CHAPITRE V
I. — Faveor croissante de Decazes. — Accord parfait entre le roi et lui.
— Gaases de cet accord. — Loyauté de Louis XVIII. — Ses ambitions pour oelui qu'il appelle son fils. — Il songe à le marier. — Mademoiselle Égédie de Sainte-Aulaire. — Ses souvenirs. — Le marquis de Noyan. — Un chambellan de l'empereur. — Naissance du roi de Rome» — La préfecture de Bar-le-Duc. — Retour à Paris. — Le 89* bulletin. — Effondrement de l'Empire, vu par une fillette. — L'impératrice à Blois. — Les étrangers à Paris.
II. — Nouveau séjour à Bar-le-Duc. > — Les eaux de Plombières. — La duchesse de Saint-Leu. — Voyage à Saarbruck. — Mme de Soyecourt et la duchesse de Brunswick. -^ Le duc de Berry. — Le plongeon de Jacqueminot. — M. de Sainte-Aulaire préfet de la Haute-Garonne.
— Le duc et la duchesse d'Angoulême à Toulouse. — Arrivée de M. de VitroUes. — Après les Gent-Jours. ^- Voyage en Allemagne et en Italie. — Prétendants à la main de Mlle de Sainte-Aulaire. -* Decazes se met sur les rangs. — Il est agréé. — Lettres du roi. — Diner de fiançailles* — La corbeille de noces. — Célébration du mariage. — Félicitations de Louis XVIII.
L'intimitë que, dès la fin de 1815, on a vu s'établir entre Louis XYIII et son ministre de la Police devenait, de jour en jour, plus étroite. Elle se trahissait d'abord par Tinfluence que Decazes, peu à peu, avait prise sur le roi et qui s'exerçait à toute heure au profit du cabinet Richelieu dont il était membre ; ensuite par les témoi-
gnageg exceptionnels de bienveillance, que le souverain accordait à cet élu de son cœur. Coup sur coup, il le créait comte et le nommait pair de France. En Télevant si haut, il donnait à entendre que sa faveur ne s'arrêterait pas Ià« Conquis et subjugué, il eût voulu que le sentiment qu'il éprouvait pour Decazes, tout le monde Téprouvàt. Se fut-il donné pour but de faire partager à sa famille, à sa cour, à la France entière son affection admirative pour celui qu^à tout instant, il appelait son fils et son ami, il n'eut pas agi autrement.
On a vu qu'il y avait accord parfait entre le roi et ses ministres sur la politique qu'il convenait de suivre pour rendre indestructible Tunion nécessaire de la nation et de la royauté. Mais, ce qu'il faut mentionner encore, c'est que Decazes qui plus qu'aucun de ses collègues, passait pour l'inspirateur de cette politique, trouvait en Louis XVIil, en toutes circonstances, un défenseur et un appui, soit qu'il eût à confondre les calomnies dont le poursuivaient les ultra-royalistes, soit qu'il se trouvât obligé de résister à leurs implacables exigences. On ne saurait trop le répéter, à ce cabinet Richelieu dont Decazes était l'âme au même degré que l'homme illustre qui le présidait, l'appui du roi ne manqua jamais. Aspirant à l'honneur d'être un souverain constitutionnel au sens rigoureux du mot, Louis XVIII joua sa partie avec une loyauté qui sera de plus en plus, au fur et â mesure qu'on le connaîtra mieux, son titre d'honneur devant la postérité, comme ce sera celui de ses collaborateurs d'avoir voulu paralyser les réactions ardentes qui suivirent le second retour des Bourbons et fonder dans ce pays, au milieu des difficultés les plus effroyables qu'aient eues â surmonter des hommes d'État, uu gouvernement libéral.
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Ce récit n'étant pas consacré à rhîstoire de leurs tentatives, je n'en dirai rien de plus. Mais Tallusion qui vient d'y être faite était nécessaire pour démontrer que Decazes ne dut son extraordinaire fortune qu'à l'habileté avec laquelle il sut inspirer au roi les convictions dont il était lui-même animé. C'est grâce à lui que Louis XYIII s'accoutuma à souscrire résolument aux mesures que ses ministres lui proposaient pour frapper au cœur cette faction ultra-royaliste qui, de 1815 à 1830, fut le mauvais génie des Bourbons et à qui remonte la responsabilité de leur chute. De même, c'est grâce âces incidents qui mettaient en lumière les qualités et les rares mérites de Decazes que le roi l'aima au point de ne pouvoir plus se passer de lui et de lui écrire tous les jours et même plusieurs fois par jour.
Ce qui caractérise ce tendre attachement, ce n'est pas seulement qu'il est fondé sur une admiration réelle et expansive, c'est aussi qu'il brise le naturel égoïsme dont l'âme de Louis XYIII a paru toujours enveloppée et inspire au vieux monarque une réciprocité de dévouement, dont, ni avant ni après, aucun autre de ses favoris n'a pu se vanter d'avoir recueilli pareils témoignages. 11 conçoit pour Decazes toutes les ambitions d'un père pour son fils. Il le veut grand, grand entre tous ; mais il entend que chacun puisse dire que cette grandeur est le prix de la valeur personnelle de celui â qui elle profite. Aussi, s'ingénie-t-il à saisir toutes les occasions de le mettre en lumière, de le faire briller. Il n'est pas flatteries de courtisan, qui égalent à ses yeux les hommages que Ton rend â son enfant ni qui le réjouissent au même degré. Geux-lâ sont sûrs de lui plaire qui lui vantent les mérites de Decazes, son esprit^ ses inspirations de tribune, ses qualités d'homme d'État, sa cordialité proverbiale, sa
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souplesse d'intelligence. Ces éloges qui le comblent de satisfaction, il se plaît à les répéter à celui qui en est Tobjet. À la joie de les avoir entendus, il ajoute celle de lui en faire part. Mais, s'il le veut grand, son désir de le voir heureux n'est pas moindre. C'est ce désir qui lui suggère en 1818, le dessein de lui trouver une Femme digne de lui et qui puisse assurer son bonheur.
A cette époque, Decazes, depuis douze ans, était veuf de Mlle Muraire. Il Tavait tendrement aimée durant les quelques mois de leur trop brève vie conjugale. Mais, après tant d'années écoulées depuis la mort de cette jeune femme, s'il gardait encore d'elle un souvenir ému, la blessure de son cœur était cicatrisée. Il est même vrai, je l'ai déjà indiqué, que quelques belles dames n'avaient pas dédaigné de travailler à sa guérison. Puis, le lourd fardeau des affaires publiques était tombé sur ses épaules ; -d'impérieux et graves devoirs l'avaient absorbé et aux rares heures de détente qu'ils lui laissaient, il avait ressenti toutes les tristesses d'un foyer désert. Le dévouement de sa sœur, Mme Princéteau, qui était venue, lors -de son avènement au ministère, s'installer auprès de lui et tenir sa maison ne pouvait être pour sa solitude qu'un palliatif insuffisant.
Le roi n'ignorait pas cet état d'àme. Il le connaissait par les confidences de Decazes et par celles de Mme Princéteau. Belle et séduisante, celle-ci à laquelle il s'était attaché et qu'il appelait » le bon ange » , l'entretenait souvent de son frère. C'était même Tordinaire sujet de leurs entretiens. Ensemble, ils conspiraient en vue de préparer une brillante alliance à celui qu'ils chérissaient également. Parmi ses intimes amies, Mme Princéteau comptait la veuve du général Moreau. « La maréchale » ,
comme on rappelait depuis que Louis XVIII lui avait octroyé ce titre, était liée avec la famille de Sainte- Aulaire. Elle savait que dans cette famille , il y avait une jeune fille de seize ans dotée de toutes les qualités, de toutes les grâces et qui tenait de sa mère morte un opulent héritage. Elle suggéra à Mme Princeteau Tidée d'un mariage. « Le bon ange y* s'empressa d'en parler au roi, lequel, à son tour, l'accepta avec enthousiasme.
Avant de raconter comment, au bout de peu de temps, les choses tournèrent à son gré et aboutirent au résultat qu'il souhaitait, il importe que le lecteur fasse connaissance avec la future duchesse Decazes et s'initie, à cet effet, aux souvenirs que, sur le tard de sa vie, elle rédigea, d'après les notes qu'elle avait gardées de ses années d'enfance et de jeunesse. Ces souvenirs, dans la forme qu'elle leur a donnée, ne sauraient être publiés intégralement. Elle y a fait une part trop large à des incidents personnels et intimes, qui ne pouvaient avoir d'intérêt que pour elle et ses descendants ou même à des faits touchant des tiers, dont la divulgation présenterait le double inconvénient de les mettre inopportunément en cause et de n'apporter à l'histoire des événements ni à celle des mœurs aucune lumière utile. En revanche, il s'y trouve nombre de pages qui ont droit à la publicité et qu'il serait dommage de laisser dans l'ombre. C'est à travers celles-là que nous apprenons à connaître la spirituelle et malicieuse créature qu'était Mlle de Sainte- Aulaire.
Elle avait pom* grand-père le comte de Sainte-Aulaire, ancien officier de l'armée de Condé, rentré en France vers 1800, et qu'à l'occasion du mariage de sa petite-fille, Louis XYIII allait nommer pair du royaume. Son fils qui.
en 1829, lui succéda à la pairie, était alors député du Gard. Jadis, chambellan de Tempereur, puis préfet de Bar-le-Duc et de Toulouse, il devait siéger un jour à TÂcadémie française. Marié deux fois, il avait épousé, en premières noces, une riche héritière, Mlle de Soyecourt, descendante du dernier prince de Nas.sau-Saarbruck et nièce de la duchesse de Brunswick. De ce mariage dont étaient nées deux filles, une seule restait, celle qui devait être la comtesse, puis duchesse Decazes, élevée, depuis Tàge de six ans, par la seconde femme de son père, Mlle de Roure, alliée elle-même à plusieurs nobles familles. L'arrière-grand-père paternel de Mlle de Sainte-Aulaire était ce marquis de Noyan qui fut compromis en 1792 dans la conspiration de La Rouerie, et qui ne dut la vie qu'à rhéroïque dévouement de sa femme. Par ses alliances comme par sa fortune, la jeune mariée — elle venait d'atteindre sa seizième année — était donc un des plus brillants partis de France.
Je passerai rapidement sur ce qu'elle nous raconte de son enfance et de la mort de sa mère, de celle de sa sœur et n'en retiendrai que les fragments propres à nous fami* liariser avec le milieu dans lequel elle grandit.
