‹ Louis XVIII et le duc Decazes, 1815-1820;Chapitre 22 sur 36 · AU DVG DE RICHELIEU A PROPOS DE DIFFÉRENDS AVEC LAINE · texte numérisé non relu

AU DVG DE RICHELIEU A PROPOS DE DIFFÉRENDS AVEC LAINE

u Votre lettre me fait une vive peine, il n'est assurément pas entré dans ma pensée de dég^oûter Laine et d'intervenir dans ses attributions, mais il faut aussi que je vous ouvre mon cœur. Il est profondément affligée depuis que, outragé et insulté comme je le suis par un subordonné (car enBn je suis ministre du roi, et les préfets sont mes subordonnés, puisqu'ils ne sont pas mes égaux), je suis seul à m'en plaindre, qu'il n'est pas venu à la pensée de Laine de rappeler à M. Berthier (préfet de l'Isère) ce qu'il me doit, ce qu'il me devrait ne fussé-je que simple particulier. On veut me rendre responsable de ce qui arrive aux conBns du royaume. C'est toujours le ministre de la police qui n'a rien prévu ; on exige de moi que je sois sorcier. M. Berthier disait, il y a huit jours : u M. Decazes est un sot, mais cela ne l'empêchera pas d'être pendu. » Va pour être un sot, mais je ne le suis pas autant, grâces à Dieu, que ceux qui me donnent cette épitbète et leurs héros qui ont tout fait et tout prévu, comme M. le duc de Feltre, sans la police duquel il n'y aurait pas de police en France.

u Mais sot ou non, je n'ai pas du moins assez d'esprit pour pouvoir faire le bien malgré tout le monde. Je ne suis pas plus ennemi que Laine des destitutions injustes; ma conscience, ma responsabilité, mon honneur, me commandent de dire d'avance que je ne peux répondre de la tranquillité d'un département lorsque les deux fonctionnaires supérieurs tra^ vaillent dans un sens opposé au gouvernement, lorsqu'ils ne

négligeât aucune occasion de faire connaître leur inimitié pour moi, inimitié qui ne naît que de mes principes et non de ma personne qu'ils ne connaissent pas, lorsque je crois et je vois que, loin de ramener les esprits, ils les aliènent et les aigrissent de telle sorte que je m'étonne chaque jour de n*en pas voir de plus funestes résultats. Si un événement éclatait à Grenoble, je pourrais dire : Ge n'est pas ma faute. Mais à qui pourrais-je le dire, sinon à moi-même? car je ne pourrais faire connaître au public ma position si ridicule avec M. Bertliier, et Ton me répoudrait d'ailleurs avec raison : C'est votre faute. Si un préfet en avait fait la moitié autant à Laine ou au duc de Feltre, serait-il là? M. Bertbier ne m'honore pas de sa confiance, il le dit assez haut, il le prouve assez bien par sa correspondance, ou plutôt Tabsence de sa correspoudance. Il faut donc que je ine retire, car le service du roi souffre beaucoup de cette étrange lutte, et mon amour-propre et ma dignité personnelle, indépendamment de celle de ministre, en souffrent beaucoup aussi. J^aurais pu sans doute demander sa destitution. Je ne sais pas comment elle aurait pu m'être refusée. Loin de ravoir fait, j'ai demandé que M. de Bastard qui servait de prétexte à sa malveillance fût changé. Pouvais-je demander qu'il le fîit sans avantage, c'est-à-dire avec défaveur? Ge n'est point ^pai'ticulièrement au roi que je l'ai demandée, c'est au roi en conseil. Laine y a mis de l'opposition, mais j'ai dû d'autant plus insister qu'il ne motivait cette opposition que sur de& causes qui attaquaient l'honneur de tous mes commissaires généraux de police et celui de mon ministère même.. Au mépris qu'il porte à ceux qui sont sous mes ordres, je suis à comprendre l'estime qu'il a pour moi.

