SUR LA RETRAITE DU DUC DE FELTRE AU ROI
« Villeneuve-rÉtang, 16 août 1817.
u Le moyen que je n'aye pas été affligée d'avoir affligé le Roi et d'avoir fait une sottise ! mais le moyen de ne l'avoir pas faite ! Le silence n'est pas une approbation sans doute, mais dénote ou indifférence ou l'intention d'attendre, d'écouter et de jug^er après. Je ne me suis donc pas regardé comme autorisé, mais n'étant pas lié, j'ai suivi mon impulsion personnelle, faute d'en avoir reçu d'autre. Je ne pouvais rester étranger à ce que projettait le duc de Richelieu, ni lui taire ce que je savais : j'ai pris l'habitude d'une franchise complette avec lui et d'un entier abandon; ne pas lui dire mon opinion, c'eût été ou de la bouderie de ce qu'il ne s'était pas confié à moi, ou de la dissimulation; puis j'ai considéré l'intérêt du service du Roi et le bien de la chose ; l'un et l'autre, qui ne sont qu'un, me semblent tellement urgents que je n'ai pas dû hésiter ; j'ai écrit au duc la lettre ci- jointe dont j'ai gardé copie pour l'envoyer au Roi, parce que c'est au Roi surtout que je ne veux, ne dois, ne sais rien dissimuler (et la présence d'un confident auprès de moi aussi sûr que Séjourné m'a permis de le faire). La voilà, le Roi la lira avec l'indulgence de sa bonté accoutumée et la conviction des motifs qui l'ont dictée. J'ai bien des choses à y ajouter, je vais le faire, mais pour que le paquet ne soit pas retardé, je fais partir ceci que le reste suivra de manière à arriver après la messe.
u Je conçois bien ce qu'il en coûte au Roi d'éloig^ner le duc de Feltre en ce qu'il ne voit que rhomme fidèle; mais la fidélité ne suffit pas pour £iire un homme d'Ëtat et un administrateur; et, grâce à Dieu, elle n'est pas encore assez rare pour qu'on ne puisse la trouver alliée à de la capacité. Le défaut de capacité est dans tous les pays, a été toujours dans le royaume, raison non pas suffisante, mais impérative, du renvoi d'un ministre, et si les gouvernements représentati£i sont bons à quelque chose, c'est à faire que cela ne puisse pas être autrement. La révolution ne serait pas arrivée, et le 20 mars non plus, si, à ces deux époques, le Roi avait eu des ministres capables et à la hauteur des circonstances et des difficultés; il eût fallu sans doute aussi qu'ils fussent fidèles, mais cela n'eût pas suffi, car ils Tétaient, et ils n'ont pas empêché la catastrophe que certainement on aurait pu prévenir ou arrêter. Nul doute que s'il fallait choisir entre la fidélité et la capacité, la fidélité devrait avoir la préférence, mais nous n'en sommes pas là, et il faut s'en réjouir fort, car s'il est un ministère et des circonstances qui exigent un homme au niveau de sa besogne, c'est le ministère de la guerre, et ce sont les circonstances où nous sommes tant intérieurement qu'extérieurement. U nous faut une armée à montrer à nos amis et à nos ennemis du dedans comme du dehors ; il nous faut mettre les armes à la main à 60 ou 100,000 paysans ou artisans de plus; il nous faut demander pour cela aux Chambres 30 à 40 millions déplus; aussi pour tout cela, il faut un ministère capable d'abord, ayant la réputation de l'être ensuite, imposant au dehors et au dedans, ayant U confiance des Chambres comme celle de la nation et du Roi; or personne ne manque aussi complètement de tout cela que le duc de Feltre. S'il demande aux Chambres son budget de l'an dernier, on le lui refusera, et on le réduira au taux auquel on voulait le réduire en avril, parce qu'on a vu qu'il a respecté les abus et les fripons, que l'armée ne s'est pas accrue d'un homme, et n'a pas gagné un jour en discipline et en instruction. Si le maréchal Gonvion demande 30 millions et plus que le budget voté, on les lui accordera par acclamation, parce qu'on est convaincu qu'il en fera noble et habile usage, que les abus n'y gagneront rien, que nous y gagnerons de voir doubler notre armée, et par
suite notre force dans Tintérieur et notre considération à l'extérieur. L'armée a confiance dans le duc de Feltre, dit-on; ne doutez pas que l'armée en masse, en très grande majorité ne soit bien plus flattée, bien plus fière d'avoir pour chef le maréchal Gouvion que toutes les voix appelleraient à opposer au duc Wellington si nous avions à nous défendre contre une coalition, et qui a une réputation européenne de droiture, d'habileté et de présence d'esprit, que le maréchal de Feltre, qui a sans doute vu le feu, mais à l'insu de tout le monde, et à qui on a donné un sobriquet qui à lui seul est un malheur, et un grand malheur dans un pays comme le nôtre. Si nous avions la guerre, pourrions-nous avoir le duc de Feltre pour ministre; pourrait-on s'en rapporter à lui pour diriger les généraux, pour dresser