‹ Louis XVIII et le duc Decazes, 1815-1820;Chapitre 23 sur 36 · SUR LES DOCTRINAIRES ET SUR MOLK · texte numérisé non relu

SUR LES DOCTRINAIRES ET SUR MOLK

« VilleneuTe, 16 août 1817.

u Je vous envoie la lettre de Mounier et aussi une lettre de S"*; je crois que vous serez content de celle de Mounier dont les faits sont conformes à ceux que j'ai recueillis. Mounier a du libéralisme, mais comme il faut en avoir.

« Il y a plus d'un jour que je suis attentif aux idées de ceux que vous appelez niveleurs (les doctrinaires). Je ne m'en suis pas effrayé, parce qu'au fond, ce sont des hommes à bonnes intentions et fort utiles, si on se sert d'eux et qu'ils ne se servent pas de nous. Je crois bien qu'ils auraient volontiers la prétention, qu'ils ont peut-être l'espoir de nous conduire; mais c'est à nous à proBier de nos avantages et de ces prétentions mêmes qui doivent les rendre plus dociles. Il faut qu'ils nous conduisent, mais où nous voulons aller, comme les chevaux conduisent le cocher, que, sans doute, ils croient mener, parce qu'il les suit; tout doit être moyens pour les gouvernements. Il faut qu'ils se servent de ceux mêmes qui ont de -mauvaises intentions, à plus forte raison ne doit-on pas négliger ceux qui, en ayant de bonnes, peuvent, toutefois, se laisser égarer par des doctrines plus ou moins erronées. Ces

derniers ont perdu la France en 89, dans les assemblées. Ils l'auraient sauvée des assemblées mêmes, si, en 87 et en 88, ils avalent été derrière un [j^ouvernement assez éclaire pour profiter de leurs bonnes intentions et pour jug[er leurs vues; assez fèrme, assez fort pour ne pas se laisser entraîner et dominer, pour choisir ce qui était bon et opportun, et repousser ce qui était dangereux et intempestif. Ce gouvernement fort, nous l'avons ou nous l'aurons le jour où nous serons Un de volonté et d'action. On m'assure que le moment n'est pas éloigné. Laissez-moi vous en faire et nous en faire mon compliment. Si, vous armant de votre grand courage, vous faites la chose complète, et qiie vous demandiez Mole pour la marine, je crois que nous pourrons dire, sans vanité, ou avec vanité, que nous aurons le ministère le plus fort de toute l'Europe.

« Je sais bien les inconvénients de la position de Mole, mais cette position même a son côté avantageux ; elle prouvera que la porte n'est pas exclusivement fermée, et que tout le monde, de près ou de loin, peut prétendre à y entrer tôt ou tard. Puis, il faut être juste, si cette émulation engage les gens des Cent-Jours à se conduire, à agir, penser et parler comme Mole, elle aura rendu un grand service, car personne n'a été mieux que lui. D'ailleurs, Mole est un de ces libéraux comme il nous en faut, qui veulent faire servir le libéralisme à la monarchie et non pas sacrifier la monarchie au libéralisme.

« J'ajouterai qu'il faut bien que nous nous mettions au-*dessus des caquets et des criailleries. Ce ne sont ni les salons, ni les belles ou laides dames qui ont la responsabilité du gouvernement. Puisque ni les salons, ni ces dames ne nous entendent (tant s'en faut), il faut bien qu'ils permettent que nous prenions secours et aide où nous en trouverons de réels. On criera, n'd-t-on pas crié d'avance? Le plus fort est fait; nous ne ramènerons pas les incurables. Les autres jugeront par les résultats, et finiront par dire comme M. P'*' et Mme P'" : u Mais dans le fait cela no va pas trop mal. n

u Je vous parle de tout cela parce qu'on m'assure que vous . êtes décidé, et que j'ai lieu de croire que le duc de Feltre lui* même a pris son parti, et se résignerait, s'il n'est résigné. Il demandait qu'on le fit capitaine des Gardes. Duc, pair, maréchal,.capitaine des Gardes du roi de France, il y a, en effet,

là, en y bien réfléchissant, de quoi satisfaire un Clarke même, quelque illustres que soient les Clarke, et ceux qui crieront qu'on maltraite en lui la fidélité, voudraient bien qu'on les maltraitât de même. Les 7 millions du nouveau déficit pour 1816 suffiraient pour rendre impossible sa présence en face des Chambres. Figurez-vous le brouhaha qui partira de tous les bancs, lorsqu'on leur annoncera ces 7 millions. Or, si vous devez, comme je crois que vous ne pouvez pas faire autrement, prendre ce parti avant les Chambres, n'hésitez pas à en tirer tout le profit, et à le prendre avant les élections, pour lesquelles nous aurons bien plus g[rande force d'opinion publique et bien plus d'unité d'action des autorités, qui, ne recevant qu'une même impulsion, marcheront bien plus droit et bien plus sûrement.

u A présent, je vous demande indulgence et absolution pour tout ce bavardage, vous savez les sentiments et les motifs qui me guident, et s'ils sont autres que les vôtres. Vous savez aussi mon dévouement et ma tendre et respectueuse amitié. — Decazes. n

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