« Lors de la mort de ma mère, dit-elle, nous avions nos deux grand'mères, la mère de notre mère et celle de notre père. La première n'habitait pas avec nous; elle avait l'esprit trop faible pour que mon père pût lui confier ses enfants. Ma grand'mère de Sainte-Âulaire était dans un état de santé qui rendait difficile qu'elle s'occupât de nous. C'est cependant près d'elle que nous passions une partie de Tannée; l'autre partie, nous la passions en Picardie, à Âncy ou chez des amies qui habitaient le voisinage. Âncy n'était pas un château mais une habitation que mon père avait fait arranger dans les communs et les
pavillons de Tancien château qui avait été abattu par mon grand-père, le marquis de Soyecourt, lequel ayant trouvé que le château de Telloloy, qui lui appartenait, n'étant qu'à quelques lieues, rendait celui d'Ancy tout à fait inutile. Mon père avait fait arranger cette habitation peu de temps après la mort de ma mère. Elle consistait dans les deux pavillons qui, dans les anciens châteaux, étaient près des fossés. Â la porte d'entrée^ du côté de la cour, ces pavillons était réunis par des galeries de bois. Les salons, salles à manger, cuisines, étaient dans les communs. Le tout était très bien arrangé, les cours plantées en jardins et ce jardin très bien dessiné par un ami de mon père, M. de Sartiges. La terre d'Ancy à laquelle était réunie celle des Fouquiers et autres était très considérable; des bois magnifiques, de belles chasses. Je me rappelle que les gardes-chasse venaient souvent prendre les ordres de mon père et portaient la main à leur chapeau qu'ils n'ôtaient pas pour saluer; mais, ils mettaient un genou en terre. Ma sœur s'appelait Caroline; elle était douce, aimante, caressante. Il semblait qu'elle sentait sa fin prochaine; elle se dépéchait d'aimer et de se faire aimer... Moi, j'étais moins bien qu'elle. J'avais l'air insouciant, indépendant et assez fier, disaiton. On m'appelait la petite princesse. Les amies de mon père montraient une grande préférence pour ma sœur. Je l'aimais beaucoup, ce qui faisait que je n'éprouvais aucune jalousie des préférences dont elle était l'objet. »
Vivant durant plusieurs mois à la campagne. M. de Sainte-Aulaire naturellement voisinait beaucoup. C'était vers 1808. Les émigrés, pour la plupart, étaient rentrés en France ; plusieurs avaient recouvré leurs bien confisqués et la vie sociale, peu à peu, reprenait son ancienne
Ji0 LOUIS XVIII ET LE DUC DECJkZES.
physionomie, aussi bien à Paris et dans les provinces que dans de nombreux châteaux rendus à leurs anciens habitants ou rachetés par eux. Les petites de Sainte-Aulaire se trouvèrent ainsi en relation avec des familles dans lesquelles elles retrouvaient les traditions, les opinions, les goûts, la manière de vivre, auxquels elles étaient accoutumées dans leur propre maisons : les familles de Chaseron, des Brosserons, de Brancas, de Magneux, de Narbonne, d'Estourmel, de Polignac, de Montlaur, de Garradeux. Là, elles recrutaient leurs compagnes de jeux, des fillettes de leur âge. Quand M. de Sainte-Âulaire quittait Ancy et allait à Paris, on les envoyait à Versailles où, à défaut d'une grand'mère trop mal portante pour s'occuper d'elles, elles trouvaient un vieux grand-père, très affectueux, très bon, dont la sollicitude les environnait. Parfois aussi, elles entrevoyaient leur arrière-grandpère, le marquis de Noyan, celui qui fut si gravement compromis dans la conspiration La Rouerie. Il s'était retiré à ËtioUes.
a C'était un beau vieillard, grand, maigre, des cheveux blancs, la figure pâle; il inspirait le respect. Asthmatique depuis quarante ans, il ne se couchait jamais et passait ses nuits dans un grand fauteuil rouge, ayant de chaque côté des oreillers pour appuyer la tète. Quand nous entrions chez lui, il nous mettait sur ses genoux, nous donnait des pastilles qu'il prenait dans des bonbonnières placées sur une table près de lui et sur lesquelles, il y avait des portraits. »
Le marquis de Noyan mourut bientôt. M. de Sainte- Aulaire venait de se remarier avec Mlle du Roure qui allait servir de mère à Égédie et à sa sœur. Le mariage s'était fait au château de Louville, chez la mère de la fiancée.
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tt Je ne me rapelle rien du jour du mariage. Mais j'ai conservé le souvenir de la nouvelle Mme de Sainte^ Âulaire, lorsque, le lendemain, elle entra dans la salle à manger. Elle avait un chapeau rose avec des roses roses,, une écharpe rose entourant son cou. Tout ce rose avec ses jolis cheveux blonds, ses yeux bleus, sa peau blanche et rose était joli au possible. »
Un an environ après son mariage, c'est-h-dire vers le milieu de 1810, M. de Sainte-Aulaire fut nommé chambellan de TEmpereur. De plus en plus, la noblesse française se ralliait à Tempire. L'alliance que Napoléon venait de contracter avec Tarchiduchesse d'Autriche Marie-Louise, avait pour effet d'activer encore le mouvement qui poussait vers les Tuileries, où l'on croyait alors que les Bourbons ne rentreraient plus, les héritiers des plus illustres familles de la vieille aristocratie. Néanmoins, la nomination du nouveau chambellan causa le plus vif mécontentement parmi les parents de sa femme. Sa belle-mère, Mme du Roure, en sa qualité d'ancienne dame d'honneur de la comtesse de Provence, était restée passionnément royaliste. Elle n'acceptait pas aisément de voir un des siens passer au service de l'usurpateur. Elle ne se résigna, nous dit sa petite-fille, que lorsqu'on l'eut convaincue que son gendre ayant été choisi spontanément par Tempereur, un refus de sa part entraînerait les plus graves conséquences. Du reste, ce n'était là qu'un stratagème auquel on avait recouru pour calmer ses scrupules. En réalité, M. de Sainte- Âulaire avait souhaité cette nomination et la devait à l'amitié de la reine Hortense avec laquelle il s'était lié, alors qu'elle s'appelait encore Mlle de Beauharnais. Entré en fonctions, il fut attaché au service de l'Impératrice.
« Je me rappelle qu'il était de service le jour de la
naissance du roi de Rome. Ce fut la première fois que je le vis dans son grand uniforme de chambellan. C'était très beau, habit rouge brodé d'argent, manteau de velours rouge brodé et bordé de drap d'argent, devant doublé d'hermine, culotte de satin blanc, souliers avec des bouffettes de satin blanc, chapeau à la Henri lY avec des plumes blanches. Aussitôt que l'Impératrice ressentit les premières douleurs, on fit prévenir les services. Vers le matin, on crut qu'elle n'accoucherait pas encore. On permit à une partie du service de rentrer chez lui, à la condition de se tenir prêt à revenir au premier appel. Nous fûmes menées chez mon père comme à l'ordinaire pour lui dire bonjour. Il était devant sa petite glace, occupé à se poudrer, n'ayant été que son manteau qui était remplacé par une grande serviette pour empêcher la poudre de salir son habit. Je le regardais avec étonnement quand on entendit tirer le canon. Mon père aussitôt reprend son manteau et se précipite vers la porte ; sa voiture l'avait attendu. Ma mère, (1) au premier coup de canon, nous avait pris par la main et nous empêchait de remuer, comptant avec anxiété les coups de canon. Après le quatrième elle s'écria :
u — C'est un prince!
« Elle ressentait la même joie que si c'eût été pour elle un bonheur particulier. C'est qu'alors dans la société, on commençait à être bonapartiste. Plus tard, on le devint davantage. Les femmes aimaient les plaisirs. Les officiers couverts de gloire au retour dansaient des quadrilles et faisaient la cour aux jolies femmes. Les qua drilles que je me rappelle étaient formés par la reine Hortense et la princesse Pauline. Mon père et ma mère
" (1) La duchesse Decazes, dans ses Souvenirs, dési{{ne presque toujours ainsi la seconde femme de son père.
éfaient de ceux de la reine Hortense. Je les vois encore en costume péruvien ou de fils du soleil ; presque pareil pour les hommes et pour les femmes : petite jupe de gaze d'argent rouge d'or, garnie de plumes de trois couleurs; corsage en tricot rose collant sur la poitrine, avec, sur le dos, de grands soleils brodés en paillettes d'or, attachés avec des bretelles d'or, un diadème en plumes. On dansait des pas qu'on apprenait à grand'peine avec le maître de danse de la cour qui venait vous apprendre chez vous et vous faisait ensuite repéter chez la reine, i)
En 1812, M. de Sainte- Aulaire, tout en conservant ses fonctions de chambellan, fut nommé préfet de Bar-le-Duc. Il se préparait à partir avec sa femme et ses enfants, lorsqu'il perdit l'une des deux filles qu'il avait eues de son premier mariage, Caroline, la sœur ainée d'Égédie. Le récit de ce douloureux événement tient une grande place dans le manuscrit qui est sous mes yeux.
« Ma sœur tomba malade. Les médecins dirent que c'était la rougeole à laquelle était venue se joindre une fièvre putride, ils déclarèrent qu'elle courait le plus grand danger. Tous les soins lui furent inutilement prodigués. Corvisart, le médecin de l'Impératrice, venait tous les jours envoyé par elle. Auvity venait deux fois par jour. Mais tout fut inutile et ma bien-aimée sœur succomba après une quinzaine de jours de maladie. Â la première apparition du mal, on m'avait menée d'un autre côté de la maison, où se trouvait Tappartemeht de ma grand'mère de Sainte-Aulaire qui n'était pas à Paris en ce moment. Mon frère — né du second mariage de mon père — avait pris la rougeole en même temps que Ci^roline. Il resta donc dans les chambres que nous habitions ordinairement. Tous les jours, on me faisait tra-
tik LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZES.
