CHAPITRE PREMIER
sous l'empire.
I. — L'enfance et la jeunesse de Decazes. — Son arrivée à Paris. — Se» correspondanU. — Il devient secrétaire des commandements de Madame. — La mère de l'empereur. — Curieuses lettres. — Decazes juge au tribunal de la Seine. — • Chef du cabinet du roi Louis. — Pre> mière entrevue de Marie-Louise et de Napoléon. — L'incendie de l'ambassade d'Autriche.
n. — La disgrâce de Fouché. — Deux entrevues avec l'empereur. — Ce que Fouché pense du duc de Rovigo, son successeur. — Une algarade à Mole. — Cruauté d'académicien. — Divorce de général. — Beau-père compromettant. — L'empereur et ses frères. — Abdication de Louis.
— Ses lettres à Decazes. — Decazes se rend auprès de lui.
ni, — Retour à Paris. — Conseiller à la Cour d'appel. — Président des assises. — Le général de La Fayette. — Le cachot de Marie-Antoinette.
— Le comte de Montalivet. — M. de Vilieblanche et l'expédition de Russie. — Pauline Borghèse. — Sa correspondance avec Decazes. — Derniers billets du roi Louis. — La première Restauration. *— Les Cent- Jours. — Decazes refuse de prêter serment à l'empereur. — Il est interné ï la Grave.
C'est dans un des cahiers de la duchesse Decazes que nous trouvons les seuls renseignements qui nous aient été conservés sur Tenfance de son mari, ses débuts
2 LOUIS XVni ET LE DUC DECAZES.
dans la vie publi({ue sous Tempire, ses relations avec la mère de Tempereur, avec la reine Hortense et le roi Louis.
En ce qui touche son enfance et sa première jeunesse à Libourne, sa ville natale, ce manuscrit nous donne peu •de détails. Même à sa femme, Decazes ne parlait guère de ce passé, u Les années qui le suivirent, dit-elle, furent remplies de si grands événements auxquels il prit une part active qu'ils étaient naturellement le sujet le plus habituel de nos conversations. Cependant, je me rappelais Ta voir souvent entendu parler avec l'expression d'une profonde reconnaissance du chevalier de Caries, son parrain, qui habitait Libourne. » Ce chevalier de Caries était un vieux gentilhomme, ancien officier, lettré et sérieux, ayant table ouverte, recevant le Mercure et d'autres journaux du temps. Jusqu'à Tàge de neuf ans, Decazes resta aux mains de son parrain, a J'étais traité comme le fils de la maison. Les cheveux relevés avec de grands efforts sur le front, attachés par derrière et retombant sur le col de mon habit enfermés dans une bourse, l'épée au côté, j'accompagnais, deux fois par jour, mon parrain et sa société dans leurs promenades régulières. »
A table, il était placé tout au bout. Défense absolue de rien demander. Un jour qu'on oubliait de le servir, il s'écria :
— Mon parrain, je ne demande pas.
Quelquefois, on mettait son courage et sa jeune épée à de plus rudes épreuves. « 11 s'agissait de faire deux fois le tour de la cour des Gordeliers, où les révérends pères avaient leur sépulture, ou le tour des remparts de la ville dans les ténèbres. »
Après cette première éducation dont une vieille bonne qui revient souvent dans les notes de Decazes citées par
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la duchesse fut, plus encore que le chevalier de Caries, le principal artisan, son père l'envoya au collège de Vendôme. Il y passa plusieurs années. Il se lia avec les plus laborieux de ses condisciples. Chez Tun deux, Durand de Corbiac, il connut un peu plus tard Tillustre philosophe Maine de Biran, qui, jeune encore, habitait alors Bergerac, sa ville natale, dont, en 1806, il fut nommé souspréfet. Il y a dans les papiers de Decazes plusieurs lettres de Maine de Biran.
Vers 1800, le collégien de Vendôme a terminé ses études. Sa famille Ta toujours jugé digne de briller sur un vaste théâtre. Elle l'expédie à Paris, où il arrive avec trois lettres de recommandation : Tune pour un parent du chevalier de Caries, l'autre pour un chevalier de Gombaud, la troisième pour le banquier Davillier. Il a vingt ans tout au plus. Mais, à peine installé dans la capitale, la gravité de son caractère lui crée des relations et lui assure une influence qu'exercent rarement les hommes de son âge. Il ne sait encore dans quelle voie il se poussera. En attendant de l'avoir trouvée, il étudie le droit; il est présenté au conseiller d'Etat Portalis, au président du tribunal de la Seine Jaubert; il excite leur intérêt et mérite leur protection.
Les lettres qui lui sont adressées, dès cette époque, ont pour objet des demandes de services ou des remerciements de services rendus. 11 en est une datée de prairial an XI (mai 1803), signée : Auguste, évéque de Dax, adressée à M. Decazes, homme de loi, à Paris. De Bordeaux, où il s'est fixé en rentrant en France, le prélat sollicite, par l'entremise du jeune Libournais, une augmentation de la pension qui lui est attribuée comme à tous les évéques dépossédés de leur siège par la Révolution. Sa missive se termine ainsi : u Je n'ai pas manqué
dans ma lettre au premier consul de témoigner de tous mes regrets de ce que mes infirmités m'avaient mis dans l'impossibilité de seconder ses vues à mon égard en me nommant au siège de Poitiers. »
D'autres lettres adressées à Decazes, en 1804, le qualifient avocat. Le 8 octobre 1806, le maréchal Pérignon lui écrit : juge au tribunal de la Seine. C'est le moment où Jaubert l'a fait entrer dans la magistrature. Â la même époque, sa belle figure, sa distinction, sa bonne grâce, ont charmé Mlle Muraire, fille du premier président de la Cour de cassation, et il l'épouse. Bientôt après, grâce à son beau-père, il est nommé secrétaire des commandements de Madame, mère de l'empereur. On voit qu'en vrai cadet de Gascogne, le filleul du chevalier de Caries a fait rapidement un brillant chemin.
Chez Madame mère, il remplaçait un pauvre homme sans fortune que ses infirmités avaient obligé à prendre prématurément sa retraite. Informé de cette circonstance, il voulut bien accepter l'emploi vacant, mais non le traitement, dont son prédécesseur continua à jouir sa vie durant. Cet acte de désintéressement, d'autant plus méritoire que le jeune Decazes n'avait qu'une très mince fortune, lui conquit du premier coup la bienveillance de la mère de l'empereur.
Il avait gardé d'elle un souvenir respectueux et reconnaissant. « Madame, est-il dit dans une note de lui, avait fine dignité, une gravité qui sont fidèlement rendues dans l'admirable statue de Canova. Sa tendresse pour ses enfants avait cette gravité qui commandait le respect. Napoléon lui-même, au faite des grandeurs, ne s'en est jamais départi. »
L'usage était que les fils de Madame lui baisassent la main quand ils entraient chez elle; elle les embrassait
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ensuite. Un jour, Tempereur ayant oublié x^et usage, sa mère resta assise, la main tendue, et attendit pour embrasser son fils qu*il lui eût donné le témoignage de déférence auquel elle Tarait dressé.
Le roi Louis aimait à reconnaître que ses frères et lui ne valaient que par les qualités qu'ils tenaient de leur mère. Napoléon, néanmoins, ne subissait que très peu son influence. Aussi s'abstenait-elle de toute intervention dans la politique. Il n'eût pas toléré qu'elle s'en mélàt. Elle ne sollicitait guère que pour les malheureux ou pour les congrégations religieuses que l'empereur avait mises sous son patronage, a Les qualités de cette princesse ont été méconnues, écrit Decazes. Le public a qualifié de parcimonie l'ordre dans ses dépenses et son peu de goût pour le luxe. Les fonctions que j'ai remplies auprès d'elle me mettaient à même de témoigner du bien qu'elle aimait à faire. » Il observe que son budget était plus que modeste. Elle recevait annuellement en tout et pour tout 480,000 francs.