les plans de campagne, l'ensemble des opérations militaires? Or, qu'est-ce qu'un ministre de la guerre qui n'est bon que pour le temps de paix? Mais est-il bon pour le temps de paix? Que le Roi se rappelle ce rapport des inspecteurs généraux qui nous a été lu au conseil, il y a trois semaines environ, et il jugera si le duc de Feltre a mérité grands éloges pour la composition d'une armée de laquelle les inspecteurs généraux et lui-même disent en résumé que les soldats sont de mauvais soldats, et qu'ils désertent; que les sous*ofBciers ont été mal choisis, que partie des officiers ne savent rien, partie des colonels aussi ; que partout les lieutenants-colonels et les colonels sont en inimitié et en opposition. Puis dire que cette armée n'a été et n'est fidèle que parce que le duc de Feltre est là, c'est l'insulter bénévolement et trop la rabaisser en conscience, pour relever par trop aussi celui qui n'a eu que le mérite de remplir des cadres organisés et à moitié formés par son prédécesseur, et de nommer à tort et à travers pour officiers les gens que le duc de Doudeauville et le duc d'Ëscars lui ont recommandés sans s'inquiéter s'ils étaient capables, s'ils avaient servi réellement, s'ils savaient leur métier enfin. Le papa Duboucbage est monté un jour à la tribune de la Chambre des députés pour dire que l'homme n'a pas d'âge, et il a pris soin de nommer à tous les commandements et à toutes les fonctions de son ministère des personnes plus àQées que lui, afin de se persuader à lui-même et de persuader aux autres qu'il était
jeune encore, et qu'on pouvait, avec de l'honneur, Têtre toujours. Le duc de Feltre a la réputation de suivre une tactique à peu près semblable. Il a prouvé d'ailleurs, et au 20 mars, et dans nos derniers troubles, qu'il manquait d'énei^îe, de prévoyance et d'activité : au 20 mars, il n'a rien prévu et n'a pourvu à rien. Que le Roi se rappelle le recueil des dépêches télégraphiques où il n'a pas trouvé un seul ordre à Strasbourg, à Calais, à Dunkerque, à Lille, ni sur le présent, ni sur l'avenir, de manière que partout tous ont été livrés à eux-mêmes, et ont acquis une sorte de droit à dire : On ne voulait rien de nous puisqu'on ne nous a rien prescrit et rien commandé. Dans ces derniers temps, comme à l'affaire de Grenoble, toute l'influence de ses collègues n'a pu le faire se mouvoir; il nous a fallu recourir au Roi qui a dû lui donner des ordres directs et lui mettre l'épée dans les reins et le feu sous le ventre. Rien ne m'a tant effrayé que cette apathie. Je disais alors au Roi : Si un malheur arrivait, je ne voudrais pas partager ma responsabilité avec un tel ministre de la guerre, et la première mesure à prendre serait assurément de le changer. Avec un tel ministre, si les vagabonds de Seine«t-Marne, de l'Yonne et de l'Aube avaient eu pour chef, je ne dirai pas un Bonaparte, mais un Jacquier de Lyon, et qu'ils eussent eu les sentiments des rebelles du Rhône, ils seraient arrivés à Paris et auraient inondé nos places, nos rues, avant que l'ordre de faire partir Clermont-Tonnerre et ses troupes eût été expédié. Pour des circonstances aussi fortes, il faut des hommes forts comme elles, à peine d'en être vaiùcu. 11 a la confiance de l'armée ! il n'a assurément pas celle du soldat. Il n'a pas celle des Lauriston, des Digeons, des Dubreton, des Montelégier, des Latour, des Clermont-Tonnerre, ils ne le disent que trop haut; il n'a pas celle de M. le duc d'Angoulême. . Lorsque le duc de Berry est pressé de dire s'il ne le croit pas le plus incapable des ministres, il ne peut répondre autre chose si ce n'est qu'il le croit capable de nommer des officiers fidèles. Ce fut en effet sa seule capacité comme son seul emploi sous Bonaparte, à qui cela suffisait parce qu'il était son propre ministre de la guerre pour les mouvements des troupes, les plans et le personnel; qu'il avait en outre un ministre à. part pour le matériel et un directeur général pour la conscription. Le Roi ne se dissimule pas
que le duc de Feltre a pris une fausse direction, mais il croit qu'on pourrait le ramener dans la bonne. Le Roi sait si on a négligé d'y travailler, et peut se demander si^ après 21 mois de soins inutiles, on peut espérer d'y parvenir. On le peut d'autant moins que l'on y est parvenu assez une fois pour juger qu'on n'y parviendra jamais entièrement. Le désir de rester au ministère le ferait sans doute rentrer encore une fois dans nos rangs, mais comme la première fois, il y rentrerait seul, car le Roi remarquera que le duc de Feltre qui nous foit des ennemis ne nous a pas donné un seul de ses amis; tous ceux qui le défendaient nous attaquent, depuis ses aides de camp, son soussecrétaire d'Ëtat, son