Terser la cour qui séparait rappariement de ma grand'mère de celui de mon père pour aller Tembrasser. On ne me laissait pas entrer chez ma sœur. Mais, quand je pouvais le faire sans être vue, je m'approchais de la porte de la chambre et nous nous envoyions des baisers*
« Le jour de sa mort, on m'avait laissée seule dans Tappartement de ma grand'mère. Ne voyant personne venir me chercher pour aller dire bonjour à mon père, je traversai la cour toute seule pour y aller. J'entrai dans la chambre de laquelle je voyais ordinairement ma sœur ; je me mis près de la porte et attendais qu'elle me regardât. Je ne m'apercevais pas qu'elle était morte; je croyais qu'elle dormait* Ma bonne vint me prendre. Elle pleurait beaucoup; je me mis à pleurer aussi. Mon père vint m'embrasser; il pleurait; tout le monde pieurait et moi comme les autres, sans comprendre, quoi* qu'on m'eût dit que ma sœur était morte. Le lendemain, je demandais à aller voir ma sœur.
ftOn me répondit que je ne la verrais plus, qu'elle était partie. Pendant plusieurs jours, je fis la même demande et pleurai de la même réponse. Puis, je tombai malade, bien malade et les médecins dirent que j'avais la rougeole. Ma mère était grosse. Mon père pensa quMl fallait la soustraire à cet air empoisonné et partit avec elle pour Bar-le-Duc, nous laissant aux soins de nos bonnes, de Mme du Roure la mère et de mon grand-père de Saint- Âulaire. »
L'épidémie qui s'était abattue sur la maison cessa enfin et la petite Égédie, miraculeusement sauvée, put rejoindre son père dans sa préfecture où il achevait de s'installer. Le voyage de Paris à Bar-le-Duc n'était point alors chose facile. Il fallait soixante heures pour parcou-
rir la route au cours de laquelle on couchait au moins deux fois.
u J'étais dans une bonne voiture à côté de Mme du Roure qui était habillée comme si elle allait faire des visites, se tenant droite et ne s'appuyant jamais, pas même aux côtés de la voiture. En arrivant à Bar, je retrouvai mon père, ma mère et mon petit frère Louis. Mon père m'embrassa beaucoup et me tint sur ses genoux longtemps. Mon frère vint et, après m'avoir regardée et embrassée, il prononça :
tt — Caroline !
« Mon père ne dit rien, me posa par terre et sortit :
tt — Mon enfant, me dit ma mère, il ne faut jamais prononcer le nom de ta sœur devant ton père. Cela lui fait de la peine.
a J'en conclus qu'il fallait cacher sa pensée. Aussi, dès ma petite enfance, ai-je pris l'habitude de cacher ce que j'éprouvais. »
Suivent des détails sur la vie qu'on menait à Bar-le-Duc, vie tranquille, uniforme, interrompue par de rares excursions tantôt à Verdun, tantôt à Saarbruck où résidait la grand'maman de Soyecourt, fille de l'ancien prince régnant de Nassau et sœur de la duchesse de Brunswick. Un de ces voyages à Verdun fut nécessité par une halte qu'y fit Marie-Louise qui rentrait à Paris après avoir passé quelques jours auprès de l'empereur, au moment où allait commencer la campagne de Russie.
tt Les demoiselles de Verdun offrirent à l'Impératrice des dragées et celles de Bar dont j'étais, lui présentèrent des confitures. Nous étions toutes en blanc. Mais nous fumes h peine vues par la souveraine qui arriva le soir et ne descendit pas de voiture. Les malheurs de la campagne de Russie commencèrent. Le maréchal Oudinot,
qui était de Bar et qui avait une très belle habitation près de cette ville, fut grièvement blessé. Sa femme partit pour aller le rejoindre. La fille du maréchal, d*un premier mariage avait épousé le général de Lorencez. Il fut aussi grièvement blessé. Sa femme partit à son tour. Tous les jours on apprenait des morts, des blessures. Bientôt arrivèrent des blessés qu'on envoyait de Tarmée. Je me rappelle en avoir vu dans la cour de la préfecture sur des charrettes. J'accompagnais ma mère quand elle leur portait de la charpie et leur faisait donner du vin. Ils étaient ensuite conduits aux environs de Bar, dans un hospice de mendicité, converti en hôpital. Le désordre qui régnait dans le chargement et le déchargement de ces malheureux était tel qu'à plusieurs reprises on trouva des morts oubliés sous la paille. »
Au cours de la campagne de Russie, M. de Sainte- Âulaire fut rappelé de sa préfecture et dut rentrer à Paris. L'impératrice avait souhaité qu'il reprit auprès d'elle son service de chambellan. De ces temps avantcoureurs de l'invasion et de la chute du régime impérial notre auteur avait conservé des souvenirs très vivants et très attachants. Il en est un qui nous fait assister à l'arrivée à Paris de la nouvelle des désastres de la grande armée, annoncés à la France par le fameux 29' bulletin.
a Un jour, j'étais sortie en voiture avec ma mère. A la fin de la journée, elle voulut faire une visite à la reine Hortense et me laissa dans la voiture. Sa visite fut très longue. Quand elle vint me retrouver, elle était très agitée. Elle disait et répétait :
u — Ce 29' bulletin est affreux.
a A dSner, le soir, le lendemain, elle en parla encore. D'ailleurs, tout le monde en parlait, on ne parlait même pas d'autre chose. On se demandait si on n'avait pas
trouvé sur ce bulletin le nom d'un parent, d'un ami. Tout cela me semblait annoncer la fin du monde.
ft Cependant rien ne fut d'abord changé dans ma vie. Mes plaisirs étaient les mêmes que ceux de mes jeunes amies Constance de Caumont, Malvina de Chabrillan, Joséphine de Beauharnais, Azolas d'Estourmel, Armandine de Sainte-Vallère et d'autres encore. Il y avait moins de garçons : Alfred de Chabrillan, Paul de Broc, Edmond de Caumont. Nous nous réunissions tous les dimanches chez une de nous et nous passions la journée ensemble. Plus tard, nous primes des leçons de danse ensemble. J'avais aussi pour amie Joséphine de Montebello. Quand nous allions chez elle, nous jouions à la poupée. Elle avait une poupée superbe qUe lui avait donnée l'Impératrice. Mais nous préférions jouer aux militaires. Nous avions des sabres de bois et des bonnets de papier. Mes petites camarades et moi nous avons gagné des batailles, mais sans voir jamais l'ennemi. Aucune de nous ne voulait être ni Autrichiens, ni Prussiens. Nous parlions de nos exploits, le chapeau sur l'oreille et le sabre a la main. »
Un peu plus tard, au commencement de 1814, les nouvelles se firent plus graves, plus inquiétantes, plus sinistres. Elles n'arrivaient plus de Russie ou d'Allemagne, mais de France même. Les combats se livraient sur le territoire français envahi. Les récits ae la future duchesse Decazes, à mesure qu'ils serrent de plus près les événements, deviennent pathétiques, en dépit du caractère de simplicité qu'ils affectent. Voici un croquis de l'effondrement de l'empire, tel qu'il pouvait apparaître à une fillette de douze ans.
tt Une nuit, ma bonne vint me réveiller et me faire lever. En m*habillant, elle me dit que nous allions
partir. Elle me mena chez ma mère avec mon frère. Ma mère était dans sa chambre tout habillée, ayant des paquets autour d'elle. Elle avait Tair d'attendre quelque chose et je Tentendis dire à ma bonne maman du Roure qui venait d'arriver :
« — Louis m'a fait dire de me tenir prête et qu'il me fera prévenir quand l'Impératrice partira.
« Ce fut presque au matin que ma mère fut avertie. Nous partîmes, elle, mon frère, moi et une de nos bonnes. Nous allâmes jusqu'à Versailles avec les chevaux de mon père. Là, il fallut attendre parce qu'il n'y en avait pas à la poste. La maréchale Oudinot attendait dans la même auberge que nous. À la fin de la journée, comme on venait d'amener les chevaux, nous entendîmes crier : « Vive l'Empereur » et nous vimes un grand état-major. La maréchale crut effectivement que c'était l'empereur et comme elle savait son mari avec lui, elle se précipita dans la rue. Mais ce n'était pas l'empereur; c'était le roi Joseph qui abandonnait Paris. La consternation fut grande. Les étrangers approchaient. Aurait-on le temps de s'éloigner et de gagner un lieu sûr? Ma mère proposa à la maréchale de venir avec nous chez sa mère à Louville. La maréchale accepta et nous partîmes. Arrivés à Rambouillet au milieu de la nuit, ma mère apprit que l'Impératrice était au château et que mon père qui l'accompagnait y était aussi. Elle alla le rejoindre. Je restai dans la voiture avec mon frère et notre bonne. La nuit fut bien longue. Ma mère, après avoir laissé mon père qui partait avec l'Impératrice vint enfin nous retrouver et nous partîmes pour Trouville. La caravane s'était augmentée de M. de Saisseval, beau-frère de Mme du Roure. M. de Saisseval croyait toujours voir arriver les ennemis et
pendant le voyage de Rambouillet à Louville, dans ces plaines de la Beauce dans ces terres labourées où les voitures marchaient Tune après Tautre, il craignait d'être dans la première voiture et pris le premier. Il avait même crainte lorsqu'il était derrière et ne parut tranquille que lorsqu'il fiit au milieu. »
A Louville, le lendemain, après une nuit de repos, on envisagea la situation. Dans ce château, on était sans défense, à la merci des cosaques qui pourraient y venir en pillards et on décida de gagner Chartres. Cette nouvelle course s'effectua à l'aide de chevaux fournis par les fermiers. A Chartres, on s'installa tant bien que mal et on attendit les événements. Peu de jours après, on vit apparaître le maréchal Oudinot et M. de Sainte-Aulaire que le hasard avait fait se rencontrer. Ils avaient « la figure bouleversée, la barbe pas faite, un bonnet de soie qui tombait sur leurs yeux » , l'air sinistre en un mot. M. de Sainte-Aulaire venait de Blois où il avait laissé l'Impératrice, chargé par elle de divers messages pour l'empereur d'Autriche et le prince de Metternich entrés déjà dans Paris.
a Voici ce qui s'était passé à Blois. L'Impératrice s'était rendue dans cette ville avec toute sa cour et y attendait les ordres de l'empereur. Une nuit, elle fit appeler mon père. Il la trouva en robe de chambre. Elle lui dit qu'elle venait de recevoir une dépêche qui lui annonçait la tentative d'empoisonnement et l'abdication de l'empereur. Elle ajouta :
M — Voici des lettres pour mon père et le prince de Metternich auxquels je demande conseil et appui. Vous allez partir immédiatement pour porter ces lettres.
tt Mon père atterré par ces nouvelles restait la tète
baissée, sans répondre. Étonnée de son silence, Tlmpératrice le regarda et le voyant ainsi :
u — Ah! monsieur de Sainte-Aulaire, vous regardez mes pieds, fit-elle; je n'ai pas eu le temps de me chausser.