Nous trouvons à cet égard dans notre manuscrit, à la date du 9 mai 1806, une bien curieuse lettre de la mère au fils.
« Sire, lorsque Votre Majesté m'a demandé de lui faire connaître ce qui pourrait m'être agréable, j'ai d'abord pensé que je devais m'en rapporter à sa sagesse et à son affection pour moi. Qu'ai-je à dire à celui qui sait tout prévoir et qui peut tout ordonner? Cependant de plus mûres réflexions m'ont fait croire que je ne dois pas laisser d'incertitude sur mes vœux et mes véritables sentiments... A mon âge et dans ma position, je ne peux avoir de prétentions ambitieuses. Toutes mes jouissances sont dans le bonheur des miens. Tout ce que Votre Majesté fait pour l'illustration de sa famille me devient
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personnel... Mon titre de mère de rempereor est assez çloriem, ma place à ses côtés est aussi ëminente à mes yeux qu'elle est chère à mon coeor. Sons ce rapport, je ne désire ancnn changement dans ce qui existe; je n^ai qn'on Toeo à former, c^est d'être longtemps témoin de Totre gloire et de votre félicité. Mais, je dois exister dans Tempire avec la dignité qni convient à mon rang. Vous avez donc à examiner si mon traitement est suffisant aux obligations que mon rang m'impose. »
Suit une argumentation très serrée pour prouver que ce que reçoit annuellement la mère de Fempereur suffit à peine à ses besoins personnels. Et encore objecte-t-elle qu'elle n'a rien reçu pour « ses premiers frais d'établissement 9 , qu'elle est dépourvue de linge, de vaisselle, de meubles. Elle se plaint de ce que sa pension n'est due qu'au bon plaisir de l'empereur et, quoique « les sentiments de son fils soient la garantie la plus sûre de son sort « , elle demande un douaire apanage comme les reines mères. « Les lois avaient assigné le douaire viager des reines de France sur certaines parties des contributions publiques. » En résumé, elle serait heureuse que sa situation, comme celle des autres membres delà famille impériale, fût réglée par un sénatus-consulte.
Le manuscrit ne nous dit pas si Napoléon approuva cette assimilation de Madame à Anne d'Autriche, faite par elle-même, ni s'il exauça son désir. Mais on peut en douter en voyant en quelle servitude il la tenait à sa cour. Elle n'y avait point de place marquée. Quand elle devait y paraître, elle était prévenue à l'avance de ce qu'elle aurait h y faire. Voici à cet égard trois petits billets adressés à Madame mère et qui nous semblent d'une rare saveur :
Premier billet, du 3 mars 1,806, midi et demi :
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« Madame, j'ai Thonneur de prévenir Votre Altesse Impériale que Tintention de Tempereur et roi est que Son Altesse le prince de Bade vous soit présenté aujourd'hui , à une heure et demie. Sa Majesté veut que le mode de sa présentation soit en tout conforme à ce qui a eu lieu pour la présentation du prince royal de Bavière. — Le grand écuyer de France : de Caulaincourt. »
Le second billet, du même jour :
« Madame, Tempereur m'a ordonné de faire savoir à Votre Altesse Impériale qu'il a adopté pour sa fille la princesse Stéphanie Napoléon (c'était Stéphanie de Beauharnais, nièce de Timpératrice Joséphine). Sa Majesté me charge de vous adresser copie de Tordre qu'elle a donné relativement à cette adoption. — S. -P. de Ségur. »
Voici cet ordre donné du palais des Tuileries à la même date :
« Notre intention étant que la princesse Stéphanie Napoléon, notre fille, jouisse de toutes les prérogatives dues à son rang, dans tous les cercles, fêtes et à table, elle se placera à nos côtés et, dans le cas où nous ne nous y trouverions pas, elle sera placée à droite de Timpératrice. — Napoléon. »
Le manuscrit couronne ces trois spécimens des ordres de l'empereur par cette réflexion : « L'empereur avait la manie des adoptions. Il avait adopté le prince Eugène de Beauharnais, la reine Hortense, le fils aine de celle-ci; il adoptait la princesse Stéphanie... Il n'avait point encore adopté sa mère, ce qui fait qu*elle n'avait pas de place marquée à la cour, v
Decazes conserva ses fonctions en même temps que son siège au tribunal de la Seine jusque dans l'été de 1807. A cette époque, sa femme mourut. La violence de sa douleur compromit sa santé. Il offrit sa démission à
Madame et partit pour Cauterets. 11 y rencoalra le roi et ];i reine de Hollande. II leur fut présenté et se lia avec eux. Il les voyait tous les jours. La reine Hortense Ait intéressée et apitoyée par sa tristesse. Elle lui marqua sa sympathie en lui demandant de remplir auprès d'elle cet emploi de secrétaire des commandements qu'il avait eu auprès de Madame mère. Il accepta et reçut sa nomination en rentrant à Paris, où il reprit son siège au tribunal.
Ici, nous empruntons au manuscrit une vingtaine de lignes qu'il convient de citer sans en rien retrancher. C'est la duchesse Decazes qui parle :
« Ayant souvent entendu dire qu'il y avait eu plus que de la bienveillance dans la manière dont la reine avait traité M. Decazes, un jour où il me parlait de la famille impériale, je lui demandai si les propos qui avaient été tenus sur la reine et sur lui avaient quelque fondement. Il me répondit, sans la moindre hésitation, qu'ils n'en avaient aucun, qu'il était, ainsi que l'amiral Yerhuel, admis tous les jours chez la reine, qu'ils étaient traités avec bienveillance par elle sans que ses manières vis-àvis de l'amiral et de lui pussent faire supposer autre chose que de la bienveillance. M. Decazes ajoute que, pendant le séjour que le roi et la reine firent aux eaux de Cauterets, ils vivaient conjugalement et qu'après la naissance du prince Louis, entendant le roi exprimer des doutes, il lui avait demandé s'il était impossible que le prince fût son fils. Le roi lui avait répondu que non , car pendant son séjour à Cauterets, il avait partagé le lit de la reine. »
Decazes ne resta secrétaire des commandements de la jeune femme du roi Louis que durant quelques mois. En 1808, il s'était rendu en Hollande et y fit un assez long séjour. Lorsqu'il en revint, rappelé par ses fonctions judiciaires, Louis, auquel il avait inspiré une entière con-
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fiance, le nomma chef de son cabinet. C'est à cette circonstance qu'est due la correspondance volumineuse échangée entre le roi et son secrétaire intime, dont notre manuscrit reproduit de nombreux extraits. Elle est, en quelque sorte, une histoire au jour le jour des incidents qui se déroulaient à la cour de Napoléon. Commencée en 1810, elle se poursuit jusqu*en 1815, touchant à tout, racontant tout, les petits faits comme les grands, et relevant toujours les uns et les autres, j'entends ceux que nous connaissons déjà, de quelque trait oublié ou ignoré.
