SUR DIVERS SUJETS
Les lettres qui suivent ne tiennent entre elles par aucun lien. Elles ont trait à des sujets divers. Mais, dans leur diversité, elles ne détruiront pas l'idée que, par les précédentes, on a pu se faire du caractère et de l'esprit de Louis XVIII.
« Janvier 1816.
il La Chapelle où l'on a fourni des chevaux au g^énéral Wilson (i) ne peut être la Chapelle Saint-Denis près Paris, d'abord parce qu'il n'y a pas de poste, ensuite parce qu'une fois sorti par la barrière de Clichy, ce serait faire une lieue de trop, que de retourner à la Chapelle Saint-Denis. L'endroit en question est sûrement la Chapelle en Serval sur la route de Valenciennes, à neuf lieues de Paris et deux en deçà de Senlis. Je crois l'observation essentielle pour éviter une mesure inutile et par conséqent nuisible. »
Sans (Lite, mais de 1816.
«Je suis un peu, mon cher enfant, comme un certain comte de Nazelle qui, un beau jour, se prit de dispute dans un café avec un sous-lieutenant d'infanterie, lequel alla le lendemain matin chez lui pour lui demander raison.
u — Comment, lui répondit le valeureux comte, moi qui ai cent mille livres de rente, j'irais me couper la gorgée avec un
(1) Un des complice! de l'évasion de Lavalette. On était à sa recherche.
homiuequi n'a peut-être pas milleécus de bien ! Vous vous moquez de moi. Si vous avez envie de vous battre, j'ai là-haut un frère qui n*a que la cape et Tépée, comme vous ; il fera votre affaire !
ti Et moi, je dis à Benjamin Constant :
i< —Comment, faquin, tu crois qu'à mon âg;e, j'irai m'échauffer la bile à lire tes sottises; )'ai des ministres pour te lire et te faire répondre. Je lirai l'antidote de V., mais pour ton poison, le diable m'emporte si j'y mets le nez ! »
San8 date, mais de 1816.
u Voici votre paquet, mon cher enfant, mille remerciements d'y avoir joint la lettte, j'ai cru que je ne pourrois jamais vous écrire. A peine avois-je achevé la lettre du paquet, voilà le maréchal Macdonald qui, tout en me demandant pardon d'être un peu long (comme le petit suisse demandoit au chevalier de Gramont pardon de la liberté grande), m'a tenu cinq quarts d'heure. Il est vrai que tout n'a pas été ennui. U y avoit dans un de ses rapports cinq fois contumace, et cinq fois il a dit coU" tumace. Après lui, est venu M. du Bouchage (1) avec d assez mauvaises nouvelles de Saint-Domingue, encore une demiheure. Enfin me voici écrivant... »
Sans date, mais de 1816.
u Voici VOS papiers^ mon cher enfant. Le grand dévouement du général M... (2) me rappelle un dialog ue dont j'ai connu les interlocuteurs, entre un petit garçon et sa mère qui venoit de perdre son oncle qu'elle aimoit beaucoup :
u — Maman, je suis bien fâché que ton oncle soit mort !
« — Je te remercie, mon enfant, viens m'embrasser.
u — Maman, donne-moi du bonbon.
u — Je n'en ai pas, mon enfant.
u — Maman, je ne suis plus fâché que ton oncle soit mort, n
Sans date, mais de 1816.
c( Je ne m'arrêteroi pas, mon cher en&nt, à la note anonyme
(1) Ministre de la marine.
(2) Ce général faisait des rapports de police et en demandait, quoiqu'il prétendit n'agir que par dévouement, un prix que le roi trouvait exorbi- Unt.
du 10 septembre. Sous le masque de Tintérêt de votre propre conversation, elle cache un venin dang^ereux. Écoutez-moi : ceux qu'on y appelle de braves modérés des Cent- Jours sont de francs jacobins. 11 faut des modérés comme Bellart, comme vous si vous aviez Tâge, et tant d'autres, que je pourrois citer. Ainsi que vous l'avez dit vous-même, ni ultra, ni citra. Travaillez-y, et travaillez-y sans relâche !