0 Tiré de sa stupeur par Tétrangeté de cette réflexion, mon père s'inclina et demanda à l'Impératrice de lui donner ses ordres. Elle les lui répéta et lui ayant confié les lettres Tinvita à lui rapporter à Blois les réponses qu'elle attendait. »
Pressé de s'acquitter de sa mission, M. de Sainte- Âulaire ne passa à Chartres que quelques instants et prit la route de Paris.
« Deux jours après son départ, nous étions sur la promenade lorsque nous entendîmes crier :
« — Voici les cosaques !
«I Effectivement, nous vîmes arriver au grand galop des cavaliers ayant de grandes barbes, portant de grandes jupes. Ils arrivaient de plusieurs côtés. Ils entrèrent dans plusieurs rues.. Tout était fini; la ville était prise. Cela ne parut pas produire un grand effet. Nos bonnes nous ramenèrent chez nous et ma mère dit que nous partirions le lendemain pour Versailles. De Versailles, elle prévint mon père en lui demandant ce que nous devions faire. Il nous répondit de venir au plus vite, car il devait repartir pour rejoindre l'Impératrice, w
Voici maintenant de piquants détails sur la vie mondaine dans la capitale où les. étrangers s'étaient établis, les souverains dans les palais, les officiers chez les habitants, les soldats dans les casernes ou sur les places publiques.
« Je ne me rappelle pas qu'il y eût des officiers ni chez mon père, ni chez les personnes qui habitaient
notre hôtel. Mais il y avait beaucoup de cosaques que nous entendions et voyions des fenêtres de notre appartementy donnant sur la cour. Ma bonne maman du Roure logeait un officier russe qui se nommait Ivan Ivanowich. Il mangeait avec la famille. Ma mère allait le soir chez bonne maman où se réunissaient d'autres jeunes femmes parmi lesquelles se trouvait Mme de Menoux dont le mari avait été fait prisonnier pendant la campagne de Russie. Ces jeunes femmes dansaient avec les officiers russes et anglais. J'ai souvent entendu ma mère parler du chagrin qu'elle avait éprouvé au premier moment en voyant cette gaieté et cette fraternité avec nos ennemis que, dans cette société, on appelait nos alliés. Mais, bientôt, elle fit comme les autres; elle dansa. Ivan Ivanowich apprenait à ces dames la mazurka. Pour moi, quand j'avais bien pris mes leçons, on me permettait de rester un peu plus tard le soir pour voir danser. Tout ce que je voyais dans le salon de ma bonne maman m'amusait beaucoup sans que je comprisse bien ce que cela voulait dire. »
Parmi les officiers étrangers qui venaient dans ce salon aristocratique, notre spirituelle narratrice cite le comte Orlof, le comte Potocki, le duc de Wellington, Potocki « gros et court » , Orlof « grand, mince, tout habillé de rouge et surnommé le flambeau^ » Ces brillants vainqueurs s'occupaient beaucoup de ces séduisantes Françaises qui ne laissaient pas d'en rire entre elles : « Mme de Menoux se moquait de ses deux adorateurs qui me paraissaient assez ridicules lorsque, ne trouvant pas de place dans sa voiture, ils montaient derrière, à la place du domestique. » Quant à la jolie Mme de Sainte-Aulaire, elle avait un attentif encore plus illustre, le roi de Prusse, lui-même.
Mî LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZES.
« Il ne venait pas chez ma mère, Inai^ il allait çhea; Mme du Roure. Puis, il y avait des promenades aux Tuileries le matin et j'y assistais. Il me semble y être encore. Le roi et ma mère marchaient devant, Tun à côté de Tautre. C'était sur la terrasse du bord de Teau. Ma bonne-maman du Roure me donnait la main, marchait derrière ayant M. de Humboldt a côté d'elle. De temps en temps, ma mère se rapprochait de nous, me prenait par la main et je marchais ainsi quelques moments à côté d'elle. Puis je retournais auprès de Mme du Roure. Le roi de Prusse était grand, la taille serrée, les épaules hautes, la tête fort en arrière, les bras et les coudes arrondis. Il tenait à la main une petite canne qu'il faisait beaucoup remuer. M. de Humboldt n'était pas grand et un peu paquet. »
]N'ai-je pas raison de dire que voilà de bien piquants détails? En cette année 1814, après vingt ans de guerre, qui l'avaient épuisée, la France commençait à respirer, à voir la fin de ses maux, et il n'est que trop vrai que dans leur joie d'être délivrés, les royalistes accueillaient les étrangers comme des libérateurs.
Le gouvernement des Bourbons rétabli, M. de Sainte- Âulaire, grâce à l'influence de la famille de sa femme, fut nommé de nouveau préfet deBar-le-Duc. Après avoir résidé dans cette ville en qualité de fonctionnaire impérial, il y retourna comme fonctionnaire royal. Il n'était pas le seul qui eut fait peau neuve. Nombre de gens qui
avaient, à des titres divers, servi Fempire, se ralliaient ù la royauté. Leur empressement à changer de maître n'étonnait personne, ne scandalisait personne. La dynastie royale restaurée hésitait d'autant moins à recruter ses serviteurs parmi ces transfuges, que son propre personnel était à la fois insuffisant et défectueux et que ces impérialistes d'hier, dont quelques-uns portaient des noms chers à la vieille France, présentaient ce précieux avantage d'être rompus aux affaires publiques.
« Peu après, ma mère alla aux eaux de Plombières. La reine Hortense, qu'on ne désignait plus que sous le nom de duchesse de Saint-Leu, était à Luxeuil. Ma mère lui fit une visite et m'emmena. La reine était très gracieuse pour tout le monde, même pour les enfants. Pendant les deux soirées que nous passâmes chez elle, je l'entendis chanter de ses romances faites pour les preux chevaliers de France. Puis, elle s'occupa de moi. Elle m'apprit à confectionner des chapeaux de paille et de crin et m'en donna un fabriqué par elle. Ma mère resta trois semaines à Plombières où se trouvait la famille du général de Laborde qui joua un si grand rôle à Toulouse. Nous allâmes ensuite chez ma grand'mère de Soyecourt, ù Saarbruck. Elle occupait un bâtiment construit sur remplacement de l'ancien palais de son père. Sa sœur, la duchesse de Brunswick, était venue la voir et prendre possession des biens de Nassau, que le roi Louis XYIII lui avait rendus ainsi qu'à ma grand'mère. Cette dernière recevait beaucoup; on dansait presque tous les soirs; j'étais traitée en demoiselle. C'est de ce voyage seulement que date le souvenir que j'ai conservé de ma grand'tante de Brunswick. Elle était venue à Paris en 1805 ou 1806, au moment où l'empereur Napoléon avait rendu au prince de Nassau ces mêmes biens que Louis XVIII
venait de rendre à ses filles, Tempereur ayant ensuite révoqué la restitution pour ne pas laisser dans des mains d'émigrés des biens aussi considérables. Ma grand'tante avait toujours été remarquablement laide, et plus peutêtre dans sa jeunesse que plus tard. Lors de son voyage h Paris, en 1805, l'empereur avait été frappé par sa laideur. Il disait que, certainement, on ne trouverait pas sa pareille sur le continent, ce qui ne Tavait pas empêché de la traiter avec une haute disinction. D'ailleurs, elle avait grand air. Couverte de dentelles, de perles, de diamants, elle représentait bien. Plus tard, Louis XVIII trouvait qu'elle était bien princesse. »
 mentionner encore le récit d'une visite que fit à Bar-le-Ducle duc de Berry. La fille du préfet avait sa place dans les fêtes données à cette occasion et y jouait son rôle.
tt J'étais comme le petit chien; je suivais partout; j'entrais dans le salon, dans la voiture; mais, il faut bien que j'avoue que quelquefois, on me renvoyait dans ma chambre. Les demoiselles de Bar offrirent une grosse corbeille de confitures à M. le duc de Berry. Ce fut moi qui fis le compliment. Nous étions douze vêtues de blanc, ayant autant de fleurs de lys qu'on pouvait en placer sur nos petites personnes. Cela allait bien à mes compagnes. Mais, pour moi qui étais plus petite, cela m'allait mal. En y joignant la préoccupation et l'embarras que me causait le compliment que j'avais à faire, je ressemblais à un chien habillé et de mauvaise humeur. Le duc de Berry en fut frappé et demanda pourquoi on avait choisi celle-là. On lui répondit que j'étais la fille du préfet. 11 m'embrassa; je fis une révérence et m'en fus comme un enfant qui vient de rendre le pain bénit. Quatre ans plus tard, le duc de Berry demandait à un bal chez lui qui
était cette demoiselle qui dansait si bien. On lui dit qui j^étais. La ville de Bar donna un bal au duc de Berry. Le lendemain, il devait déjeuner chez le maréchal Oudinot, à Jeandour. Après le bal, c'est-à-dire au milieu de la nuit, la maréchale et ma mère partirent pour aller à Jeandour surveiller les préparatifs de la fête. Bien entendu que j'y fus aussi. J'étais dans la même voiture, plus endormie qu'éveillée. En arrivant, on me secoua pour me réveiller et on me mit à faire des guirlandes pour orner les fenêtres du château. »
Un incident tragi-comique gâta tout le plaisir qu'on se promettait de cette journée. L'aide de camp du maréchal, qui fut plus tard le général Jacqueminot, avait organisé une partie de pèche. Après le déjeuner, on conduisit le duc de Berry au bord de la rivière. Toute la société s'embarqua. Soudain, on vit Jacqueminot se jeter à l'eau et bientôt on l'entendit crier au secours. Auguste Oudinot s'élança pour le secourir, et il fallut le secourir lui-même. Jacqueminot avait voulu, paratt-il, attraper un poisson pour l'offrir au duc de Berry. Cette mauvaise plaisanterie mit le prince en fureur. Il était coutumier de ces accès de colère. Il en eut plusieurs durant ce voyage et beaucoup d'autres depuis. Ce jour-là, « il rentra dans ses appartements et ne voulut plus voir personne avant son départ » .
A la fin de 1814, M. de Sainte- Aulaire fut transféré à la préfecture de Toulouse. Après un séjour de quelques semaines à Paris, il partit dans le courant de mars pour reprendre son nouveau poste. Ici, les souvenirs de sa fille serrent de près la grande histoire.