C'est ainsi qu'en avril 1810, au lendemain du second mariage de Napoléon, Decazes raconte au roi qu'on parle à la cour de deux lettres écrites par Marie-Louise, depuis son départ de Vienne. L'une datée de Breslau est adressée à son père. Elle y confesse qu'en s'éloignant de l'Autriche, elle est partagée entre ses sentiments pour sa famille, pour sa patrie, et le vif désir qu'elle a de connaître l'homme de qui désormais va dépendre sa destinée. L'autre lettre est pour l'impératrice, sa belle-mère. Elle la lui envoie au lendemain de sa première rencontre avec Napoléon afin de lui faire savoir « tout ce qui s'est passé » . Elle y dit qu'après le souper, l'empereur la conduisit dans un salon où on les laissa seuls : » Nous eûmes une conversation de deux heures à la suite de laquelle il me prouva que je n'étais plus archiduchesse d'Autriche. » Ces détails, parait-il, venaient de Metternicb.
Entre les événements dont s'occupèrent, en 1810, la cour et la ville et que Decazes, dans ses lettres, racontait au roi Louis, le plus émouvant, le plus tragique fut certainement l'incendie qui éclata, dans la soirée du 30 juin, à l'hôtel de l'ambassade d'Autriche pendant la fête qu'offrait à l'empereur et à l'impératrice l'ambassadeur prince
de Schwarzenberg. Douze cents invitations avaient été lancées. Pour recevoir ses invités, Tambassadeur avait fait construire par Bénard, Tarchitecte à la mode, une salie en planches, ornée de peintures et tendue d'étoFFes légères.
Le bal venait d'être ouvert et le premier quadrille dansé, quand la flamme d'une bougie atteignit les draperies d'une croisée. Le comte Dumanoir, chambellan de l'empereur, voulut arracher les rideaux. Mais, en dépit de ses eFForts, en un instant ils furent en feu. L'incendie se propagea avec une rapidité vertigineuse. Une panique s'ensuivit, au milieu de laquelle, à en croire le Moniteur y Tempereur fut presque seul à conserver son sang-froid : tt 11 se retira à petits pas avec l'impératrice, en recommandant le calme pour éviter le désordre. »
On peut mettre en doute que les choses se soient passées ainsi, quand on voit que la reine de Naples, qui suivait l'empereur, fut renversée par la foule et ne se tira de ce pressant péril que grâce au dévouement du grandduc de Wursbourg. Il parvint à la relever et à l'entraîner hors de l'atteinte des flammes. Le roi Jérôme et sa jeune femme n'y échappèrent qu'à grand'peine. Le prince et la princesse Eugène de Beauharnais, arrêtés dans leur fuite parla chute du plafond et des lustres, dont les débris leur barrèrent soudain la route, ne durent leur salut qu'à une porte de derrière, découverte par hasard et qui leur offrit une issue.
Decazes écrit à son royal correspondant que personne de la famille impériale et royale n'a été atteint. Quant à l'impératrice, on a pu être d'autant plus alarmé pour elle que son état depuis plusieurs jours « fait espérer une grossesse « .
Il entre ensuite dans quelques détails.
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« Mme de Montalivet, qui était enceinte de cinq mois, a couru de grands dangers. Elle sortit presque la dernière. Cependant, elle n'a eu aucun mal. La fille de la princesse de Schwarzenberg est à toute extrémité. (Sa mère avait péri en cherchant à la sauver.) On désespère entièrement de la princesse de la Leyen. C'est aussi en rentrant dans les flammes pour chercher sa fille que cette malheureuse mère s'est perdue. Mme de Labenska, femme du consul de Russie, est morte (1). Le général Toussard a perdu la vue. Sa femme et sa fille sont grièvement blessées. »
La catastrophe de la rue Jean-Goujon, qui donne à ces détails tant de cruelle actualité, est encore si près de nous qu'il suffit de se reporter à ses poignantes péripéties pour se figurer ce que fut le terrible drame de 1810. On aurait cependant tort de croire que l'émotion des Parisiens fut alors ce que nous l'avons vue dans une circonstance analogue. Elle resta relativement circonscrite, et les détails de l'événement ne se répandirent guère au delà du monde officiel. C'est qu'il avait été interdit aux journaux de les mentionner. Les feuilles du temps ne furent autorisées qu'à reproduire la note du Moniteur communiquée par la police. Cette note se bornait à signaler quelques accidents, à célébrer le sang-froid de
(1) Â la 8uite d'un récit de cet incendie que j'avais public dans le jouroal le Temps et où figuraient sur la liste (]es morts, d'après le manuscrit (le la duchesse Decazes, Mme de Labenska, j'ai reçu d'un honorable habitant d'Autun une lettre dans laquelle il m'affirme être en possession d'une montre qui lui vient de son grand-père et qui porte dans son boîtier cette inscription : « Cette montre a été donnée à Laurent Sanson, garçon boucher, par M. de Labensky, consul de Sa Majesté l'Empereur de toutes les Bussies, pour avoir sauvé sa femme et sa fille des flammes le 10 août 1810. ■ Cette rectification est d'autant plus curieuse et intéressante que tous les documents contemporains mentionnaient Mme de Labenska parmi les victimes de ce tragique événement.
it LOUIS XVm ET LE DUC DECAZES.
Tempereur, le courage de Timpératrice, et déclarait que tt personne n'avait péri » . il est vrai qu'en finissant, le rédacteur de Torgane officiel avouait que la princesse de Schwarzenberg, entraînée par son dévouement maternel, avait disparu. Mais on n'avait à pleurer que cette seule victime.
C'est sur Tordre formel de l'empereur que la police s'en était tenue à ces détails incomplets. Soupçonnant d'abord que l'incendie résultait d'un complot ourdi contre sa personne, Napoléon avait pensé qu'il valait mieux n'en pas ébruiter les sinistres conséquences. Peut-être^ aussi redoutait-il que la foule ne fût tentée de faire un rapprochement entre le malheur qui venait d'assombrir les fêtes de son mariage et cet autre malheur qui avait mis Paris en deuil lors du mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette. La discrétion de la police n'eut pas, d'ailleurs, les effets qu'elle en attendait et n'empêcha pas nombre de gens «malveillants» de faire remarquer que décidément ft les Autrichiennes ne nous portaient pas bonheur et que l'archiduchesse Marie-Louise ne semblait pas devoir être plus heureuse chez nous que sa tante et marraine l'archiduchesse Marie-Antoinette » . Elle permit du moins de dissimuler des faits d'une extrême gravité et que Decazes relate en ces termes :
«Des vols, en grand nombre ont été commis dans l'intérieur des appartements. La plupart des dames ont perdu leurs diamants. Qn a enlevé au prince Rourakinla ganse en diamants de son chapeau. Ces vols ont été commis par des soldats de la garde impériale. Une princesse polonaise a été dévalisée par l'un deux, qui lui a arraché de force une boucle d'oreille, et elle rapporte avoir vu devant elle une femme à laquelle un soldat, revêtu du même uniforme, enlevait son diadème. »
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Il ëtaii intéressant de savoir si Taccusation formulée par Decazes avait quelque fondement. Nous avons donc consulté aux Archives nationales le dossier des pièces relatives à Tincendie de Thôtel Schwarzenbei^. Malheureusement, ce dossier n'existe pour ainsi dire plus. Des papiers qui s'y trouvent encore, on peut conclure qu^on en a fait disparaître d'autres plus importants. A Tappui de Taccusation de vol, nous n'avons remarqué que la déposition d'une femme de chambre de l'ambassadrice, qui déclare avoir surpris un individu en train de fouiller les tiroirs d'une commode. En ce qui concerne la brutalité des soldats de la garde impériale, les boucles d'oreilles arrachées, le diadème enlevé, il n'est rien dit. En revanche, par le procès-verbal du tamisage des cendres^ il est établi qu'on y a retrouvé plus de huit cents brillants, beaucoup d'autres pierres précieuses et d'innombrables débris de bijoux. Dans l'inventaire dés objets trouvés figurent des chapeaux, des châles, des épées, des montres et cinq souliers.