u II est un autre point que vous ne devez pas négliger, c'est d'entretenir les bonnes dispositions de mes neveux, et sur ce point, vous pouvez plus que personne. Ne laissez donc jamais plusieurs jours sans les voir vous-même, car l'ennemi ne s'endormira pas. Vous avez vu l'effet de quelques mots dits par Fitz«- James. »
Sans date, mais de 1816.
u Je viens, mon cher fils, de faire ce qui s'appelle à mauvais jeu bonne mine; je n'ai pas eu l'air triste au conseil, j'y ai ri, et même plaisanté, mais le diable n'y perdait rien. Je n'ai pas le cœur dur, tu le sais bien, je crois le repentir de Grouchy plus vrai peut-être que celui d'aucun autre. J'ai envie de complaire à Sp..., de seconder sa générosité, de prouver combien ma tendresse pour lui est grande; je désire par-dessus tout faire du bien à ton cœur, à ce cœur si excellent, où je suis si heureux d'être logé, et cependant je résiste atout cela! Ah! il Éaut avoir de grandes raisons! je ne te cacherai rien. 11 y a trois êtres en moi, l'homme, le repentir de Grouchy exprimé d'une manière si touchante l'a du reste désarmé. Le père volerait avec joie au-devant du désir de ses enfants. Le roi croit que la gravité du délit lui interdit la clémence, et il s'y refuse.
« Tu me citais hier Soult. Soult s'est rendu coupable de rébellion (vis-à-vis de toi, j'appelle les choses par leur nom), il s'est rendu coupable de trahison et d'ingratitude, puisqu'il a été mon ministre, que je ne l'ai pas renvoyé, et qu'au contraire j'ai continué à le traiter avec bonté, avec distinction même. Voilà de grandes fautes, mais que sont-elles auprès du crime de lèse-majesté, surtout au temps qui court? Aujourd'hui, le respect dû à la personne du roi, à celle des princes qui ont tous un droit plus ou moins rapproché, mais égal, à la couronne, est si affaibli! moi-même je suis accusé de faire peu de cas de ce
qui arrivera après moi. Je dois donc me laver de cette calomnie en prouvant, plus que je l'aurais fait dans d'autres moments, ma vénération pour la lég^itimité. 11 est aussi nécessaire d'ôter une arme à mes ennemis en ce point que par la nomination du lieutenant du roi de Vincennes, quoique je regarde, ainsi que toi, cette nomination comme devenue par les circonstances d'une haute importance politique.
<c Tu me disais hier que Grouchy ne serait pas des premiers puisqu'il y a déjà eu plusieurs bannis de rappelés. Non, la séance du 17 a commencé une nouvelle ère, et ceux dont j'ai signé tout à l'heure le rappel sont véritablement les premiers. Tu savais tout cela, mon fils. As-tu prévu l'effet que ta lettre produirait sur moi? Elle a déchiré dans la partie la plus sensible ce cœur qui est tout à toi. Mais crois- tu que je te le dise pour en ag;ir autrement? Tu serais bien injuste. Non, je te le dis, quoique certain de te faire de la peine, parce que j'ai besoin d'épancher la mienne dans ton sein. Fais-en de même. J'aime mieux ta confiance qui me fait souffrir, que ton indulg^ence pour mes maux, n
Sans date, mais de 1817.
u Tu as pu être surpris, mon cher fils, de recevoir sitôt un mot de moi, mais la commission qu'il renfermait a du faire promptement cesser cette surprise. Je te dirai que le fond de l'affaire m'est bien connu et que la démarche du bon ange (1) n'est, comme tu t'en doutais bien, pas la première qui ait été faite auprès de moi. L'homme en question est aussi coupable qu'on puisse l'être; c'est le lendemain du jour où j'ai passé ma garde en revue, qu'il a abandonné les étendards que je venais de donner au régiment et auxquels les mains de mes nièces venaient d'attacher leurs cravates. Ce n'est pas tout, il est parti tout montée tout équipé, et a vendu à son profit cheval, uniforme, etc., et a joint par là au crime de désertion celui de vol. Aussi ai-je sévèrement repoussé toutes sollicitations qui m'ont été faites. Mais
Zaïre l'a voulu, c'est assez, et moa cœur,
En doaaaat Losigaan, le donne à son vainqueur.