« En allant à Toulouse, nous nous arrêtâmes à Bordeaux où se trouvaient le duc et la duchesse d'Angouléme, On leur donnait un dîner et un bal au théâtre. Mon père
assistait au dtner et vint chercher ma mère pour la mener au bal. Il avait Tair fort inquiet et lui dit qu'on venait d'apprendre le débarquement de Napoléon à Cannes. Il ajouta que dans l'entourage des princes, on affirmait qu'il serait promptement arrêté et que ce serait un triomphe pour les Bourbons. »
Les inquiétudes des royalistes n'en étaient pas moins très vives, et, dès son arrivée à Toulouse, le nouveau préfet en constata l'existence. Trois personnages investis du titre de commissaires royaux, MM. de YitroUes, de Damas et de Salle, arrivèrent bientôt pour le seconder dans l'organisation de milices nationales qu'on voulait envoyer contre l'usurpateur. Mais que pouvait-on, quand on avait l'armée contre soi? Le général de Laborde qui commandait la division, les officiers placés sous ses ordres ne cachaient pas leur joie.
Un jour, Mlle de Sainte-Aulaire entendit le général qui causait avec son père.
— Que ferez-vous, demandait celui-ci, si l'empereur ressaisit le pouvoir?
— Mais, dans ce cas, nous reprendrions tous la cocarde tricolore, répondit le général,
— Parlez pour vous. Moi, je ne la reprendrai pas. Que ferez-vous alors ? Nous ferez-vous arrêter?
— Non certes, s'écria le général, ce serait infâme. Trois jours après, il emprisonnait bel et bien les trois
commissaires royaux. Mais il convient de laisser de nouveau la parole à notre narratrice, qui pour cette partie de son récit s'est inspirée d'une note prise par elle au cours des événements.
K Un ordre avait été donné de faire des enrôlements volontaires; une liste était ouverte à la préfecture, et des centaines de jeunes gens vinrent s'y inscrire. Mon père
UN GRAND MARIAGE SOUS LA RESTAURATION, 1818. 5tt7
les réunit dans la grande cour. Us avaient tous de jolis uniformes et de beaux chevaux. Il leur dit que le duc d'Ângouléme les attendait. Il engagea ceux qui voulaient aller le rejoindre à sortir des rangs. Il n'en sortit pas plus d'un dixième ; plus de deux cents rentrèrent chez eux. Ceux qui étaient restés offrirent de former une garde d'honneur à mon père et à M. de Vitrolles qui logeait chez nous. Deux jours après, dans la nuit, j'entendis du bruit. Ma chambre était à côté de celle de mes parents. Je me levai et m'habillai le mieux que je pus. Je frappai à leur porte. Personne ne me répondant, j'ouvris, et, ayant vu des soldats, je revins chez moi où ma mère me suivit et me dit que le général de Laborde venait de faire arrêter M. de Vitrolles, que celui-ci était gardé à vue dans sa chambre. On avait également arrêté MM. de Damas et de Salle. Dans la journée, le général vint. Comme il était goutteux, quatre soldats le portaient. En l'apercevant, je m'enfuis, car il me faisait peur. On le mit sur ses jambes. Quand il fut dans le salon, il fit des excuses à ma mère sur ce qui s'était passé pendant la nuit. Je ne sais ce qu'elle lui dit. Mais elle lui demanda la permission de voir M. de Vitrolles, et il la lui accorda. »
L'enfant assista à l'entrevue qui eut lieu entre sa mèr.e et Vitrolles. Il n'y a rien à en retenir, si ce n'est l'assurance avec laquelle le gentilhomme royaliste déclare qu'il est sans inquiétude sur son sort et plein d'espoir pour l'avenir. Un berger lui a prédit qu'il serait appelé à rendre de grands services au roi de France et à remplir d'importantes fonctions à la cour. Dans cette prédiction, il puise le courage qui le soutient au cours de ses épreuves. « Ce qui m'étonne, remarque Mlle de Sainte-Âulaire, c'est qu'il croie aux prédictions, aux
divinations, aux sorciers, à toutes ces choses auxquelles on me défend de croire. » Du reste, la confiance de VitroUes ne Tempèche pas de recourir, pour se tirer de peine, à des moyens plus pratiques. Il chaîne Mme de Sainte-Aulaire de lettres confidentielles pour la princesse de Yaudémont et pour Fouché, avec qui il est en rapport, et c^est à eux que, bientôt après, il devra sa délivrance.
La semaine suivante, le préfet démissionnaire de Toulouse était à Paris avec sa famille. Sa fille nous confesse qu*elle n'a gardé aucun souvenir de ce qu'elle fit pendant les Cent- Jours.
« Après le retour de Louis XYIII, mon père ne fut pas replacé. Le roi revenu, les étrangers revinrent aussi; ils reprirent leurs habitudes. On venait beaucoup chez ma bonne-maman du Roure. Les promenades du bord de Teau avec le roi de Prusse recommencèrent, et ma mère, en deux ou trois occasions, eut le bonheur de sauver la vie à des officiers français qui avaient tiré sur des patrouilles prussiennes. »
Quoiqu'il se fût réinstallé à Paris, M. de Sainte-Aulaire consacra à des voyages une partie des années 1815 et 1816. Il considérait ces déplacements comme nécessaires à réducation de sa fille. Elle avait alors treize ans. Mais elle ne manque pas de faire remarquer qu'on la traitait comme « une grande demoiselle » . On songeait même à la marier malgré son jeune âge. Un nouveau séjour à Saarbruck put lui faire croire que cet important événement ne tarderait pas à se réaliser. Sa grand'mère, la marquise de Soyecourt, avait son candidat, le prince de Lichtenstein, officier dans un régiment de Prusse, « un joli garçon, grand, blond, aimable et bon danseur « . Mais la duchesse de Brunswick avait aussi le sien, un
neveu de son mari, le prince de Bentheim, tandis que la vieille Mme de Sainte-Aulaire, d'accord avec son fils, patronnait le dernier héritier de la maison de Gaumont, qui devait être duc de la Force.
En attendant que l'heure fût venue de faire un choix, la petite personne dont trois rivaux se disputaient la main continuait à courir le monde avec ses parents. Il nous est aisé de la suivre à Baden, à Milan, en Suisse, en Savoie, partout où résidait alors la haute société cosmopolite.
A Baden, elle rencontre une princesse Demidoff. « C'est une Russe, écrit-elle dans son journal de jeune fille; elle est franchement laide. Mais elle a une très belle taille et est étrangement habillée. Elle porte des pantalons larges comme ceux des enfants et, par-dessus, des jupes si minces qu'on dirait presque qu'elle n'en a pas. » D'autre part, Mlle de Sainte-Aulaire valse au Casino avec le prince Charles de Bavière, a grand, blond, mince, très joli garçon » . Elle passe quelques jours à Coppet où elle voit pour la première fois la jeune duchesse de Broglie et peut contempler Mme de Staël. a Elle est laide; mais elle a une expression de vie et d'inspiration, qui m'intimide ; elle parle beaucoup. Elle a toujours une petite branche verte à la main. » A Aixle&-Bains, sa famille est logée dans une maison voisine de celle où réside, au même moment, la famille royale de Sardaigne : « Le roi est petit, maigre, et a l'air vieux. La reine est grosse, jaune et presque toujours en bouton d'or. Les deux princesses aînées ne sont pas jolies; la troisième a l'air d'un enfant quoiqu'elle soit en grand habit comme ses sœurs. Toute la cour va à la messe le dimanche : la reine, les princesses, les dames; les chevaliers d'honneur portent les livres de prières des princesses. Tout cela marche à son rang, v
A Milan, M. de Sainte-Aulaire se lie avec Tillastre historien lord Brougham, alors à Taubede sa renommée, et avec Tabbé Sismonde de Sismondi, autre historien de large envergure.
« Celui-ci était si peu abbé qu'il avait une loge à rOpéra et y allait. Nous assistâmes dans sa loge de la Scala à plusieurs représentations. On donnait toujours La Testa di Brenza. Je n'étais allée que deux fois au spectacle. Aussi, j'étais émerveillée. Je trouvai le théâtre superbe, les loges bien mieux arrangées que celles de TOpéra de Paris. Éclairées à l'intérieur, elles avaient des rideaux que l'on ouvrait et fermait à volonté. Souvent, on jouait dans ces loges, en n'écoutant que quelques morceaux. »
A la fin d'août 1816, M. de Sainte-Aulaire ramena son monde en France. Il avait été élu député dans la Meuse et croyait revenir pour siéger dans la Chambre, que les exigences et les violences de la majorité royaliste avaient déjà préparée pour la dissolution. Mais, quand il arriva pour y prendre sa place, elle venait d'être dissoute. « Ce grand événement auquel je fus alors tout à fait indifférente devait cependant avoir une grande influence sur mon avenir, v Elle entend par là qu'ayant épousé Decazes deux ans plus tard, elle eut à subir sa part des représailles que les ultra-royalistes exercèrent sur lui et de leur ardeur à tirer vengeance de l'écrasante défaite qu'il leur avait infligée en décidant le roi â en appeler au pays de leur politique violente et farouche, toute de ressentiment et de haine, dont il redoutait trop les suites pour être disposé à s'y associer.
Au commencement de 1818, Mlle de Sainte-Aulaire atteignait sa seizième année. Ses amies qu'elle rencontrait â tout instant dans le monde lui disaient qu'elle était une riche héritière et ferait un grand mariage. Elle-
même n*en pouvait douter, surtout lorsqu'elle émimérait les prétendants dont on avait déjà parlé pour elle et entre lesquels il lui était permis de choisir. Elle ne préférait d'ailleurs aucun d'eux. Elle n'avait été ni surprise ni troublée de voir leur liste se grossir d'un futur duc de Montmorency, et d'entendre son père lui dire que c'était celui-là qu'il désirait lui voir épouser. Mais voici que^ dans le courant de mars, le général Hulot, frère de la maréchale Moreau, venait demander au comte de Sainte- Âulaire s'il lui conviendrait de donner sa fille au comte Decazes. Le mandataire ajoutait avec la certitude de n'être pas démenti que le roi verrait avec joie cette alliance, et que la famille de la jeune héritière n'aurait certes pas à regretter d'y avoir consenti.