Il résulte encore des documents que le service des secours fut très défectueux et que l'architecte Bénard, qui avait construit la salle de bal, fut incarcéré au lendemain de l'incendie, mis en liberté au bout de huit jours seulement. Une dernière pièce fait allusion à des investigations auxquelles procéda la police pour s'assurer s'il y avait eu complot ou seulement accident. Une femme fut arrêtée, interrogée et relâchée. Le dossier ne contient rien de plus.
Dans le manuscrit de la duchesse Decazes, et à la suite de la lettre de son mari, dont nous avons reproduit des extraits, il est fait allusion à un épisode romanesque par lequel nous en finirons avec ces détails :
fl Une femme qui n'allait pas tarder à devenir Mme de
Montléart assistait à cette fête. Elle était alors veuve du prince de Garignan, dont le fils fut roi de Sardaigae. Les inquiétudes de M. de Montléart, qui cherchait partout sa chère princesse, trahirent une liaison qui existait déjà depuis longtemps et révélèrent que la princesse était grosse. La publicité donnée par M. de Montléart a cet état intéressant rendit le mariage urgent. »
La disgrâce de Fouché fournit aussi à Decazes la matière de plusieurs lettres, toutes très curieuses. Mais Tépisode est trop connu pour qu'il y ait lieu d'y insister. A remarquer cependant qu'à la veille de ce retour de Tempereur qui devait lui être fatal, « le duc d'Otrante, écrit Decazes, s'attendait si peu à ce qui allait lui arriver qu'il disait :
tt — Je suis bien tranquille cette fois : Tempereur ne me prendra sur rien, v
Mais Napoléon, qui était alors en dissentiment avec son frère Lucien, trouva mauvais que Fouché se fui mêlé de cette affaire et a surtout qu'il eût employé Ouvrard dans des espèces de négociations avec TAngleterre n . Ouvrard fut arrêté et interrogé. Quant à Fouché, à qui l'empereur reprocha entre autres griefs « d'être plus le ministre de ses frères que le sien » , il offrit sa démission. Elle fut acceptée sur-le-champ. Il espérait cependant que les choses s'arrangeraient. Mais, le lendemain, il recevait une lettre que publia ensuite le Moniteur et qui le relevait officiellement de ses fonctions.
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a Le lundi matin, il alla voir Tempereur et en fut très bien accueilli. Sa Majesté lui proposa de rester à Paris, si cela lui convenait mieux. Mais il était trop adroit pour accepter. Lorsqu'il fut sorti, l'empereur dit au roi de Westphalie et à Tarchichancelier :
a — Je ne remplacerai jamais cet homme-là. Il avait ses défauts, mais c'est le seul homme d'État que j'aie eu. »
On sait que Fouché fut nommé gouverneur général de Rome. Avant de se mettre en route, il revit Tempereur, pour prêter le serment auquel il était tenu.
« Sa Majesté lui arrêta la main et, lui posant la sienne sur le cœur, lui dit :
tt — Je vous connais; je n'ai pas besoin de vos serments, n
Adressées à Fouché, ces paroles n'étaient-elles peutêtre qu'une amère raillerie. Cependant il les prit très au sérieux et elles l'enchantèrent. Il quitta Napoléon, convaincu qu'il recouvrerait bientôt toute sa faveur. Mais, à l'heure même de son départ pour Rome, le décret qui lui avait confié le gouvernement de la ville Éternelle fut brusquement rapporté. Ordre lui fut donné de se retirer dans sa terre de Pont-Carré. Cette subite aggravation de sa disgrâce était due à la prétention qu'il afficha de ne pas rendre à l'empereur, qui les lui réclamait, les lettres qu'il avait reçues de lui pendant son ministère. Les scellés furent mis sur ses papiers. L'empereur, irrité, songea à l'envoyer à Vincennes. Par décision du nouveau ministre de la Police, le duc de Rovigo, tous les passeports donnés à l'étranger par son prédécesseur furent annulés.
Decazes ajoute : u On désigne pour succéder au préfet de police Dubois le nouveau maître des requêtes Fiévée,
qui a été longtemps rédacteur du Journal de FEmpvre^ puis envoyé à la tète d'une police secrète. De tout temps ennemi de Fouché, c'est un homme généralement méprisé. « Et plus loin : u Le duc de Rovigo, à la première séance qu'il a eue avec les censeurs, leur a déclaré qu'à la première feute qui se glisserait dans un journal, le censeur serait emprisonné pour six semaines. Lacretelle, qui est censeur de la publicité, a bien vite donné sa démission. » Fouché, comme on le pense, ne pardonna pas à Rovîgo de l'avoir remplacé. Il écrivait de Dresde, peu après : « Le ministère de la Police que l'empereur a sali en y nommant Rovigo... »
Dans une autre lettre, Decazes rend compte d'une séance du Conseil d'État et de ce qui s'y passa entre l'empereur et Mole, qui était alors directeur général des ponts et chaussées :
a Le public, qui n'aime pas M. Mole, dont la morgue est pénible surtout au corps des ponts et chaussées, se réjouit d'un petit afifront qu'il a reçu l'autre jour au Conseil d'État. On délibérait sur un projet de loi relatif au Grand Maître. U s'agissait de savoir si le Grand Maître nommerait à certains emplois ou n'aurait que le droit de présentation au ministère de l'Intérieur. M. MoIé était pour ce dernier parti.
« — Moi-même, dit-il à l'appui de son opinion, je n'ai que la présentation au ministre.
« — Ah! vous-même, monsieur Mole ! s'écria l'empereur. Vous vous croyez donc un homme bien important! Savez-vous la différence qu'il y a entre le Grand Maître et vous : c'est qu'il est l'égal du ministre, tandis que vous n'êtes, vous, qu'un commis du ministre. »
Nous trouvons ailleurs le très piquant récit de la visite faite au fameux abbé Morellet, l'académicien, par le
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poète Lemercier, qui venait d'être élu membre de l'Académie française. Gomme le récipiendaire remerciait son nouveau collègue, celui-ci lui dit :
— Monsieur, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous empêcher d'être nommé, parce qu'il me semble que la première qualité pour être de l'Académie est de savoir le français. Or, vous conviendrez que vous ne le savez pas.
— Je ne pouvais venir à meilleure école, répondit Lemercier.
— Eh ! monsieur, reprit Morellet, ce sont des maîtres qu'il nous faut, et non des écoliers.
A cette même époque, un des plus brillants soldats de l'empire, le général R..., dut se séparer de sa femme. Elle était la fille du fameux W..., qui s'était enrichi comme fournisseur de l'État. La séparation des époux donna lieu dans la société de Paris à de bruyants commentaires. Voici ce que Decazes en écrivait au roi :
K Le général R..., après le scandale à la suite duquel il avait voulu divorcer, a été obligé de renoncer à ce projet parce qu'on lui a fait observer que l'adultère était trop difficile à établir. Aujourd'hui, Mme R... profite du départ du général pour Dantzig pour former de son côté une demande en divorce pour cause d'injures graves. Une de ces injures est que son mari lui a renvoyé son portrait. M. W..., père de Mme R..., est en faillite. Mais il a passé son immense fortune sur la tête de sa femme, qui, en mariant sa seconde fille, vient de lui compter deux millions cinq cent mille francs de rente {sic). L'empereur, l'ayant appris, a été furieux et a fait de nouveau arrêter W. . . »
Ce fournisseur avait été déjà mis au régime de la prison, et peut-être y eût été astreint pour de longues années, — l'empereur ne plaisantant pas avec les dilapi-
dateurs et les voleurs, — s'il ne se fût résigné à restituer au Trésor impérial cinquante millions. Du reste, les rigueurs dont il fut Tobjet ne Tempéchèrent pas de laisser à ses héritiers des biens immenses. Il avait trois filles. Richement dotées, elles firent d'aussi brillants mariages que Mlle Ouvrard, qui n*eut pas plus qu'elles à souffrir des malheurs de son père.