(1) Madame Princeteau, sœur de Decazes.
«< Le ^arde des sceaux va venir, rien n'est impossible dans ce genre-là, et la peine sera commuée, bien moins dans la vue d'obliger le bon ange que pour attirer sur elle les bénédictions de toute une famille et les prières de cet infortuné qui devra la vie à son intercession.»
« 26 avril 1816.
« Je n'ai encore rien reçu de vous, mon cher en&nt, cela ne m'inquiète pas, mais cela m'étonne, et si vous voulez que je vous dise toute la vérité, cela me contrarie. C'est en allant à la messe que je distribue ordinairement ma journée, et j'aurais été bien aise d'avoir auparavant de vos nouvelles. Privé de cette ressource, je me suis arrêté au parti qui m'a paru le plus vraisemblable, parce qu'il est malheureusement le plus raisonnable, et je me suis arrangé de telle sorte que, vinssiez-vous, je ne pourrais pas vous voir; ainsi, eussiez-vous, ce qui est bien peu croyable, toutes les permissions nécessaires, ne venez pas aujourd'hui ; nous nous en dédommagerons demain.
tt Je fermerai le plus tard que je pourrai ; en attendant, après vous avoir embrassé de tout mon cœur, je vous dirai que j'ai nommé ce matin M. de Puymaurin directeur de la monnaie des médailles. »
« 15 octobre 1816.
« Je ne vous envoie pas, mon cher enfeint, l'oraison funèbre de la reine (I). J'y substitue une brochure qui, depuis je ne sais combien de temps, occupe inutilement une place sur mon bureau. Je garde l'oraison funèbre pour la lire. Bonne ou mauvaise, elle aura du moins pour moi le mérite de m'entretenir de l'objet de ma tendresse, aussi vive que dans nos jeunes ans, et d'une douleur que vingt-trois années n'ont point atténuée.
(1) C'est de Marie-Antoinette que parle ici le roi. Son langage ne laisse pas d'être surprenant quand on le rapproche du rôle qu'il avait tenu avant et pendant la Révolution, et que la malheureuse reine qualifia avec tant de sévérité dans sa correspondance avec Fersen. Ce langage, Louis XVIII le tint souvent quand il fut monté sur le trône. Il disait à la duchesse Decazes : « C'est un ange que je pleure toujours. » Il est vrai que le comte de Provence et Louis XVIII sont deux hommes très différents, et que le second, par sa modération, sa prévoyance, sa sagesse, semble avoir pris plaisir à désavouer tout ce qu'avait fait le premier.
Je vous aime d'avoir songé à cette distribution. Ah! oui, si le séjour du bonheur lui est encore fermé, si nos prières n'ont pas assez d'efficacité pour lui en ouvrir l'entrée, armons^nous pour la forcer de celles des pauvres soulagés en son nom. Si les fonds manquent pour la chapelle, parlez ; j'y suppléerai sans employer la petite clé. »
Sans date, mais de 1816.
u Voici vos papiers, mon cher enfant (1). La lettre du prince de Metternich est sûrement importante, mais celle du duc de Richelieu l'est bien autrement. La vôtre m'a un peu remonté, mais pas tout à fait encore, l"* Je ne vous trouve pas même sur les élections ce ton d'assurance qui a le pouvoir de m'en donner ; 2* je suis très mécontent des nôtres qui, par leur négligence à assister aux séances de la Commission, perdent des causes gagnées; 3* je vois avec plus de douleur encore que cette majorité-ci marche sur les traces de l'autre. 11 lui faudra aussi des victimes humaines, n
« 20 février 1817.
