de soutenir pour le bonheur de la France. : »
Les fragments des mémoires d'où sont extraites les pages que je viens de citer s'arrêtent malheureusement à l'entrée de Decazes dans le Cabinet Richelieu. On ne saurait trop regretter qu'il ne les ait pas continués et que, pour le suivre à travers les péripéties qui caractérisent l'histoire de sa vie publique, si pleine et si courte, nous ne possédions, en fait de documents écrits de sa main, que les notes éparses à l'aide desquelles il comptait poursuivre son récit. Quoique ces notes constituent pour son historien un mémento du plus grand prix et un guide d'une sûreté à toute épreuve dans le labyrinthe des intrigues qui se nouèrent autour de lui, au fur et à mesure que se multipliaient, éclatants et
nombreux, les témoignages de la faveur du roi, elles laissent cependant entre elles trop de lacunes pour qu'il fût possible de retracer les incidents intimes d'une existence ministérielle qui a été unique en ce siècle, si, pour suppléer à ce qu'elles ne disent pas, nous n'avions la correspondance de Louis XVIII lui-même avec son ministre.
C'est à la lumière de cette correspondance qu'on voit Decazes conquérir peu à peu ce cœur de roi, qui, dès le premier jour, s'est ouvert à lui et bientôt se livre tout entier, d'un élan passionné. Il le séduit tout naturellement, sans platitude ni servilité, par ses mérites personnels, la rectitude de ses opinions, son incessant effort pour plaire, son dévouement et l'aimable enjoué* ment de son esprit. Il l'enveloppe dans une séduction d'autant plus puissante qu'il n'abuse pas de son pouvoir et en fait tourner les effets au profit de la chose publique. Un jour vient où la confiance royale est sans limites, ne laisse aucune place à d'autres influences et se fortifie des tendres sentiments d'un père pour son fils.