La correspondance de Decazes avec le roi n'avait eu, au début, que le caractère d'un récit périodique des événements que le souverain de la Hollande était intéressé à connaître. Mais, elle ne tarda pas à en prendre un plus sérieux par suite des difficultés qui s'élevaient entre l'empereur et son frère au sujet du royaume que gouvernait celui-ci, difficultés qu'aggravèrent bientôt les tristes divisions du ménage royal. Decazes, qui n'avait été jusque-là qu'un chroniqueur bien informé, devint un conseiller aussi sage qu'écouté. Il donna au roi des preuves si fortes du mauvais vouloir de l'empereur que le jeune prince, abandonné par sa femme et dégoûté du pouvoir, abdiqua.
« Il s'était longtemps défendu de cette couronne imposée par son frère, dit Decazes. Mais, une fois qu'il l'eut acceptée, il en prit au sérieux tous les devoirs, en cherchant à défendre les intérêts de son peuple contre l'empereur et à empêcher que la Hollande fût dépouillée de ses plus belles provinces. Lorsqu'il faisait valoir les droits de cette nation avec laquelle il s'était identifié, son impérieux interlocuteur lui répondait :
(( — Des droits! des droits! Il n'y a que les enfants qui ne sachent pas qu'il n'y a d'autres droits que celui de la force.
« Le malheureux roi, en sortant de chez l'empereur, me faisait la confidence de ses douloureuses impressions
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et du combat qui se livrait en lui, entre sa dignité, ses devoirs de roi, ses sentiments de père et de membre de la famille napoléonienne. »
Quarante ans plus tard, le roi Jérôme, s'ent retenant avec Decazes des si cruelles épreuves à la suite desquelles soD frère Louis avait abdiqué, disait :
« Le malheureux enfant avait pris la royauté au sérieux. C'est ce qui Ta perdu. Il ne voulait pas comprendre que nous n'étions que des généraux commandants de provinces et obéissant aux ordres de Tempereur. »
Ainsi initié à ce qui se passait dans Tesprit du roi de Hollande, Decazes ne pouvait être surpris d'apprendre !>on abdication. Mais il fut inquiet et attristé du silence que garda le prince et de l'ignorance en laquelle il laissa tout le monde quant au lieu où il s'était retiré. Après qu'il eut abdiqué et quitté sa capitale, quinze jours s'écoulèrent sans qu'aucune nouvelle de lui arrivât à Paris. Il se dirigeait pendant ce temps, à petites journées, vers la Bohême. Le 16 juillet 1810, étant arrivé à Tœplitz, il se décida à écrire.
tt Monsieur Decazes, c'est à vous que j'écris pour mes affaires particulières. Je suis aux eaux de Tœplitz. Je vais passer le peu de jours qui me restent comme simple particulier. Je désirerais que l'empereur mon frère me permit d'habiter quelque part où vous pourriez me faire passer mes livres et me conseiller sur ce que je dois faire de Saint-Leu. Pourrai-je le vendre? A qui? comment? Voilà ce dont je vous prie de vous informer et de me le faire savoir. Je n'ai point accusé réception des mémoires sur les administrations communales. Je vous prie de faire mes excuses aux auteurs. Ces mémoires me sont arrivés dans les derniers moments de mon règne, et
j'étais trop peiné et trop agité pour ne pas oublier quelque chose. Je vous prie de me donner de vos nouvelles. Vous me ferez bien plaisir. Elles me seront plus utiles et plus nécessaires que jamais. Faites-les-moi passer sous le nom de prince de Saint-Leu, — c'est le seul nom et le seul titre que je porte, — ou, si vous préférez même, sous le couvert de M. le docteur Ambroise. »
En écrivant cette lettre, le pauvre prince était encore si blessé qu'il avait oublié d'y mettre un seul mot pour sa mère et pour sa chère Paulette, Pauline Borghèse, celle de ses sœurs qu'il préférait. Decazes, qui n'ignorait pas leurs inquiétudes, se hâta de communiquer à Madame mère les nouvelles qu'il venait de recevoir. Celle-ci le chargea de les porter immédiatement à l'empereur qu'avait d'autant plus exaspéré le silence de Louis qu'il le croyait en Angleterre.
Decazes se rendit à Saint-Gloud, où résidait la cour. Quand il arriva au palais, il y avait conseil. Le grand chambellan auquel il remit la lettre alla la présenter à l'empereur, qui la renvoya aussitôt au porteur en le chargeant de dire à Madame qu'il l'attendait à dîner ce jour-là. Le même soir. Madame, à son retour de Saint- Cloud, dit à Decazes que l'empereur désirait qu'il se rendît auprès de Louis, qu'il s'employât h adoucir ses ressentiments et à obtenir qu'il ne restât pas plus longtemps en Autriche.
Les détails du voyage de l'émissaire impérial nous ont été conservés dans les lettres qu'il écrivait à une personne de sa famille. Il avait trouvé le roi très excité, très irrité et résolu à ne pas obéir aux ordres de l'empereur, ce Lorsque je lui fais voir la nécessité d'obéir, il se monte et me dit qu'il se jettera à l'eau, qu'on le réduira à l'extrémité de se détruire, et mille clioses semblables
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qui terminent toute discussion. » En réalité, Louis maintenant se défiait de Decazes, qu'il croyait acquis aux idées de l'empereur.
Cet état de défiance, cependant, ne se prolongea pas, ainsi que le prouve la lettre suivante :
tt Nous avons été ce matin seuls et à pied nous promener pendant deux heures. II m'a parlé de sa réponse aux lettres que j'avais apportées et après une conversation assez vive, mais sans humeur, il a décidé qu'il referait cette réponse. Il a ajouté qu'il me savait bon gré de lui parler franchement et qu'il avait trop de preuves de mon attachement pour douter du motif qui me faisait agir; puis, parlant de sa détermination de ne pas rentrer en France, il m'a provoqué a réfuter ses raisons. Je lui ai alors répété avec la plus grande énergie ce que je lui avais déjà dit, et il m'a demandé de lui écrire. » Au total, la mission de Decazes échoua et le roi Louis refusa de rentrer en France. Obligé de le quitter, l'envoyé impérial resta toutefois chargé de ses affaires particulières, à la faveur desquelles leur correspondance se prolongea.
Les affaires de la reine Hortense y tiennent aussi une grande place. Son mari lui avait abandonné tout ce qu'il possédait en France et une partie de ce qu'il possédait en Hollande. Il ne conserva que ses décorations. Elles étaient nombreuses. Il les avait fait monter en diamants. Dans la vente de ces bijoux et dans quelques placements hors de France, il trouva les ressources qui lui permirent tt de tenir, durant sa longue expatriation, un état modeste, mais digne et convenable » . Il allait désormais se consoler de la perte de son trône et de l'absence de sa famille en cultivant les lettres. Un roman qu'il a entrepris d'écrire deviendra bientôt le plus impérieux de ses
soucis, et lorsque sa mère et ses sœurs, par rintermédiaire de Decazes, rinterrogeront sur Tétat de ses finances, il répondra : « Dites-leur, je vous prie, que je n'ai besoin de rien, n
Après avoir rempli auprès du roi Louis la mission dont nous avons raconté les curieuses circonstances et Féchec final, Decazes rentra à Paris. C'était en décembre 18 10. Il fut alors nommé conseiller à la cour impériale. Cette nomination ne devait rien à la faveur. Il était depuis plusieurs années juge au tribunal. Ses services méritaient Tavancement qu'il reçut. D'ailleurs, jusqu'en 1814, il n'eut que ce témoignage de la bienveillance de l'empereur. Napoléon n'aimait pas qu'on se dévouât à d'autres que lui.