u Voici vos papiers, mon cher enfant, je ne m'attendais pas au billet qui d'ailleurs est aussi bête qu'impudent ; on y traite le duc de Wellington (3) comme on traiterait Talma dans une petite ville de province, où il jouerait un rôle en passant. Pozzo sera à ce dîner, et je ne le lui ai pas déconseillé à cause du duc, mais pour vous je ne crois pas que la Seintaisie vous en prenne. Sçavez-vous bien que j'ai lu ce matin une lettre uHrcLCÙe où il est dit que les ministres ont fouetté Laffitte avec des roses sans épines? Que serait-ce si l'on vous voyait aller casser la croûte chez lui? »
(1) La lettre de Metternich à laquelle le roi fait allusion, et que j'ai citée p. 177, avait été adresaée au baron deBinder, homme de confiance du diplomate autrichien à Tambattade de Paris. Copiée à la potte, elle contenait la preuve que Talleyrand appelait l'influence de l'Autriche au secours des ultra-royalistes, et que Metternich, tout en se déclarant résolu à ne pas suivre cette politique, s'efforçait de savoir ce que Talleyrand avait dans son sac.
(2) Il s'agit d'une invitation à diner chez le banquier Laffitte, adressée à Decaxes.
468 LOUIS XVIll ET LE DUC DECAZES.
Sans date, niaU de 1817.
K Je suis très fiàché, mon cher fils, que Pasquier n^ait pas été à Villeneuve. 11 me parait difficile à présent de cacher la consultation extra-consiliaire, et, étant connue^ elle produira nécessairement un très mauvais effet. Du reste, à présent, aleajacta estj il n*y a plus à en revenir.
u Je suis plus que fâché, je suis affligé de te voir attaché à cette expression de libertés publiques. S'appliquât-elle à la Cour de Rome , elle est vide de sens (I). Jamais les Grég^oire VII et les Boniface VIII ne surent ce que c'étoient que les libertés publiques. G'étoit tout uniment l'autorité royale qu'ils vouloient assujettir à la leur.
M Auroit-elle un autre sens? Tu ne vois donc pas combien elle est déplacée dans la bouche qui commence jusqu'à une nomination de notaire par Louis par la grâce de Dieu? Je nCattends bien qu'on proposera des modifications aux lois sur la liberté de la presse, mais si j'en annonce aujourd'hui pour un liard, demain on m'en demandera pour un écu, et assurément dans la première note que tu m'as remise, tu étois loin d'en manifester l'intention. Tout cela me contrarie et me donne une humeur de chien. J'en aurois bien davantage si je n'espérois et ne croyois que la campagne te fera du bien. »
(1) On préparait le difcours du Trône, et dans le projet ministériel à propos du concordat qui se négociait avec la Cour de Rome, les ministres avaient introduit cette expression.
Lettre de Pasquier à Decazes sur le môme sujet :
m Novembre 1818, 9 h. du matin.
tt J'ai suivi, mon cher ami, vos instructions de point en point. J 'étois à 8 h. 1/8 chez le roi et lui ai remis les papiers. Nous n'avons point eu de succès dans nos principales observations. Le roi n'a pas voulu des mots nos libertés publiques. Il a persisté à^ne pas vouloir parler des cour* prévôtales et de la liberté de la presse. Il veut rétablir la phrase sur la religion que nous avons trouvée un peu longue.
H A tantôt, tout à vous de coeur et d'âme.
« Pasquier.
« Mole a été hier conter à D. de Richelieu et à Laine notre séance de la veille avec Royer-Gollard et les autres. Il l'a encore plus monté contre Royer. Cela étoit fort nécessaire! »
PIÈCES HISTOniQUES. 469
« 18 janvier 1818.
« Le commencement de ta lettre, mon cher fils, m'avoit fait bien du plaisir, mais le cahin-caha de la fin a tout gâté. Je souhaite avec tant d'ardeur qu'aujourd'hui, demain, peut-être encore jeudi, tu ayes le ]ibre exercice de toutes les facultés corporelles et intellectuelles ! Si tu faiblissois. Chateaubriand auroit peut-être la bassesse d'en triompher. Si j'étois là, je lui rappellerois que les bourreaux d'Eudore l'insultoient aussi sur ce que sa marche est ralentie par les tourmens qu'il a éprouvés ! Mais non, tu ne faibliras point, et dusses-tu succomber, on diroit encore de toi :
Et 8on dernier soupir fut un soupir illustre Qui, de cette grande âme achevant les destins, Etala tout mon fils aux yeux des assassins.