M. de Sainte-Âulaire ne put que répondre qu'il était engagé avec les Montmorency. Cependant, sa réponse n'affecta pas la formé d'un refus catégorique et définitif, soit qu'il voulût consulter sa fille, soit qu'il ne crût pas à l'impossibilité de rompre le mariage projeté, lequel, en dépit des avantages qu'il présentait, n'en offrait pas de pareils à ceux de l'union qui venait d'être proposée. Le comte Decazes, pair de France, ministre de la police, était alors si puissant, son crédit auprès du roi si solidement établi ; le duc de Richelieu qui l'avait voulu comme collaborateur vantait partout si haut son mérite qu'on devait le croire destiné à une fortune plus brillante encore que celle dont il jouissait déjà. Â ces attraits résultant de l'éclat de sa carrière et si propres à flatter le légitime orgueil d'une noble famille, il en ajoutait de personnels bien faits pour parler à l'imagination et au cœur d'une jeune fille, la beauté du visage, la grâce des manières, le charme de l'esprit. Un peu plus tard, celle qui portait son nom écrira :
« Tout de suite après mon mariage, j'aimai beaucoup mon mari. Il avait trente-huit ans ; il était remarqua* blement beau; il avait eu beaucoup de succès près des femmes et en avait encore pour lui-même, indépendamment de ceux que lui attirait sa position de ministre ami du roi. Il y avait dans ses manières, lorsqu'il parlait aux femmes, quelque chose d'empressé et même de caressant qui ressemblait à une déclaration. »
Mais lorsque pour la première fois elle entendit parler de lui comme d'un prétendant à sa main, elle ne pouvait le juger si favorablement, ne le connaissant pas encore. C'était le jour même où le général Hulot avait fait sa démarche et reçu une réponse peu favorable.
« Le même soir, j'allai avec ma mère, Mme de Montmorency et son fils à un bal chez le duc de Wellington. Ma mère me montra un monsieur — c'était M. Angles — et me dit que c'était le comte Decazes. Les personnes qui ont coniiu M. Angles comprendront que la méprise ne fut pas heureuse. Mais j'y attachai peu d'attention, croyant que mon mariage avec Raoul de Montmorency était arrangé. Lorsque les choses changèrent, mon père voulut au moins me montrer la personne que je devais épouser. On me conduisît à la Chambre des députés où, pour la première fois, je vis M. Decazes, mais mal. »
Elle le retrouva bientôt chez Mme Moreau et chez le maréchal Oudinot. Là, elle put le mieux apprécier, et ce fut de tout cœur qu'elle ratifia le consentement déjà donné par son père, sous la seule réserve du sien. Cependant, elle n'était pas connue du roi, et le roi désirait la connaître. On chercha le moyen de la lui montrer. Il fut convenu que Mlle de Sainte- Aulaire se trouverait sur le passage du monarque, à une fenêtre de l'hôtel de Soyecourt qu'habitait la famille de Juigné. Elle y alla
donc au jour convenu et fut reçue par Mlle de Juigné : a Je ne sais par quel malentendu nous ne fûmes pas prévenues. Louise de Juigné, entendant Tescorte royale, se précipita à la fenêtre, et c'est elle que le roi vit. Elle avait plus de quarante ans, et n'avait nullement Tair d'une jeune fille à marier. Après mon mariage, le roi plaisantait souvent sur l'effet que lui avait produit cette première entrevue. »
Finalement, on conduisit Mlle de Sainte*Aulaire à la chapelle des Tuileries. Le roi fut charmé et le mariage tout h fait décidé. Il fallait maintenant en faire part à la famille et notamment à la duchesse de Brunswick, grand'tante de la fiancée, qui, à défaut de Mme de Soyecourtque ses infirmités clouaient dans un fauteuil, représentait seule son ascendance maternelle. On a vu que les deux sœurs avaient formé d'autres projets d'alliance pour leur héritière. On pouvait donc craindre que la duchesse de Brunswick n'accueillit avec défaveur celui auquel M. de Sainte-Aulaire avait souscrit. C'eût été d'autant plus grave que le mécontentement de cette princesse se serait traduit sans doute aux dépens de la dot du futur mariage qu'il dépendait d'elle de grossir par une donation immédiate et personnelle au profit de sa petite-nièce. En cherchant les moyens de la rendre fovorable au mariage, on pensa qu'elle n'y répugnerait pas si le roi octroyait à Decazes un titre ducal. Mais celui-ci ne voulut ni en parler ni en laisser parler au roi. Il est cependant probable que Louis XVIII n'eût pas refusé de lui accorder ce nouveau témoignage de son affection. On n'en saurait douter lorsqu'on voit dans les lettres qu'il lui écrivait combien il désirait qu'il devint l'époux de Mlle de Sainte-Aulaire et s'inquiétait de ce qui pouvait mettre obstacle à cette union. Sous l'empire
Î34 LOUIS XVIIl ET LE DUC DECAZES.
de ce désir, il se décidait à écrire à la duchesse de Brunswick pour lui exprimer les tendres sentiments qu'il avait voués à son jeune ministre. C'est M. de Sainte- Âulaire qui devait remettre à la princesse la missive royale.
En la faisant tenir à Decazes, le roi lui disait :
« Me voici, mon cher fils, arrivé à Tarticle intéressant sur lequel cependant j'ai peu de chose à te dire ainsi que je te Tavais annoncé ce matin. J'ai tout dit dans la lettre que je joins ici. Je l'ai écrite tantôt, avant de savoir que l'objet du voyage fût de tirer meilleur parti de la tante. Mais cette connaissance ne m'engage pas à y rien changer. Il y a dans un roman que j'ai lu autrefois un personnage qui répète sans cesse : De la main à la bouche, souvent tombe la soupe. Ce dicton est le programme de la lettre que j'ai faite dans l'intention que tu puisses, si tu le croyais utile, la montrer en nature au futur beau-père. »
Cette lettre porte la date du 17 avril. Le lendemain, le roi reprend la même idée :
a Si ma lettre d'hier a contribué à faire soumettre le voyage à ta décision, je suis bien content de l'avoir écrite. J'espère qu'avant de l'ouvrir, l'inspection seule du cachet t'aura fait voir qu'elle était a, mais non pour toi. En l'écrivant, je me sentais gêné de ne pouvoir parler de tendresse. Mais, du moins, j'ai pu parler tout mon saoul d'amitié, et ce langage a bien son mérite. Actuellement que tu connais bien la fortune de la demoiselle, voici mon avis. Si l'augmentation qui peut résulter du voyage est nécessaire, il faut l'entreprendre, et je voudrais qu'on fût déjà parti. Mais, si nous pouvons nous en passer, souvenons-nous du roman que je te citais hier; à quoi j'ajouterai avec Sancho que le moineau dans
la main vaut mieux que la grive qui vole. Ne mettons pas contre nous la chance du retard, d'autant qu'il n'est pas dit que, parce que le voyage n'aura pas lieu, la tante ne fera rien, i»
Nonobstant cet avis, le comte de Sainte- Aulaire persista dans son dessein d'aller lui-même annoncer le mariage de sa fille à la duchesse de Brunswick. Mais il voulut qu*avant son départ, un projet de contrat fût rédigé. En apprenant cette décision qui consacrait l'accord des deux familles, le roi mandait à Decazes :
c Tu dois te rappeler qu'un jour, je t'ai donné la statistique morale de ton Louis et que j'y portais en compte une part de tristesse. Mais il y a un changement à faire à ce calcul, vu qu'actuellement ton Louis emploie son temps à contempler, quoique encore en perspective, le bonheur de son Élie, et cet emploi est bien agréable. Ce sera demain que je verrai le beau-père. »
Quelques jours plus tard, le projet de contrat étant signé, il ajoute :
u Oh ! cher fils, que la signature me fait plaisir ! C'est le premier gage de ton bonheur. Il ne manque à ma joie que d'avoir pu mettre ma bénédiction paternelle dans les articles. Mais ton cœur et, j'espère, celui d'Égédie l'auront pressentie. »
Entre temps, le comte de Sainte-Aulaire arrivait à Gluksbourg. Tout d'abord, la duchesse de Brunswick, malgré la lettre que lui écrivait le roi de France en feveur de Decazes, ne se montra pas favorable au mariage proposé pour sa petite-nièce. Decazes n'était que comte ; elle eût voulu un duc et, préférablement à tout autre personnage, ce prince de Bentheim qui était le candidat de son choix. Toutefois, ses dispositions se modifièrent lorsque le roi de Danemark eut consenti, sur
sa demande, à créer le futur époux duc de Glucksberg, bien qu'il ne Ait pas d'usage en France de porter d'autres titres que ceux qu'avait conférés le souverain français. Elle promit même de venir assister au mariage, ce qui ne laissa pas de déplaire à Louis XVllI.
te II craignait que la manière dont il la recevrait, au lieu d'être expliquée par son rang de princesse allemande, ne fût attribuée à son attachement pour son favori et n'excitât de rbumeur dans la famille royale. Ce fut probablement cette crainte qui fit qu'il traita ma tante avec moins de distinction qu'elle ne l'avait été par l'Empereur, lorsqu'elle était venue à Paris. »
 dater de ce moment, les lettres du roi contiennent fréquemment des allusions au prochain bonheur de son fils. Le 28 mai, celui-ci a décidé d'aller passer quarantehuit heures au château d'ÉtioUes, propriété des Sainte- Auloire, qui ont hérité du comte de Noyan, et où réside avec ses grands-parents la future comtesse Decazes. Au moment où il va partir, il reçoit ce billet du roi :
tt Plains-moi, mon cher fils. J'éprouve une des choses, si ce n'est la chose la plus capable de me faire de la peine. Je suis dans la nécessité de contrarier un projetqui réunit le double avantage de faire du bien â ton cœur et à ta santé. Lorsque tu m'as parlé d'une course à ÉtioUes, je n'ai pas eu l'esprit de te demander combien elle durerait et, me figurant que tu comptais revenir dimanche matin, je n'ai point fait d'objection. Mais ta lettre de ce matin a changée mes idées, et du moment qu'il est question de ne revenir que lundi, je me vois obligé de te représenter que ma nièce, la duchesse d'Angouléme, qui part lundi pour les eaux de Vichy, recevra dimanche pour la dernière fois avant son départ, et qu'il serait peu convenable que tu n'y fusses en ce jour-lâ. »
Tout naturellement, Decazes se conforme au désir du roi, retarde de quarante-huit heures son départ. Le 31 mai, au moment où il vient d'arriver au terme de son court voyage, il reçoit la lettre que voici, dont la forme plus cérémonieuse qu'il n'est d'usage entre Louis XVIII et lui démontre qu'elle a été écrite pour qu'il puisse la montrer aux habitants du château d'Ëtiolles :
u J'espère, mon cher comte, que vous ne serez pas arrivé assez tard à ÉtioUes pour que vos excellents grandsparents m'en veuillent de vous avoir retenu trop longtemps. Si pourtant cela arrivait, j'oserais m'adresser à eux et à leur aimable belle-fille, peut-être même à Mlle Égédie, et je les prierais de me dire en leur âme et conscience s'ils croient que ce soit bien aisé de se séparer de vous. Mais je fais une sottise de vous dire cela, car vous pourriez me rétorquer l'argument, et franchement, si vous n'étiez que mon ami, je ne sais si j'aurais le courage de vous adresser à si douce compagnie. Heureusement, vous êtes aussi le ministre du roi, et mon égotsme peut ainsi se cacher derrière le grand mot de devoir. Il me tarde de savoir si vous avez fait bon voyage et si mon bouquet a été bien accueilli par... mais, chut! il serait téméraire de la nommer. Oh! quand viendra le temps où ce ne sera plus une témérité?
