‹ Louis XVIII et le duc Decazes, 1815-1820;Chapitre 19 sur 36 · CONSEILS DU ROI A DECAZES · texte numérisé non relu

CONSEILS DU ROI A DECAZES

« 31 octobre 1816.

« Voici vos papiers, mon cher enfant. Je vois avec plaisir relativement à la note, que vous trouvez difficultés sur la forme et non sur le fond; celle-ci seroit insoluble, l'autre ne l'est pas; je m'en vais me mettre à travailler, envoyez-moi vo$ idées, je voudrois avoir fini ma besogne avant 5 heures 1/2^ heure à laquelle je vais aux premières vêpres de la Toussaint et après laquelle je désire n'avoir plus à in'occuper des affaires de ce monde. Le discoursde M. de M... est gentil, d*uneaussi ! ! ! Mais point de récrimination ; il ne faut pas que je laisse la poutre dans mon œil si je veux avoir le droit de tirer la paille de celui de mon prochain.

u Si vous m'avez &it de la peine, c'est parce que j'ai senti que voas vous faisiez du tort, que vous nuisiez au plus cher objet de mes désirs qui est de voir l'univers vous apprécier comme je vous apprécie. Quand j'étois jeune,jem'appliquoisà chercher quiconque de près ou de loin tcnoit à i*objctaîiiié, et je tûchois de lui plaire afin que mon nom ne fût jamais prononcé devant elle sans un peu d'éloge; j'appelois cela organiser mon clavecin. Ce qu'un sentiment auquel j'ai renoncé me feroit faire, un autre sentiment plus légitime et non moins tendre me fait désirer vous le voir £ûre, et quand vous me désaccordez mon instrument, vous me faites de la peine. »

San8 date, mais de 1816.

«Actuellement, pennettez-moi une réflexion que je crois importante pour vous et qui par conséquent l'est beaucoup pour moi. Vous avez l'habitude de la récrimination; je sais qu'il est bien tentant quand on sent qu'on a eu raison de dire : Que ne m'avez*vous cru ! Mais cette satisfeiction qu'on accorde à son amour-propre blesse celui des autres tant que la nature est en délibération. Tonnons, crions^ allons jusqu'à dire : Vous ne me croyez pas ; vous verrez ce qui vous arrivera. Alors on peut ramener et celui que vous avez ramené même par ce moyen, finit par vous en savoir gré. Une fois la chose faite, on peut encore lui faire sentir qu'il a tort, mais en tête à tète, en évitant le ton de reproche, en montrant seulement avec des formes douces le désir de lui rendre l'expérience du passé profitable . Ques'ily a un sermon (s'il y en a davantage, c'est une leçon que vous lui donnez), elle l'humilie, et il faut une vertu plus qu'humaine pour pardonner l'humiliation de la colère, la haine, et tous les maux qui peuvent en résulter. Ah! mon cher enfant! vous n'avez que trop d'ennemis ; ne vous en faites pas parmi vos amis, et si moimême en vous disant ce que je crois être la vérité, je suis tombé dans l'inconvénient que j'ai essayé de dépeindre, ne vous en vengez que sur ce papier, n

Sans date, mais de 1816.

u Vous avez une qualité et un défaut qui ne s'allient que trop souvent. Facilité pour le travail et paresse d'esprit. On compte sur l'une et on se livre à l'autre. La besogne se fait cepen-

dant, mais Touvrier y gagne un renom de légèreté qui tôt ou tard lui devient funeste; c'est ce qui a perdu M. de Galonné. Je l'ai vu de mes yeux. Je ne viens pas, au reste, vous proposer de dompter celte paresse d'esprit, mais je voudrois vous enseigner l'art de vous y livrer avec délice, cet art consiste à substituer le repos à l'oisiveté. Personne n'est plus paresseux que moi; eb bien, j'ai toujours éprouvé que différer le travail n'est pas une jouissance, tandis que le repos après le travail en est une délectable, sans quoi le travail forcé comme il Test toujours quand il est attendu est plus fetî gant et moins bon, tandis que dans celui qui est commencé de bonne beure, la perspective du repos donne à la fois courage et facilité. »

«10 août 1816.