M Je dis cela parce qu'il faut tout prévoir, car je suis sans crainte de ce côté. Mais il y a une autre chose qui me chipote. Le duc de Richelieu vient souvent avant d'aller à la Chambre. Il est une heure et demie, je ne l'ai pas encore vu ! Je crains que le Romain (Laine) ne l'ait été pour deux. Mieux vaudroit alors que Mole dont les intentions sont incontestablement bonnes, les eût gardées.
ti J'avois écrit ces cinq lignes lorsque le duc de Richelieu est arrivé, et m'a parlé de l'ordonnance dont tu m'as fait voir la minute hier au soir : il a l'idée de mettre dans la commission M. de B... à la place de M. de Calonne. J'ai insisté pour celuici. La chose est restée entière. Ce sera à toi à voir lorsque tu apprendras l'idée.
u Après cela j'attendois autre chose, et je te l'avoue, le cœur me battoit ; hélas ! il bat à présent d'une autre façon. Rien n'est venu. Il est impossible que d'ici à mercredi, Pasquier, qui m'a communiqué son idée, ne m'en reparle pas. Que lui dirai-je? Je serois assez de l'avis de madame ***. S'il falloit détruire le ministère de la police dans cette détestable désorganisation, l'organisation qu'elle propose seroit la moins mauvaise de toutes. Mais pour des idées ultérieures, néant.
u Pesons les faits. Le ministère de la maison se compose de deux parties : la première, la proposition aux grandes charges
de la maison (car dans chaque partie le çrand officier propose des subalternes) et Texpédition des provisions ou brevets de tontes, grandes ou petites; â* Tadministration des retenus de la liste civile* sur quoi il faut observer que chaque partie de la maison a des fonds assignés dont le chef est l'administrateur, sauf à compter avec le ministre, qui, de toutes les parties assignées, est libre de former un budget dont il n'est comptable et responsable qu'au roi seul. Chose bien essentiel à maintenir, pour que ledit seigneur roi ait du moins quelque ombre de liberté, non seulement pour Tadministration, mais encore pour le choix du ministre. Il en résulte que celui-ci ne doit pas fsiire partie du Conseil composé d'hommes responsables, car il faudroit qu'il partageât leur sort s'ils venoient à tomber. Mais M. de Rlacas a siégé au Conseil, cela est vrai. Mais comment étoit-il composé? d'abord des responsables, et de sept personnes qui ne l'étoient pas. L'exemple ne prouve donc rien.
« Que si le ministre de l'intérieur, je suppose, avoit en même temps la maison, d'abord la liberté de la liste civile seroit du moins bien compromise, et puis, si ce ministre, qu'on doit supposer qui seroit l'homme du roi, étoit obligé de quitter l'intérieur, pourroit-il garder la maison? Non certes, voilà donc le roi qui perdroit son homme de confiance. Je suppose actuellement que je te fisse ministre de la maison. D'abord il faudroit que tu quittasses le Conseil, je viens d'en exposer les motifs, et pour ne rien dire d'autres inconvénients majeurs, tu descendrois d'évéqne meunier.
u De plus, aux termes où nous en sommes, on ne manqueroi t pas de s'écrier comme feu lord Chatham : a Je vois derrière le trône quelque chose de plus grand que le trône qui m'offusque, r*
u Et souvenons-nous que Jacques III, le monarque dont la volonté est la plus ferme qu'on ait peut-être jamais connue, a été forcé, par ces criailleries, non seulement d'éloigner de sa personne lord B..., son ancien gouverneur, Thomme qu'il ai moi t le mieux au monde, mais encore de rompre tonte correspondance avec lui. Point donc de pareilles mesures. Où m'a entraîné un article de forme (l) ! »
(i) Il était question de moditications ministérielles. Decazes, soutenu par ses collégnes, demandait la suppression du ministère de la police et
Sans date, mais de 1818.
u Vous VOUS trompez, mon cher enfiant, si vous croyez me parler cordon pour la première fois. Vous m'en avez dé'ik verbalement dit un mot que j'ai laissé tomber parce que je ne coûte pas l'idée.