En sa qualité de conseiller à la cour, Decazes était appelé fréquemment à présider les assises à Paris et dans le ressort de Paris. C'est pendant une de ces présidences qu^il se lia avec le général de La Fayette. 11 l'avait déjà rencontré chez Mme de Tracy, dont le salon, à cette époque où existaient encore des salons, était des plus fréquentés.
tt Pendant que je présidais les assises de Melun, raconte-t-il, j'eus M. de La Fayette parmi mes jurés. La manière dont je conduisais les débats lui fit reconnaître en moi un partisan convaincu de l'institution du jury, à laquelle il avait voué la plus grande admiration. »
Ils se lièrent à la faveur de cette opinion commune,
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ce qui n*empéche pas Decazes de railler doucement ce qu'il appelle la naïveté du général.
ft Une affaire qui avait occupé toute la première partie de la journée fut renvoyée par moi à huit heures après diner. Je crus devoir rappeler à MM. les jurés que le Code leur interdisait de communiquer avec personne du dehors. M. de La Fayette, en quittant la salle, entra dans mon cabinet et me dit :
a — D'après la communication que vous venez de nous faire, je ne peux sans doute aller dîner chez M. de La Roquette, qui m'avait engagé?
« — C'est à vous de calculer si vous pouvez être de retour pour la reprise de l'audience, répondis-je.
a — Mais le Code que vous nous avez cité ne fait pas de distinction, et vous nous avez dit vous-même que^ nous ne pouvions communiquer avec personne du dehors.
» — Ne comptez-vous pas, dans tous les cas, en rentrant chez vous, communiquer avec quelqu'un, ne seraitce que pour demander la côtelette que vous voulez manger? Peut-être penserez-vous avec moi que le Code n'a voulu qu'interdire aux jurés de parler au dehors de l'affaire qu'ils ont à juger.
« — Vous croyez donc, reprit M. de La Fayette, que je peux en conscience aller dîner chez un ami? »
Le jury en était encore à ses débuts et donnait lieu à d'incessants tâtonnements. Decazes, qui appréciait à sa valeur cette juridiction, considérait cependant qu'elle devait avoir pour conséquence la modification des peines édictées par les lois existantes. En rendant compte au ministre de la Justice d'une des sessions de la cour d'assises qu'il avait présidée, et après avoir rendu hommage aux lumières et à l'esprit des jurés, il ajoutait :
Î4 LOUIS XVIIl ET LE DUC DECAZES.
0 Cependant, il sera toujours difficile de faire comprendre à des hommes appelés seulement pour quelques jours à remplir des devoirs pénibles et rigoureux que la véritable humanité est dans la justice et que la voix de la conscience qui raisonne doit étouffer la voix de la conscience qui sent. Aussi , tant que Textréme rigueur de la loi n'aura pas été tempérée, tant qu'elle n'aura pas laissé à Tindulgence du juge une latitude que la différence des cas et des circonstances exige impérieusement, il faut s'attendre à ce qu'un grand nombre de coupables échappent à la peine de leur crimes. >» On sait que depuis l'époque où Decazes tenait ce langage, des amendements introduits dans nos lois criminelles ont réalisé la réforme qu'il déclarait alors nécessaire.
Gomme président des assises, il avait encore la tâche, au cours de la session, de visiter les prisons. C'était une occasion pour lui de signaler l'état abominable en lequel elles se trouvaient, l'affreuse situation des détenus, la nécessité de traiter ces malheureux avec plus d'humanité. Il le faisait en des rapports au ministre, tout vibrants d'une émotion communicative, et proposait avec persévérance la création d'un conseil supérieur des prisons. De même, il eût voulu que le cachot de Marie-Antoinette cessât d'être utilisé et fût l'objet d'une sorte de consécration à la mémoire de la reine. Mais, soit que le ministre eût négligé d'entretenir l'empereur de ces choses toutes de sentiment, soit qu'elles ne fussent pas pour toucher le cœur du terrible despote qu'était Napoléon, il ne semble pas qu'il s'en soit jamais occupé. C'est à Decazes lui-même, en 1819, quand il était ministre de l'Intérieur, qu'échut l'honneur de prendre les mesures qu'il avait, en d^autres temps, proposées.
Dans les dernières années de l'empire, ses relations
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et, partant, sa correspondance se multiplient considérablement. Voici un curieux billet du ministre comte de Montalivet, en date du 8 février 1810 : « J'ai reçu votre lettre aimable et j'ai surtout regretté de ne pas avoir eu Ffaonneur de vous voir. Je viens de faire donner des ordres pour que vous soyez introduit près de moi tous les jours et à toute heure où vous vous présenterez. Vous m excuserez si je gémis un peu dans les instants ou je souffre. »
M. de Montalivet avait une goutte chronique. Son fils, que nous avons connu très vieux et néanmoins toujours en possession d'une belle intelligence, avait hérité de cette infirmité. Il disait souvent, non sans une pointe d'orgueil :
— Je suis, comme mon père, un des grands goutteux de ce temps. .
La duchesse Decazes, à la suite du billet que nous Tenons de citer, mentionne que M. de Montalivet, qui occupa le ministère de l'Intérieur pendant toute la durée de l'empire, était o petit et gros, avec une physionomie ouverte et pleine de bonhomie v . Elle ajoute : a L'extérieur de sa femme contrastait de la manière la plus complète avec le sien. Belle, grande, mais froide et raîde, elle inspirait de la crainte plutôt que de raffection- C'est le sentiment que j'éprouvai quand je lui fus présentée. Sa bienveillance devait être d'autant plus précieuse qu'elle ne l'accordait pas facilement. »
Sous l'action de Decazes, cette glace se fondit. Une solide amitié se créa entre le ménage et le jeune conseiller. Lorsqu'en 1815, Fouché, devenu ministre de Louis XVIIL dressa une liste de proscription où il mit la plupart de ceux qui avaient partagé avec lui les faveurs impériales, il y fit, avec son cynisme accoutumé, figurer
son ancien collègue, M. de Montalîvet. Mais, comme nous le raconterons plus loin, Decazes, qui venait d^étre nommé préfet de police, accourut au secours de son ami et eut le bonheur de lui épargner les rigueurs de Texil.
Chez M. de Montalivet, Decazes se lia avec le baron Louis, Mlle de Bigny, sa nièce; le duc de Datberg^, le comte de Jaucourt, le marquis de Sémonville, Calmon, d'autres encore. Il y retrouva son ancien condisciple, Maine de Biran, alors sous-préfet de Bergerac.
Parmi les lettres de cette époque conservées dans les archives de la famille Decazes et dont la duchesse a inséré des extraits dans son manuscrit, il en est qui, pour être signées de noms peu connus, n'en sont pas moins intéressantes, en tant qu'elles aident à reconstituer la société d'alors. Nous en trouvons plusieurs écrites au cours de l'expédition de Bussie. Elles ont pour auteur un M. de Yilleblanche qui venait d'être nommé gouverneur de Smolensk.