gendre, ses chefs de divbion. Jnaqa'au dernier des ultras qui l'élèvent aux nues, tout ce qui est pour lui est contre nous, et il le souffre, et il ne fait rien pour Fempécher, et il ne leur impose pas même silence. Il ne rentrerait dans nos rangs aujourd'hui que pour en sortir le jour que M. de Blacas lui apparaîtrait encore, ou bien où il verrait lieu à se lier avec un autre Yaublanc. Aussi la question se réduit à ceci : le ministère doit-il désirer garder dans ses rangs un collègue incapable, qui ne le défend pas, qui souffre qu'on l'attaque en son nom et de son nom, qui veut avoir pour amis ses ennemis, et traiter en ennemis ses amis, qui ne lui apjporte rien et lui ôte beaucoup, dont la présence aux Chambres doit faire naître des difHcultés insurmontables, rendre d'autant plus grandes celles qui existent déjà, aigrir nos ennemis, diviser nos amis, détruire notre majorité et compromettre enfin le succès de cette session de laquelle dépendent l'évacuation et les liquidations, où doivent se traiter les affaires de Rome, la cpiestion de la liberté de la presse, celle de la responsabilité des ministres, celle du recrutement, celle du domaine extérieur, tout ce que nous avons de plus grave et de plus difficile enfin? Et je ne finirai pas sans répéter que le duc de Feltre de moins pour les élections, c'est pour nous une chance, une très grande chance de plus, et nous avons besoin de n'en négliger aucune, car de cette question des élections dépendent toutes les autres. J'ajouterai que l'on dit fort haut depuis la découverte des 7 millions de nouveau déficit sur 1816,' que l'on ne les votera pas, et que l'on mettra le duc de Feltre en accusation, ce qui est tout un, car si on rejette cette dépense^
k%% LOUIS XVIII ET LE DUC DEGAZES.
c'est assurément plus que l'accuser, c'est le condamner et le perdre. Ces 7 millions sont une si g^rande bévue et une si grande faute qu'un ministre aimé ne s'en tirerait pas. Gomment le duc de Feltre espérerait-il ne pas y succomber? S'il y doit succomber, son intérêt n'est-il pas de &tre bonne, et s'il est possible bonorable retraite? L'intérêt du Roi et du {|[ouver* nement ne l'exiçe«t-il pas surtout?
aie n'ai pas traité la question du capitaine des gardes parce que ce n'en est pas une. Le Roi a mille fois raison en droit comme en fait, non pas pourtant, s*il me permet de le lui dire, dans tous les faits. Par exemple, s'il fallait envoyer au delà du quai, je crois qu'il y aurait beaucoup plus d'utilité à ce que le ministre de la guerre fût d'espèce à donner de bons ordres à la garnison et à la garde royale, et que l'un et l'autre ne crussent pas lui être agréables et le servir malgré lui sans doute, autrement dit quand même. Dans le droit aussi comme dans le fait, je n'ai vu dans la pensée de la nomination du duc de Gramont et du duc de Feltre, et le duc de Richelieu n'aura certainement vu non plus qu'une proposition à faire au Roi, proposition qu'il n'a pu croire ne pas devoir lui être désagréable à cause de ses bontés pour le duc de Gramont, de l'intérêt de monseigneur le duc d'Ângoulême et la bonne conduite du duc de Gramont dans toutes nos affaires, sans parler de sa longue fidélité sans doute un peu plus recommandable que. celle du duc de Feltre^ sans faire tort à celle-ci. Je suis tout .èk £iit d'avis de ne pas faire de grandes faveurs (et celles qui rapprochent du Roi sont les plus grandes) le refugium peccatorum* Je ne vois pas que toutes les fois que les rois vos prédécesseurs ont cru devoir changer de ministre, même sans grand mécontentement, et les ayant comblés, comme on croit devoir le . faire aujourd'hui, les pairs aient dit, ainsi, à propos de M. Dubouchage : Sommes-nous refugium peccatorum? Je suis ministre, par conséquent je ne suis pas suspect ; il y a, ce me semble, plusieurs choses qui pourraient être données au duc de Feltfe. 11 n'est pas ministre d'Ëtat; le Roi ne pourrait-il pas aussi Jui donner le cordon bleu ou un bon pour le cordon bleu? Quaat au duc de Gramont, j'ai peut-être écouté, dans mon avidité à adopter ce bruit, autant mes sentiments que ma politique, penti^tre^ quesais-je? — je dois me confesser puisque je suis
devant mon Roi, — cet intérêt de frère et d'aini qui me fait songfer au bonheur d'avoir près de moi J. D*** et le bon marquis, mais le Roi me connaît assez, j'espère, pour croire que tout cela n'est qu'en troisième ligne, et n'a aucune influence sur mon opinion définitive. J'ai dit. Maintenant que dois-je faire? Il faut song^er que lorsque j'ai parlé sur M. de Garaman, on a paru (non pas le duc de Richelieu pourtant) croire que j'avais recherché la commission; toujours est-il que je ferai ce que le Roi ordonnera et comme il le désire. — Decazes. »