Il II y a, il est vrai, des exemples de double transmission ; mais elles ont toujours un peu prêté au ridicule, et ce seroit bien pire aujourd'hui. Ce n'est même pas sans quelque peine que je me suis déterminé à en faire une, mais j'ai cru pouvoir, en honorant un ancien et fidèle ami du roi, mon firère, jeter une fleur sur la tombe déjà ouverte d'un homme respectable que sans cela, elle eût englouti quelques jours plus tôt.
a D'ailleurs, je vous diroi que je ne trouve pas ce genre de grftce analogue au caractère un peu catonicien de M. Laine. Elle sent trop la faveur, elle lui nuiroit auprès de ses détracteurs, et je ne crois pas qu'elle augmenteroit sa considération auprès de ceux qui lui rendent justice. Peut-être même produiroit*elle un effet contraire. Je ne développe pas ma pensée tout entière; mais j'en al dit assez pour être intelligible (1). »
«8 juillet 1818.
c Je devrois, mon cher fils, aimer le 8 juillet de préférence à tout autre jour; c'est celui où tu entras en fonction d'une manière dont le souvenir n*auroit jamais dû s'effacer et subsistcroit dans toute sa force, si la haine fondée sur l'ambition pouvoit se calmer, si elle n'avoit des séides, témoin le maire de Saint-Cloud. La Châtre m'a raconté ce matin que notre bon maréchal Oudinot a fait hier une sortie contre le maréchal
avait proposé au roi de le nommer ministre de la Maison. Le roi s'y refusait, entendant que ce ministère, qui, d'ailleurs, n'avait pas été rétabli depuis la première Restauration, restât en dehors de la politique et de la responsabilité ministérielle. Le ministère de la police fut supprimé à la fin do 1818. Decazes devint ministre de Tintérieur, et le roi persista à ne pas nommer de ministre de la Maison.
(1) M. de Sèze venait de mourir. Il était cordon bleu, et Decazes avait proposé au roi de nommer à sa place M. Laine, qui était alors ministr* de l'intérieur.
Gouvion, )e traitant de cheval de carrosse qui perd Tarinée (1). i( L'aventure d'hier au soir me donne d'autant plus d'humeur que je crains que cela ne recommence, et que je n'ai pas là le duc de Gramont pour y mettre ordre. Ne t'inquiète pourtant pas de cette disposition morale. »
« 4 leptembre 1818.
u Te faire de la peine, mon cher fils, est certainement de toutes les choses, celle qui peut m'en faire le plus; mais considère le mal que Marmont et son jacobin Fabvier nous ont fait; il est immense; il est irréparable. Est-ce trop pour cela d'un mois de pénitence? car je ne puis donner ce nom qu'à la suspension de service (2). Il peut paraître extraordinaire que le conseil soit pour l'indulg^ence et le roi pour la sévérité; mais en fait d'extraordinaire, il y a quelque chose qui me le semble bien davantajfe, c'est que le public connaisse l'opinion du conseil, avant que l'affaire soit décidée. Je suis homme, je puis me tromper; peut-être a vez-vous tous raison; mais crois-tu qu'il soit hors de propos que l'on sache que le roi a une volonté à lui, eût-il tort d'en avoir dans telle ou telle occasion? Il me parait au contraire que cette volonté bien prouvée est la seule chose du monde qui peut et doit donner le plus de force au ministère, car le grand cheval de bataille de nos adversaires est de dire que je n'ai point de volonté à moi, témoin ce que La Rochejaquelein a osé dire en face à Bellart; au surplus, nous en reparlerons tant que tu voudras. »
a 13 octobre 1818.
u J'avais déjà, mon cher fils, appris la nouvelle de Londres (3), par ma nièce qui reçoit toujours les papiers anglais longtemps avant moi; j'aime à croire que la dernière version du courrier est la bonne. Mais quoi qu'il en soit, le silence de M. d'Osmond (4) est inexplicable. S'il avait écrit, fût-ce en chif-
(1) Toujours à propos de la loi du recrutement qui avait à ce point exaspéré le parti de la Cour qu'il y eut parmi les Gardes du corpa dea actes de mutinerie, auxquels le roi fait allusion dans la fin de sa lettre.