Un sentimental, ce vaillant Français qui resta là-bas sous les neiges. Il était bien du temps où l'on chantait entre deux batailles le Gentil Troubadour et les Preux Chevaliers de la France. Il écrit à son cher Decazes : « Je suis très triste d'avoir quitté mes amis. Peut-être m'oublient-ils? Vous êtes bon de m'avoir rapporté un souvenir de cette charmante femme. Que vous êtes heureux d'être son cousin ! »
Et plus loin :
« Je n'ai reçu aucune lettre, si ce n'est de vous. La personne qu'il faut que j'aime ne m'a pas même permis de lui écrire et, depuis que je suis parti de Mayence, je n'ai pas rencontré une femme passable. Nous avons pris Smolensk, d'où je vous écris. L'armée poursuit les Busses, qui doivent se décourager de ces revers. Si nous pouvons
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les amener à une affaire générale, nous sommes sûrs de notre prochain retour. »
Un mois après, Yilleblanche écrit de nouveau : « J'ai encore une raison à vous donner pour être fâché de votre absence de Paris. Vous penserez aisément que c'est la crainte d'être oublié par une personne que vous savez apprécier aussi bien que moi, si personne ne lui parle de moi. »
Celle dont il est ici question paraît être Mme de Menoux, dont Villeblanche était amoureux au moment de partir pour la Russie, à moins que ce ne soit cette délicieuse marquise de Broc attachée à la maison de la reine Hortense et dont divers récits nous ont fait connaître la fin tragique. Elle était jeune, belle, aimée et admirée. Se promenant un jour avec la reine, aux environs d'Aix en Savoie, elle tomba si malheureusement, en passant sur une planche près d'un moulin, qu^elle fat entraînée par la chute d'eau. On ne retrouva son corps que plusieurs jours après, La duchesse Decazes souligne par la mention suivante les regrets qu'inspira sa mort : a M. Decazes, qui l'avait connue, parlait rarement d'elle, et toujours avec un sentiment de grande tristesse qui m'empêchait d'insister comme je le faisais pour d'autres femmes. Plusieurs personnes m'ont dit qu'il avait été amoureux d'elle. »
La femme dont Villeblanche félicitait Decazes d'être le cousin a aussi son état civil dans les commentaires de la duchesse. Elle était mariée au général Lallemand, qui se retira en Amérique après 1815. « Malheureuse avec son mari, qui la maltraitait, elle se laissait prendre en amitié par des femmes auxquelles elle se dévouait et qui souvent l'abandonnaient et la calomniaient. Sous (les apparences de légèreté, de futilité, elle cachait un
courage bien rare. Elle a, pendant plusieurs années, travaillé pour vivre. » A l'époque où Villeblanche parlait d'elle, elle était à Aix en Savoie avec la duchesse d'Abrantès.
A propos de celle-ci, dont Villeblanche avait eu, semble-t-il, à subir les caprices, le malicieux auteur de notre manuscrit porte ce jugement : « En la voyant, je n'ai pu comprendre les grandes passions et les fantaisies qu'elle a inspirées. »
Les eaux d'Aix étaient alors comme aujourd'hui le rendez-vous de la société élégante. En septembre 1812, la princesse Pauline Borghèse s'y trouvait. Elle aussi correspondait avec Decazes. Quoiqu'il n'appartînt pas à sa maison, leurs anciennes relations avaient permis à la belle Paulette d'apprécier son inépuisable obligeance, et fréquemment elle y recourait. Ce n'était point petite affaire de s'occuper de ses intérêts. Mobile, agitée, fantasque et par-dessus tout dépensière, encore qu'elle eût toujours peur de tomber dans la gène, elle allait sans cesse d'une idée à une autre.
Elle est en Savoie depuis quelques semaines, comptant rentrer bientôt à Paris, quand, tout à coup, elle décide d'aller passer l'hiver à Nice. Sa santé l'exige. Elle en avertit Decazes en lui envoyant Merlin, son valet de chambre :
tt Je vous prie de me rendre un service. Il vous ouvrira mon secrétaire et les endroits où sont mes papiers. Vous y trouverez mon budget secret. Je ne sais pas précisément où il est. Mais je m'en rapporte à vous pour le trouver. Vous le mettrez alors dans la tirelire que Merlin vous remettra. Je compte partir le 3 pour me rendre à Lyon. Là, je m'embarquerai pour mon grand voyage. Je compte beaucoup sur vous pour mes affaires. »
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Elles ne laissaient pas d'être embrouillées et compliquées. Sa dotation, qui ne comprenait pas moins de trois mille articles, lui constituait un revenu de quatorze cent quatre-vingt mille francs et, malgré Ténormité de ce chiffre, était loin de lui suffire. Il est vrai qu'elle en faisait emploi sans compter.
En mars 1813, de Nice, où elle réside, elle remercie Decazes, qui est intervenu pour Tachât d'un collier : « Je prie Madame de me le garder. Vous savez que j'aime mieux ajouter trois mille francs, c'est-à-dire le payer deux cent quinze mille francs, que d'entendre parler de cette affaire à mon retour à Paris. » Le mois suivant, elle écrit encore. Elle a des économies. Elle voudrait les consacrer à acheter des perles. Elle en a parlé a Madame; elle en parle a Decazes : « N'ayez pas l'air d'en avoir besoin. Gela n'est pas pressé. J'attendrai que l'occasion se présente. Mais je ne la laisserai pas échapper. J'y mettrai cent mille francs dont je payerai moitié comptant. »
C'est encore de perles, de diamants, qu'il est question dans d'autres lettres. Elle en avait le goût au plus haut degré, comme du reste la plupart des membres de sa famille. Le roi Louis en possédait pour des sommes considérables. Nous avons dit qu'il les vendit après son abdication. En 1813, le roi Jérôme payait deux cent mille francs chacun deux brillants que Decazes lui avait indiqués.
Pour reconnaître les peines qu'elle donne à ce dernier, Pauline lui envoie sa médaille : « La trouvez-vous ressemblante? Je serais charmée qu'elle vous fasse plaisir comme une preuve de mon souvenir, w Cette médaille, enchâssée dans une boîte en écaille, représente d'un côté le profil de la princesse, de l'autre les trois
Grâces. Elle est toujours en possession de la famille Decazes.
Cependant, quand se précipitent les événements sous lesquels succombera Tempereur, la belle Paulette, au mois de novembre, commencée s'inquiéter : «Les dernières nouvelles m'affligent beaucoup. Je ne peux que vous dire que je suis dans l'impossibilité de voyager. Ma vie serait exposée dans ce moment. Mais je suis bien malheureuse. J'envoie mon valet de chambre Merlin à Paris. C'est le plus fidèle. Parlez-moi à cœur ouvert de tout. J'ai offert trois cent mille francs à l'empereur. S'il accepte, je resterai embarrassée. Mais n'importe, je me réduirai moi-même. J'ai fait ce que je dois. Je veux avoir la position exacte de ma caisse, tout payé; je verrai ensuite. »
Elle avait eu là un joli mouvement, la petite Bonaparte. Mais elle n'y persévéra pas. La gène l'épouvantait. Après avoir voulu donner à l'empereur, elle ne songeait plus^ huit jours plus tard, qu'à se faire donner de nouveau : tt Placez les deux cent mille francs. Faites pour le mieux. Je crois qu'il faut laisser mes bijoux chez Madame. Au mois de mars, je serai de retour et bien portante. Je l'étais quand ces nouvelles m'ont accablée, car je suis extrêmement malade. Combien je suis fatiguée d'écrire l II ne faut pas compter sur les cinquante mille francs que j'ai eus, parce que mes dépenses dépassent ce que je reçois. Je voudrais bien que vous tâchiez que l'empereur sache indirectement les pertes que j'ai faites, mais d'une manière bien naturelle. Dites bien que je ne demande pas. Dites tout cela à Madame pour qu'elle puisse en parler à l'archichancelier, qui ne manquera pas de le dire à l'empereur. »
Cette lettre est la dernière que notre manuscrit cite
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de la tt chère princesse » » ainsi que la nommaient ses amis et ses serviteurs. Sa santé compromise la retenait à Nice, bien qu'elle y souffrît « d'un vilain vent nommé mistral » . Elle y était avec ses chevaliers d'honneur : le duc de Clermont-Tonnerre, le baron de Montbreton, et Mme de Cavour, sa dame d'honneur, au désespoir tous trois de ne pouvoir rentrer à Paris.