u II iaut, mon cber enfant, que je vous parle d'un nouvel article du Courrier anglais auquel il faut river son clou en mettant dans vos journaux en substance que quelques gazettes étrangères se plaisent à mauvaise intention à annoncer des troubles, des dissensions qui n'existent pas, que les personnes qu'elles exilent sont fort tranquillement à Paris, que les préfets obéissent aux ministres et qu'ils savent bien que s'ils agissoient autrement, ils seroient destitués. Je n'en dis pas plus parce que vous avez sûrement lu la traduction de l'article qui a l'air de sortir du portefeuille de Julien. »

« 13 août 1816.

u Vous me demandez, mon cber enfant, si je suis content de l'article du Journal des meures; c'est sans doute la vérité que vous désirez; eb bien, je ne le suis pas du tout. Il est fort bien fait sans doute, mais il y a ce que je n'y chercbois pas, et en revanche, il n'y a pas ce que j'y chercbois. Si par hasard vous avez conservé ma lettre d'avant-hier au soir, laquelle, me mandiez-vous hier, contenoit un article tout fait, rcHsez-la, comparez, et si vous y trouvez la plus légère ressemblance avec l'article d'aujourd'hui, vous serez beaucoup plus habile que moi. J'espère demain retrouver ma pensée, non dans un seul journal, mais dans tous. »

« 14 août 1816.

u En attendant le paquet, mon cher enf[int, voici toujours

quelques lignes. Il faut que vous grondiez vos censeurs, car excepté le Fidèle Ami du roij pas un journal n'a répété l'excellent (je le dis exprès, car il est excellent) article du Journal des maires. Cependant le Moniteur sembleroit mériter mon indulgence, car il a été aussi sot que moi*, il a cité l'article insignifiant et n*a pas fait mention du bon ; mais, plaisanterie à part^ il faut que demain (plus tard seroît un peu tard) l'article soit inséré dans les journaux. Je voudrois même qu'il n'y fût pas en forme de citation, il en produiroit plus d'effet, et l'auteur a trop d'esprit pour crier au plagiat. »

« 5 juin 1817.

« Tu as sûrement lu le Journal des Débats d'aujourd'hui, mon cher fils; tu n'y es pas grossièrement injurié comme Pasquier l'a été hier, mais l'article ne m'en déplaît que davantage, d'autant que nous avons, il faut l'avouer, un peu prêté le flanc, en ne relevant pas sur-le-champ le gant de Bignon. Plus j'y pense, plus j'en suis affligé. Au reste, il faut nous attendre que le Journal des Débats sera encore pire demain, pour se laver de l'inculpation que lui fait le Constitutionnel (à propos de Pasquier, s'il te plaît) d'être un ministériel honteux. »

« 22 novembre 1817.

u Parmi tous les papiers que je vous renvoie, mon cher enfant, je n'en vois qu'un d'assez intéressant, c'est celui qui traite la question si les Chambres représentent ou non la nation! Si cette question assez imprudemment, quoique à de bonnes intentions, mise en avant alloit se traiter, je crois qu'on ne peut la résoudre que par un distinguo : pour la législation oui, pour le Gouvernement non, et si l'on objectoit que la Chambre est bien moins nombreuse que celle des Communes, il est aisé de répondre qu'en Angleterre, il y a trois sortes de représentation, celle des comtés, des cités et des bourgs, tandis que nous n'en avons qu'une, celle des départements, qui renferme tout et qui par conséquent est aussi parfaite que celle de nos voisins. j>

• Janvier 1818.

« Si tu as trouvé^ mon cher fils, que ton vieux père avait

) air triste, je ne t'accuserai pas cette fois de ne pas être bon pliysionomiste. Eh! cela peut-il être autrement? Le compte que tu m'as rendu de ta santé m'a fait de la peine, et ce que j'en ai entendu, même vu, n'a pas raccommodé ce que j'avais lu. De plus, je me suis avisé de lire ce pamphlet, je sais fort bien que ces sottises ne remuent point ta bile, qu'elles ne peuvent te faire aucun mal; je sais encore que si elles m'étaient adressées, je serais le premier à en rire et que j'ai par conséquent (jrand tord de m'en affecter, mais vois-tu, si je voyais quelqu'un te coucher en joue, j'aurais moi-même p... dans le bassinet, que j'éprouverais un sentiment pénible. »

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