(î) Marmont avait reçu l'ordre de ne pas paraître à la Cour pendant un mois.
(3) Le bruit avait couru que Napoléon s'était évadé de Sainte-Hélène. G'éuit pendant le Congrès d'Aix-la-Chapelle.
(4) Le marquis d'Osmond, ambassadeur à Londres-.
fres, certainement la dépêche serait déchiffrée et M. d'Hauterive meTaurait déjà apportée. Eût-il écrit directement au duc de Richelieu, il ne serait pas moins inexcusable de n'avoir pas aussi écrit ici. Le crochet d'Aix-la-Chapelle peut faire perdre un temps précieux. Son devoir était, au premier bruit répandu, d'aller chez le ministre, de le sommer au nom de la bonne intelligence, de l'intérêt commun, de lui dire la vérité et de nous la mander aussitôt par duplicata et par triplicata, afin qu'elle arrivât plus sûrement. Certes le temps ne lui a pas manqué ; la nouvelle est arrivée à Londres dans la nuit, peut-être du samedi au dimanche, mais au moins du dimanche au lundi, et la poste ne part que le soir. Cette négligence me déplait plus que je ne puis le dire; il est embarrassant d'avouer que je n'ai rien d'ofBciel, et puisque ferons-nous,ou que ne ferons-nous pas dire aux journaux? u Tout cela m'est arrivé dans un mauvais moment. La correspondance de ce matin m'avait donné de l'humeur, force lettres de gens effrayés, ce n'est rien, mais une de Germain qui fait le mécontent, parce qu'il n'est que maître des requêtes; il croit apparemment qu'on fait des conseillers d'Élat comme des chandeliers ou des lustres. Item, ton beau-père est un peu trop comme le R. P. Bonifoux, homme de bien se faisant tout à tous. Est-ce qu'il n'écrit pas une lettre de quatre pages, toute pleine d'amitié et de confiance, à ce coquin de Vitrolles? Comment ne le voit-il pas, au moins dans le désir de ce misérable, tout dégouttant de ton meurtre (1),
Et ta tète à la main demandant son salaire?
u De tels amalgames me font dresser les cheveux à la tête. Il est vrai qu'il cherche à le convertir, mais peut-il s'en flatter? La seule chose qu'on ne pardonne jamais, c'est le mal qu'on a soi-même fait, ou, ce qui revient au même, cherché à faire; et si le Vitrolles feignait d'écouter, je crierais encore à qui voudrait traiter avec lui :
N*en attendez jamais qu'une paix sanguinaire.
u Tu vois que je cherche à te faire ma cour, car je ne plains pas les citations. »
(i) Le roi était convaincu que Vitrolles avait voulu faire assassiner Decazes.
•< 24 octobre 1818.
« Tu espères, mon cher fils; moi, je désespère, et la preuve, c'est que me voilà la plume à la main. Au reste, depuis quelques jours, tu es dans une belle veine d'espérance, car je te vois content de presque toutes les élections, et cependant, excepté Seine-et-Marne en entier, MM. Wendel et Simon dans la Moselle, et Camille Jordan dans l'Ain, tout le reste est au moins bien médiocre. Je veux croire que beaucoup de ces gens-là, pris isolément, seraient ministériels, qu'aucun d'eux ne s'alliera avec les ultras ; mais quand ils se trouveront en contact avec des Ghauvelin, des Laffitte ou des Royer-GoUard, peut-on croire qu'ils ne seront pas ultralibéraux, indépendants ou doctrinaires? Joignons-y les ultras qui s'y rallieront, où sera notre majorité? Est-ce chercher volontairement de la peine, que de voir la censure des journaux abolie, le jury pour les délits de la presse, une loi à la diable sur la responsabilité des ministres, etc., etc.? Ote-moi toutes ces petites inquiétudes-là, tu me rendras un bien grand service. »
«Î7 octobre 1818.
u Voici tes papiers, mon cher fils, je ne sais pourquoi la lettre du duc de Wellington s'y est retrouvée. J'ai bonne espérance pour demain. Saint-Gricq que j'ai vu ce matin n'a pas un doute.