En même temps qu'il correspondait ainsi avec la sœur, Decazes n'avait pas interrompu ses relations avec le frère, qui sans cesse en revenait à lui. Le roi Louis, depuis qu'il n'était plus roi, consacrait la plupart de ses lettres aux objets les plus étrangers à la politique. Il y parlait le plus souvent de musique et de littérature, de ses romans, de ses romances, de ses essais dramatiques, jetant brusquement au travers de ces discussions d'un intérêt secondaire quelques recommandations que Decazes était tenu de transmettre à la reine Hortense. Nous glanons au hasard dans cette suite de documents épis- (olaires :
Mars 1811. — tt Dites bien que Saint-Leu ne me regarde plus. Il dépend de la reine ainsi que tout ce que je lui ai donné par l'acte dont vous avez été porteur et tout ce qui dépend du petit conseil dont vous êtes membre. C'est à la reine qu'on doit s'adresser. »
Il entretient ensuite son correspondant d'un roman qu'il vient de finir : la Femme intrigante. Il ne désespère pas devoir le critique Geffroy « s'en occuper cet hiver » . Il en corrige un autre, par lettre, celui-là : les Peines de r amour. Il l'avait commencé à Tœplitz. Il l'a remanié depuis. Sa sœur, Pauline, a exprimé le désir de le lire; il le lui enverra : « Vous pourrez lui dire qu'elle pourra me critiquer tant qu'elle voudra. Cela ne me fera rien.
« Envoyez-moi des livres nouveaux, des tragédies.
des comédies, mais de manière à m'éparg[ner les frais... J'ai dit cent fois que je ne peux et ne veux agir que comme un simple particulier qui a donné presque toutes ses propriétés particulières à sa femme et à ses en&nts ou à qui on les a prises, comme on voudra.
tt Outre les objets que je vous ai demandés, faites-moi passer, quand vous en aurez l'occasion, la musique suivante : V Charmant Ruisseau, par Garât; 2® Un Jeune Troubadour; 3® // est un mot fort en usage, par Blangini ; 4* Pauvre Jacques; 5° les airs choisis d'OEdipe à Colonne; 6** les meilleures romances nouvelles. »
20 mxirs 1811. — «Je vous prie de dire à la reine que je désire vivement savoir Napoléon sous la direction d'un bon gouverneur. » Il désigne divers candidats. Il désire aussi que son fils aine « ne quitte pas son cautère » sans que lui, le père, ait approuvé les raisons du médecin. Parlant de son second fils, qu'il soupçonne, affirme-t-on, n'être pas de lui et qui sera un jour l'empereur Napoléon III, il marque qu'il s'en désintéresse, u Je ne connais pas son tempérament. Je m'en repose entièrement sur sa mère à son égard. Mais pour Fainé^ je le prie de me donner cette satisfaction. »
Avril 1811. — « Dites à ma sœur que son roman est fort avancé. Mais je vais lentement. Hermance n'a plus (trois mots illisibles); elle ne fait plus maigre. Nous verrons si, comme cela, elle aura l'heur de vous plaire... Je m'occupe de mon jardin, de mes choux, et de mauvais vers sont plus que suffisants pour mes vingt-quatre heures. Adieu, réponse prompte. Je suis actuellement seul! J'ai tort! Finette me reste. « Finette était son ehat.
1812. — « Je vous recommande de prier qu'on me laisse en repos et qu'on m'oublie. Je suis déjà trépassé.
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L'air et le traitement que j'ai commencé peuvent seuls me convenir. Je désire ardemment avoir M. Byland près de moi. Si vous pouvez Tobtenir, je serai fort reconnaissant de ce procédé. Je suis trop seul. Cela m'aigrit encore plus. »
Même année. — « Donnez-moi de temps en temps des nouvelles de la reine. S'occupe-t-elle de ses enfants? Trouvez Toccasion de lui dire que je désire vivement que Mme de Boubert seule ait la direction. Engagez-la à donner à Mme de Boubert les femmes de chambre et domestiques nécessaires, mais point d'égales. Ces trois têtes me font peur, quoique les deux autres dames soient également bonnes et dignes de confiance. Mais il est impossible qu'elle ne sente pas le danger de ces concurrences. Parlez aussi à la reine d'un gouverneur pour Napoléon, non pas autant pour son instruction que pour Tôter des mains des femmes, il est trop âgé, trop avancé. Je vous prie de parler a la reine sérieusement. Dites à ma mère et à ma sœur que, si je ne leur écris pas souvent, c'est que cela me ramène à des choses qui font peine. »
A la suite de ces lettres, la duchesse Decazes nous montre d'après ses soutenirs de jeunesse le profil des deux enfants dont Tainé inspirait au roi Louis une si pressante sollicitude : « Mon père (M. de Saint-Aulaire) étant chambellan, je fus menée à un bal et à un déjeuner d'enfants chez la reine Hortense. Je me rappelle le prince Napoléon; je le trouvai laid avec ses cheveux bruns coupés en brosse. Son frère, au contraire, avait des cheveux blonds bouclés et tombant sur les épaules. Leur gouvernante, Mme de Boubert, avait une coiffure à la chinoise que je regardais avec étonnement. »
Le roi Louis cessa d'écrire à Decazes à la fin de 1812. Puis, durant de longs mois, il parut Tavoir oublié. Mais,
au mois d'avril 1814, quand Tempire fondé par son frère venait de s'effondrer, il se souvint de Tami fidèle dont le dévouement ne lui avait jamais fait défaut. Il se rappela à son souvenir. Isolé, souffrant, malheureux, vivant obscurément à Lausanne, il son{][eait à reprendre ses fils, Taîné surtout, et à divorcer, peut-être avec le dessein de se [reconstituer un foyer. En demandant des nouvelles de ses enfants et en s'informant de ce qu'était devenue sa femme, il priait Decazes d'arranger ses affaires avec elle. Mais la reine Hortense, quoique résolue à ne pas recommencer la vie commune, répugnait au divorce.
« Votre Majesté, écrivait Decazes au roi Louis, connaît ma manière de penser sur cet acte important que je ne lui aurais jamais conseillé. Cependant, lorsque j'ai fait sentir à la reine les droits de Votre Majesté sur ses enfants et la nécessité où elle pourrait être de s'en séparer si Votre Majesté usait de tous ses droits, elle a fini par déclarer qu'elle céderait à ce que vous désireriez et se prêterait à une demande en divorce si Votre Majesté consentait de son côté à lui abandonner ses enfants et à lui laisser la propriété et la jouissance de Saint-Leu. » Cette réponse, qui valut à Decazes une protestation assez vive du roi, mit fin à leurs relations.
Un dernier billet attribuant des gratifications à la famille Cuvilier-Fleury, dont le chef avait fait partie de la maison de Louis, et au colonel Donnât, son ancien aide de camp, clôt cette longue correspondance. Du reste, dans l'intervalle, un événement considérable s'était produit : le retour de l'empereur.