« Je puis vous dire, mon cher comte, que je ne suis pas le seul à être impatient. Tenez, pas plus tard que ce soir, le duc d'Angouléme m'a demandé, avec cet intérêt aimable que vous lui connaissez, comment allait le mariage.
« — A merveille, ai-je répondu. Nous aimons bien sincèrement et nous flattons de n'être pas tout à fait dédaigné. Mais l'on nous parle du mois d'août, et je trouve qu'il est encore bien éloigné.
sas LOUIS XVIII ET LE DUC DEGAZES.
tt Adieu, mon cher comte, jouissez de votre bonheur actuel sans oublier vos amis de Paris. Je me meurs d'envie d'embrasser ceux d'Étiolies, et si une jolie petite main voulait recevoir de moi un baiser, chargez-vous de ma procuration. Adieu encore une fois; vous savez si je vous aime. Louis. »
Entre temps, le séjour de M. de Sainte-Aulaire en Danemark menaçant de se prolonger, et la célébration du mariage ayant été fixée au mois d'août, sa femme se décida à fait'e une saison aux eaux de Wiesbaden, où il devait venir la retrouver. La future comtesse Decazes était naturellement du voyage, ce qui ne plaisait guère au fiancé, empêché de l'accompagner. Le roi ne manqua pas de faire parvenir ses adieux à la jeune fille. 11 les lui adresse par l'intermédiaire de Decazes, avec l'élan et la simplicité d'un cœur paternel :
tt Et moi aussi, je veux faire mes adieux à ma chère Égédie, — Le mot est lâché, je ne l'effacerai pas. — Je veux qu'elle reçoive encore un bouquet de moi. Dis-lui qu'après toi, personne ne sentira plus vivement que moi le mal de son absence, mais que je ne peux me défendre d'un petit mouvement d'orgueil, en songeant que je serai le dépositaire de ta peine et que je la prie, tous les soirs entre 10 et 11 heures, de dire en elle-même : — En ce moment, les deux amis parlent de moi. »
Le lendemain du jour où elle a quitté Paris pour six semaines, le roi, qui a senti quelque tristesse dans le cœur de Decazes, s'ingénie à le consoler.
« Je suis, mon cher fils, plus content que je ne l'espérais de ton bulletin physique. Le moral est comme je m'y attendais. Je vois que ta peine a je ne sais quoi de plus affectueux qu'à l'ordinaire, non que je sois assez malheureux pour croire qu'il puisse, dans ta tendresse,
y avoir des hauts et des bas, mais tu sens un besoin plus pressant de la mienne. Ton cœur qui souffre se serre contre le mien. Âh ! c'est bien là, en effet, qu'il est sur de trouver bonheur pour bonheur, affection pour affection, joie pour joie, larmes pour larmes. Qui m'eût dit, il y a trois mois, que le départ de Mlle de Sainte-Âulaire serait un malheur pour moi? Mais, aussi, c'est que je ne suis pas moi, je suis toi. Dans cette métamorphose si douce, je conserve cependant un de mes traits caractéristiques, qui est de voir toujours le bien après le mal, le soleil derrière le nuage. Un jour sur six semaines, c'est sûrement pas grand'chose. Cependant, j'ai quelque plaisir à me dire : Ce soir, il y en aura un de passé. »
Jusque dans les derniers jours de juillet, date du retour, la correspondance royale se continue, et sur ce ton. Au milieu des questions d'affaires qui s'y trouvent traitées, le nom de la fiancée revient à tout instant et se trahit le désir du roi d'aider u son Élie » à prendre patience, en lui parlant de celle qui va devenir sa femme ou même des membres de sa nouvelle famille.
« J'ai oublié hier de te donner une commission pour la bonne du Roure, et, comme je ne te verrai probablement pas avant qu'elle aille te voir, je m'en vais te la donner tout de suite. Elle m'a demandé mon portrait, elle l'aura. Je suppose, car je n'ai osé lui en faire la question, que c'est sur une boite qu'elle le désire. Tâche, mais ne l'oublie pas, de me savoir cela finement. »
Le âO juillet, il parle du présent de noces qu'il veut faire à la jeune mariée, à celle par qui « notre bonheur est assuré » • Il a été longtemps à fixer son choix, lequel était assez difficile « à cause des deux éciieils de luxe et de la lésine » . Il s'est enfin arrêté à un de ces nécessaires qu'on appelait alors un charivari, u non un méchant
petit comme celui de M. . . , mais un bounéte comme celui de la duchesse de Berry. Mon Élie n'en saura pas un mot. Mais j'ai sous la main un homme plein d'inteiligence et qui a une sœur qui, pour ces choses-là, en a autant que lui et pourra Taider. C'est le comte Decazes. Je le chargerai de choisir Tobjet. »
A cette même date, Mlle de Sainte-Aulaire rentrait à Paris, et on ne s'occupa plus que des préparatifs du mariage . La duchesse de Brunswick, ayant promis d'y assister, arriva à son tour. Le comte d'Artois, le duc et la du* chesse d'Angouléme, le duc et la duchesse de Berry, les princes et princesses de la famille d'Orléans allèrent la voir. « Lorsqu'elle les reçut, mon père, ma mère ni moi n'étions avec elle. Il n'y avait que les personnes qu'elle avait amenées de Danemark. » Decazes, en ce moment, n'habitait pas Paris. Quand le roi était à Saint-Gloud, lui-même s'installait dans quelque maison de campagne aux environs. Cette année-là, il avait loué le château de Yille-d'Avray. Il y donna un grand dîner à la duchesse de Brunswick, à laquelle il envoya, pour l'y conduire, un grand landau à quatre chevaux.
u Ma tante, mon père, ma mère et moi étions dans ce landau. Les quatre personnes de la maison de ma tante suivaient dans une autre voiture qui était aussi très belle. Matante était en blanc avec beaucoup de dentelles et de perles. Ma mère était très élégante. Mais moi, j'étais singulièrement fagotée. Je n'avais d'autres robes à moi que ces robes froncées comme les portaient les enfants. On m'en avait arrangé une à ma mère, en percale brodée, avec trois rangs de garnitures, le corsage coupé en carré devant et derrière une écharpe rose et une ceinture rose. »
Quant au dîner, rien de plus officiel : les ministres,
les personnes attachées à la maison du roi et le ministre de Danemark.
tt Je me rappelle que j'étais à côté du duc de Richelieu et bien embarrassée de me trouver au milieu de tout ce monde. Le duc de Gramont, qui était en face de moi, m'envoya des écrevisses qu'il avait épluchées et que je fus obligée de manger, ce qui ne me fit aucun plaisir. Du reste, le duc de Richelieu fut si bienveillant que mon embarras en fut un peu diminué. »
La veille du jour où le contrat devait être signé, on apporta la corbeille de mariage. Nos lectrices nous sauront gré de leur en décrire le contenu. Toute en velours blanc brodé d'or et soutenue par quatre cornes d'abondance également en velours blanc et or, elle contenait des dentelles, quatre cachemires, une robe en point d'Angleterre et un chàle pareil, destiné à servir de voile le jour du mariage, une parure en brillants, collier et peigne montés par Fossin, le bijoutier à la mode, une en améthyste, une autre en filigrane d'or, plusieurs bracelets et enfin le charivari donné par le roi. H Tavait commandé pareil à celui de la duchesse de Berry. « Mais il était plus beau parce qu'on y avait ajouté une lorgnette entourée de pierres précieuses, qui valait quatre mille francs, et une ombrelle au manche orné de turquoises. » A mentionner encore deux habits de cour, robes et manteaux. Tune en tulle brodé d'or, l'autre en tulle brodé d'argent; la robe pour le contrat, en moire rose, garnie de dentelles d'Angleterre, et la robe pour le mariage, en mousseline brodée, garnie de point d'Alençon u très haut et très fin « •
La signature du contrat donna lieu à une grande soirée où, comme de nos jours, la corbeille et les présents furent exposés.
tt J'avais ma robe de moire rose, un bouquet à la main, et je me tenais près de ma tante à laquelle ma mère présenta les personnes qui venaient. Il y eut beaucoup de monde. Mon père et ma mère avaient invité toute leur société, M. Decazes toute la sienne, et Dieu sait %i elle était nombreuse. »
Le 10 août, dans la soirée, a eu lieu à la municipalité le mariage civil. •< Ce fut très triste, parce qu'il faisait très noir dans cette mairie, v Ce même jour, à Saint- Cloud, on a déjeuné « entre hommes » à la table du roi. Le duc d'Angouléme était présent. Il est le seul des membres de la famille royale, qui partage les sentiments de son oncle pour Decazes.
tt Je te dirai que Tayant fait mettre à côté de moi, nous avons bu tous les deux à la santé des mariés et à la prospérité du mariage. Tout le monde était enchanté d'Égédie, ce qui m'a été droit au cœur. »
Quant à la jeune mariée, cause de tout ce mouvement, elle ne semble pas être trop troublée par tout ce qui lui arrive, u J'étais comme une machine que Ton faisait aller, n'éprouvant ni peine ni plaisir de tout ce que je voyais et faisais. »
Le mariage religieux fut célébré le lendemain 1 1 août. Le comte Decazes étant pair de France, c'est à la chapelle du palais du Luxembourg qu'eut lieu la cérémonie. Le marquis de Sémon ville, grand référendaire de la Chambre des pairs, avait ouvert ses salons aux époux, à leur famille et à leurs invités. Le cortège s'y forma pour se rendre à la chapelle. Il traversa le palais au milieu d'une foule élégante et aristocratique, composée des dignitaires de la cour, des membres des deux Chambres et de presque tous les représentants étrangers. La curiosité, le désir de plaire au roi et à son favori avaient
amène là tout un monde de courtisans, dont les amis du marié grossissaient le nombre. Les femmes naturellement affluaient. La bénédiction nuptiale fut donnée par le coadjuteur de Farchevéque de Paris. Ce qu'il y eut de plus piquant, et ce qu'on ignorait alors, c'est que l'allocution qu'il adressa aux époux avait été rédigée par le roi (1). Il se plaisait à tous les exercices oratoires ou épistolaires.