« Le duc de Duras m'a dit ce matin que la princesse Bagration avait reçu hier au soir la nouvelle positive que l'empereur de Russie ne partirait de Soissons qu'à 9 heures, ce qui le ferait par conséquent arriver ici entre 4 et 5 (1) ; cela me parait assez vraisemblable, vu le projet de ne rester ici que trois ou quatre heures, car que ferait-il de 1 heure à 6? J'ai donné ordre au maréchal Marmont d'envoyer une garde, rues de Provence, de Bourbon et de l'Université, et au duc de Luxembourg d'envoyer offrir à tous ces grands personnages une salle des gardes. Actuellement et de peur de l'oublier, je voudrais que tu fisses placer des gendarmes au Bourget, à seule fin que jesoye averti un peu d'avance des arrivées, je dis, des gendarmes, parce qu'ils
(1) L'empereur de Russie venait d'Aix-la-Chapelle rendre une visite au roi aux Tuileries.
n'arriveront peut-être pas tous ensemble, et suivant toutes les espérances le grand-duc précédera. »
« 19 novembre 1818.
u La lettre du duc de Ricbelîeu me fait de la peine, je le vois à regard du maréchal (1) k peu près tel qu'au commencement de 1816, je l'ai vu pour Vitrolles. Si cette disposition dure, il faudra opter, et le choix n'est pas douteux. Pour te dire la vérité, ce ne serait pas, comme ministre, une très grande perte que le maréchal, il est si lambin ! je n'en veux pour preuve que l'affaire de la duchesse de Feltre; trois semaines pour régler la quotité d'une pension! mais, d abord, en trou verions*nou s un meilleur? et puis, tout ministre sortant de place est une recrue pour l'opposition, et celle-là serait très fâcheuse. Voilà mes réflexions; si lu trouves moyen de raccommoder la déchirure, je serai bien heureux. »
« 27 décembre 1818.
u Pendant que tu faisais, mon cher fils, de bonne besogne avec le général Dessoles, j'en ai fait que je ne crois pas mauvaise avec le maréchal Oudinot, j'ai sa parole d'honneur qu'il ne se battra pas, je lui ai dit que tu lui parlerais. J'ai en outre vu Sp. un moment seul à seul, je ne lui ai point parlé de l'affaire D... qui est trop peu mûre pour cela; il m'a dit qu'il craignait que mon Élie ne fût forcé de pencher vers le libéralisme.
« — A mille lieues, ai-je répondu.
u II m'a dit que quelque parti que je prisse, le mien serait toujours le sien, mais qu'il me priait, si je me rapprochais des ultras, de ne pas le faire voyager, pour ne pas chanter la palinodie. Tu peux bien penser que je l'ai rassuré sur ce point. Enfin il m'a dit que toutes les personnes lui étaient indifférentes, hormis deux qui étaient par trop de leur état, le prince de Talleyrand et le baron Louis. Je lui ai dit que pour ce dernier, je ne répondais pas de ne pas être obligé de m'en servir,
(1) Le roi fait allusion à l'une des lettres que Decazes recevait de Richelieu alors à Aiz-la-Ghapelle, dont j'ai cité divers extraits et dans lesquelles le président du Conseil se plaignait amèrement de Gouvion- Saint-Cyr.
ce qui m'a para lui faire de la peine. Le tout a duré environ troi< minutes.
u Maintenant que nous avons Messer Gosier^ songeons aux membres ; qu'ils soient dans noire ligne, mais rien de plus. Je t'avouerai que j'ai vu dans la lettre de Pasquier le nom du duc de Doudeauville et même de Jordan qui m'ont déplu. Pour le premier ce seraient les petites-maisons ouvertes, et le second est un peu de ceux qu'on peut appeler déistes en royalisme, c'està-dire qui veulent bien voir un homme richement vêtu, assis sur une planche couverte de velours^ qui préfèrent même la légitimité à l'usurpation, mais à condition que cet homme n'aura aucune autorité réelle. Cène sont pas là des instruments comme il nous en faut. Enfin en supposant que nous formions un bon ministère, il faudra songer à ton rôle; tu m'as parlé hier de projets qu'à la réflexion, je ne trouve pas bien sensés; nous en reparlerons. »