u Quant à M. de Sartiges, il a été signalé deux ou trois fois au Gouseil par le roi lui-même, comme un des plus mauvais préfets et un des plus méprisables, car ce dernier mot n'est pas trop fort. — Je n'en ai pas parlé au roi depuis longtemps, seulement Sa Majesté a dû voir la plus sotte lettre de ce préfet que j ai reçue il y a huit jours et qui lui avait été envoyée avec le reste de ma correspondance, lettre dans laquelle il déraisonne d'un bout à lautre, et prouve qu'il est aussi incapable qu'aveugle. Il est un des quatre que le roi désigna il y a un mois ou six semaines,, lorsqu'il parla de la nécessité de changer des préfets. .

u Quant à cette nécessité, il est vrai que j'en suis fort convaincu ; que je crois qu'il en est qui perdent l'esprit de leur département, qui y sèment la révolte et la sédition, qui y font un mal presque irréparable. Je ne l'ai pas dit en cachette, je l'ai dit et redit en Conseil. Remarquez bien que ceci n'est pas une chose d'un département particulier, mais une affaire d'Ëtat, que s'il est fâcheux pour les routes, les communes et l'administration proprement dite, qu'il y ait de mauvais préfets, cela l'est bien plus pour l'ordre et la tranquillité publique, qui sont dans mon département, et que si je n'ai plus le droit de le dire, je ne suis plus qu'un chef d'espions que M. Berthier a raison de traiter comme tel.

u M. de Cursay s'en va disant à tout le monde que Laine lui a dit qu'il l'avait défendu, tant qu'il l'avait pu, et que c'était moi qui avais insisté pour sa destitution. U l'a dit à son beaufrère, lieutenant-colonel de la Garde, à Barante, au prince de firo(]^lie, etc. Mon8ei(jneur le duc d'Angouléme m'en avait dit autant dans le temps au sujet de la destitution de M. Trouvé. Par suite, M. de Cursay m'a écrit une lettre à la Berthier. Je n'ai pu m'en plaindre; on a vingt-quatre heures pour maudire ses juges. Je n'ai pas témoigfné la moindre humeur k Laine, parce que je l'honore et je l'aime, que j'en ai supporté de bien plus amères pour le bien de la chose et pour la paix, et que je sais bien qu'il n'y a pas malveillance de sa part. Je ne voudrais pour rien au monde le dégoûter, et j'aimerais mieux me retirer mille fois que d'être la cause la plus indirecte de sa retraite. Vous m'avez vu me raidir contre les orages dans les temps difficiles, et ne pas songer à plier; vous avez pu et dû croire que l'ambition et le désir de rester au ministère me faisaient agir. Vous m'avez alors mal connu. Aussi bien les dégoûts et les outrages ont flétri mon coeur, je ne me sens plus le courage d'en supporter la mesure comblée. Je quitterai le roi et vous avec douleur, mais avec la conscience que je vous ai servi et secondé avec fidélité, sans arrière-pensée, sans réserve aux dépens de ma tranquillité, de ma santé qui est altérée, qui ne peut se remettre, et que le chagrin bien plus que la maladie dévore. Je ne crois pas avoir mérité le reproche d'avoir fait servir le peu de confiance que j'ai pu mériter du roi, k autre chose qu'au bien public, à la réussite de ce que

nous désirons tous. J'ai pu me tromper, mais j'aurais toujours préféré me tromper avec vous, que d'avoir raison avec d'autres, et il n'y a pas un mot de mes conversations avec le roi, que je n'ai pu désirer que vous entendiez,

(c Que votre amitié excuse cette lettre que m'ont dictée la peine extrême que la vôtre m'a faite, les sentiments pénibles qui oppressent depuis longtemps mon cœur et qui avaient besoin de s'épancber, et pour laquelle ma faiblesse réclame l'indulgence de votre amitié. Cette faiblesse est encore telle que je ne pourrais aller siéger demain au Conseil, où d'ailleurs j'embarrasserais M. le duc de Feltre, qui se croirait obligé de me proposer d'aller dîner à Puteaux, et qui n'a pas daigné s'informer une seule fois de moi. J'ai surtout la tête extrêmement faible et je ne peux m'occuper une heure de suite. Mille amitiés inviolables. — Decazes» »

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