Quant à la mariée, laissons-la elle-même parler d'elle.
u On m'a dit que, malgré mon embarras ou peut-être à cause de mon embarras, j'avais très bonne grâce. On m'avait bien recommandé de ne pas oublier avant de répondre au prêtre, lorsqu'il me demanderait 5i ^e prenais pour époux j etc., etc., de me tourner vers mes parents et de faire la révérence pour solliciter leur consentement. Je n'eus garde d'oublier. Je fis deux révérences, une pour ma tante, l'autre pour mon père et ma mère. On trouva la chose de très bon goût, et, après la messe, les vieilles femmes en m'embrassant m'en faisaient compliment.
u Après la messe, nous retournâmes chez mon père, où il y eut un déjeuner de soixante couverts dans l'ap-partement du rez-de-chaussée, occupé par ma tante. Puis mon père, ma mère, M. Decazes et moi, nous montâmes dans un très joli landau à quatre chevaux et partîmes pour ÉtioUes, où ma grand'mèrede Sainte- Aulaire nous attendait. Elle avait fait préparer une espèce de souper. Mais personne n'y toucha. La soirée fut courte. Je sortis du salon la première avec ma mère qui me conduisit dans
(1) J'ea ai retrouvé , dans les archives de la Grave, la minute écrite de sa main. Ce petit discours ne se distingue en rien des nombreux spécimens de ce genre d'éloquence, que chacun peut se rappeler. Il en a l'emphase et la banalité.
Tappartement qu'on avait arrangé pour mon mari et pour moi. »
Le lendemain, comme la comtesse Decazes sortait de sa chambre, on lui remit une lettre à son adresse, fermée d'un cachet rouge portant deux L entrelacés, écrite a sur du vilain papier » et pliée à l'anglaise. Elle était du roi Louis XVIII qui appelait la jeune femme sa fille. Au milieu des missives qu'elle reçut par la suite, nous n'avons pu retrouver celle-là. En revanche, nous en possédons deux autres qui étaient adressées au marié. La première est écrite quelques instants après la cérémonie.
a J'ai trouvé, mon cher fils, le portefeuille en rentrant de déjeuner. Il m'était facile de le réexpédier avant la messe. Mais je n'ai pas voulu, pour être sûr d'écrire à mon fils marié. Je le sais à présent. J'ai vu le duc de Richelieu qui arrivait de la noce. Conçois-tu tout mon bonheur! Ah! oui, car je concevrais à merveille le tien s'il m'arrivait quelque chose d'aussi heureux. Je me suis abstenu de t'écrire. Mais il est une autre tentation à laquelle je n'ai pu résister. Tous les jours, à la messe, je dis : Mémento, Domine... Elia^ Maria. Aujourd'hui, pour la première fois, j'ai dit : Elia^ Egedia^ Maria. Je ne suis pas bien sûr qu'à midi vingt qu'il pouvait être, Ëgédie fût déjà ta femme. En tout cas, la faute est si légère que tu me la pardonneras, n'est-ce pas, mon fils bien-aimé?
« J'espère que le portefeuille de ce soir m'apportera quelque chose de toi, ne fût-ce que : Je suis heureux... Un jour de mariage tout est permis, mon cher fils. Je t'embrasse de tout cœur; j'embrasse ma belle-fille et ma fille et ton père et ta mère et ton frère, tutti quanti. Je nomme Égédie pour me représenter auprès de toi auprès de tous les autres. N'oublie pas surtout ma bonne madame du Roure. »
Decazes reçoit cette lettre avant de partir pour Étiolles. Il y répond aussitôt, et le soir, avant de se mettre au lit, le roi lui en expédie une seconde afin qu'elle lui parvienne le lendemain dès le matin.
« Tu es bien aimable, mon cher fils. Je ne t'avais demandé que ces trois mots : Je suis heureux; et tu me dis : Mon bonheur est à son comble. Il est vrai qu'à la fin de ta lettre, tu me dis que tu es le plus heureux des hommes. Sans doute l'époux de l'ange qu'enfin tu possèdes doit croire que personne n'est aussi heureux que lui, et pourtant je connais quelqu'un qui l'est encore davantage. Et qui donc? L'homme qui travaillant à ton mariage croyait ne faire que le bonheur de celui qui n'est qu'un avec lui et qui se trouve avoir assuré la félicité de celle que je ne puis mieux désigner que sous le nom de la moitié de la pomme. N'est-il pas vrai, ma chère Égédie, que vous êtes heureuse? Farlez-moi librement. Oubliez que je suis votre beau-père. Ne voyez qu'un bonhomme qui vous aime pour vous-même et qui n'est pas moins jaloux de votre bonheur que de celui même de son fils.
« Si tu veux le compte de ma journée, le voici. J'ai d'abord passé sous tes fenêtres. Tu n'y étais pas, je le savais. Mais ta sœur y était, et l'esprit de cet autre ange, tout rayonnant de bonheur, a redoublé le mien. J'ai traversé le Bourg-la-Reine où il y a une maison d'éducation. Tous les enfants étaient sur la porte. J'ai fait arrêter et je leur ai donné congé. Le duc de Gramont, qui sait qu'en général je n'aime pas à en donner, a paru surpris. Je lui ai cité ce vers de Zaïre :
Je veux que tous les cœurs soient liciireux de ma joie.
a 11 a trouvé que j'avais raison. En revenant, j'ai passé par la montagne de Châtillon, d'où l'on découvre un
horizon immense. Mes yeux ont vu ou bien mon cœur a deviné la forêideSénart... Enfin, à l'ordre, je n'ai cessé de parler au bon maréchal de la belle journée qui finissait, et tout ce qu'il m'a dit m'a été droit au cœur.
. a Sois exact à la parole que tu m'as donnée de m'écrire régulièrement car enfin, le jeune est toujours le jeune. Ce n'est pas que mon sacrifice ne soit plein et entier, et sij par malheur, les affaires t'appelaient à Paris, je ne veux pas que tu mettes les pieds chez moi. Voler ma fille ! Cette idée seule empoisonnerait tout le bonheur que j'aurais à te voir. Je sais qu'elle est assez généreuse pour te prêcher une morale contraire, mais plus la tendresse filiale a de délicatesse, plus l'amour paternel doit avoir de fermeté.
« Bonsoir, mon cher fils, tu sais si je t'aime. Parle souvent de moi à ta femme. J'ai besoin que tu l'occupes de moi, parce que j'ai besoin qu'elle aime ton Louis. »
Enfin lorsqu'il apprend que Decazes et sa femme vont rentrer à Paris, il écrit :
« Demain, à pareille heure, j'aurai serré dans mes bras une fille de plus, et c'est un grand plaisir d'embrasser ses enfants. Je vous donne mes commissions coutumières, et bonsoir. »
Ce récit d'un grand mariage sous la Restauration que les curieux documents qu'on vient de lire m'ont permis de reconstituer doit nécessairement être complété par d'attachants détails qu'ils nous fournissent encore et qui donneront au lecteur une idée très exacte du cadre en lequel se déroulait alors la vie mondaine.
Le lendemain du mariage, la comtesse Decazes présida le déjeuner offert à la famille de son mari qui était venue pour la journée à Étiolles. Elle nous décrit sa toilette, robe en mousseline blanche doublée de rose,
bonnet de denteHes avec des rubans roses. Ce qui paraît lui avoir été moins agréable, c'est qu'il y eut, tous les jours suivants, des convives à déjeuner et à dîner. Elle trouvait sa lune de miel un peu trop bruyante et mouvementée.
« Les premiers qui vinrent furent le duc de Gramont et le duc de Guiche. Le premier venait pour chercher et reporter au roi des nouvelles du jeune ménage. Le second m'amenait un cheval que le roi me donnait avec brides et selle à mes armes, le tout très beau. On me fit monter ce cheval, et nous allâmes nous promener dans la forêt de Sénart. Je n'osais dire que ce cheval était dur et désagréable, mais je le pensais. Heureusement, notre cocher l'ayant mené promener s'en aperçut et dit à mon père : tt — Je dois prévenir monsieur le comte que ce cheval n'est ni élevé ni poli, et qu'au premier jour il laissera mademoiselle, pardon, je veux dire madame, et quittera la compagnie.
« Mon père avertit mon mari qui avait eu grand'peur en me voyant sur cette béte, et je ne la montai plus. » Rentrée à Paris avec son mari, la comtesse Decazes s'installa à l'hôtel du ministère delà police, quai Malaquais. L'appartement privé du ministre, indépendant des salons de réception, était au premier étage. Il y avait un salon s'ouvrant sur une vaste terrasse qui donnait sur le quai, tendu en satin violet avec des rosaces jaunes, les meubles en acajou, forme empire, recouverts en même étoffe ; une chambre à coucher, tendue de satin jaune à rosaces violettes, le lit a tout ce qu'on peut imaginer de plus empire et même consulat » , en forme de bateau, chargéde dorures, une marche tout autour, une couronne en acajou d'où tombaient des rideaux en satin et mous- >eline. a On disait que cette chambre avait été arrangée
pour le mariage de Fouché avec Mlle de Gastellane. » A mentionner encore un luxueux boudoir avec des bibliothèques où s'étalaient les œuvres de Massillon, les lettres de Mme de Sévigné et autres livres de même genre, « de ceux que peut lire une jeune femme » . Notre héroïne avoue qu'elle était vraiment très bien logée. Le soir de son retour, il y eut au ministère dîner de famille. « J'étais très étonnée et (us très embarrassée quand je me trouvai au milieu de la table autour de laquelle étaient assises tant de personnes que je connaissais à peine. Mon père vint après dîner, et je fus plus à mon aise. Puis il me mena au spectacle où était déjà ma tante. Mon mari vint m'y chercher en sortant de chez le roi. »
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