LUCRÈCE BORGIA
COLLATIN
Que ne preniez-vous un autre nom y ou que n'avez-\ous mieux vécu ! je n'aurais pas sans cesse à souffrir dans ma gloire ^ après l'avoir achetée si cher. Ici mille gens nous confondent : je me lasse de me justifier à vos dépens.
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BORGIA
Que de bruit pour une vertu de hasard , qui a péri dès le premier choc !
COLLATJN,
Mais non sans combat. Cependant j'avais à me défendre et contre l'absence d'un mari ^ et contre un amant fort de sa jeunesse et de son rang. Je triomphai de la séduction.
BORGIA
Dites mieux , d'une surprise que les femmes pardonnent rarement ; elles aiment à préparer jusqu'à leur défaite. Puis, qui ne se révolterait contre un amant agissant delà sorte ? Votre Sextus était sot autant que brutal ; que ne se fiait-il à son âge, aux petits soins, au temps î il eût été plus dangereux, vous plus faible. Pour moi, entourée de pièges, je ne pouvais les fuir ; comment toujours leur échapper ? Ma position , voilà mon excuse.
GOLLATIN.
Qui explique vos faiblesses et ne les justifié guère. Queue songiez-vous à vos devoirs ^ ils auraient fait vos plaisirs!
BORGIA
Bon y qiiànd tout m'en éloignait ^ quand mon rang m'enlevait aux occupations domestiques j en me condamnant à vivre au sein de la corruption. Jeune et belle ^ comment n'aurais-je pas été sensible aux hommages et aux plaisirs qui me poursuivaient î Elevée dans la retraite ^ vous ne pouvez comprendre ce qu'a d'enivrant pour une femme l'éclat de ces fêtes, où elle brille parée de tous ses avantages. Alors le cœur s'agite , les sens s'allument , la coquetterie s'éveille. Comment se gouverner dans cette tempête ? Qu'est-ce que votre vertu t Une saillie d'exaltation. Il m'en eût fallu dix fois davantage pour me conserver pure au milieu de l'exemple des miens , des penchans de mon âge , et de la morale de mon temps; car chaque époque a la sienne qui mène la foule.
Quelques sages s'en séparent , mais ce sont des sages 'y on les compte à cause de leur petit nombre. Pouvais-je décider entre eux et le siècle ? J'aurais eu besoin d'une force d'esprit et de caractère qui se rencontre chez trop peu d'hommes pour ne pas manquer aux femmes tout-à-fait.
COLLATIN
Il esterai que je n'avais^ comme vous, ni la tentation , ni la liberté du mal. On aidait notre sagesse en l'abritant loin du péril. Nourrie à une autre école , vous avez suivi d'autres préceptes j cela diminue vos torts, mais ne les efface pas.
BORGIA
Eh ! que sont nos vertus et nos vices ? le fruit des leçons reçues dans notre enfance. Vos Romains se montraient braves par l'éducation du Champ-de-Mars : chastes par impossibilité de ne pas l'être. Les Italiens de mon temps étaient plus rusés que courageux , parce que l'adresse menait alors plus loin que la force.
Vantez moins aussi la sagesse de vos matrones; austère sous la république ^ que devint-elle sous l'empire? Des qu'on ne la garda plus i3lle ne sut plus se garder. Contemporaine de Tibère ou de Commode ^ adieu la laine et les fuseaux ; peut-être vous eût-on vue y comme tant d'autres^ tromper un mari pour un histrion, le quitter pour un gladiateur; et plongée dans tous les excès vous en glorifier. L'occasion , voilà ce qu'il faut vaincre , et ce qui vous eût vaincue.
COLLATIN
J'ai prouvé le contraire.
BORGIA
Assez mal , car Dieu sait que penser de vos plaintes ; et si tout vous a si fort déplu dans votre aventure , qui sait d'ailleurs si vos sens n'ont pas trahi votre raison. Aussi les uns de dire : que ne se tuait-elle avant; les autres, après. Trop tôt eût rendu le crime douteux; trop tard, fait douter de vous.
COLLATIN
On oublie que je n'avais de choix qù^entre ia résignation et le déshonneur. Sextus menaçait d'égorger tin esclave qu'il eût placé dans mon lit. Valait-il mieux paraître coupable d'une faute dont j'étais innocente ^ Ou subir la violence d'un furieux ^ quitte à me racheter par un coup de poignard ?
CORGIA.
' Mourir est le plus court : on ne songe plus qu'à vous plaindre ; mais cette menace^ devant laquelle fléchit votre courage^ a-t-elle été faite ? Sextus l'â-t-il avoué ? INon ^ il s'est tu. Déjà si coupable c^eûtété l'être trop que de vous démentir. Quoi qu'il en soit^ rendez grâce à votre historien ; il vous a peut-être mieux défendue que vous n'avez su vous défendre. Quant à moi^ si des écrivains^ ennemis de notre maison y m'ont noircie de leur venin , j'ai été vengée par d'autres et chantée par un grand poète qui m'a couverte de sa gloire.
Durant vingt ans j'ai fait le benheur d'un époux et l'ornement de sa cour ^ la plus bril^ lante de l'Italie. N^était-ce pas assez pour amnistier des souvenirs auxquels je n'appartenais que par Tinexpénence du jeune â^^^e et* l,a. faute d'autrui ?
eOLLATlN..
Ce qui n'empêche pas qu'on ne médise hoi?riblement de vous ici. Que ne conte-t-on pas: de votre famille, du scandale de ses crimes et de celui de ses plaisirs ! Je veux croire que vous, n'y trempiez que par votre présence; mais cela seul rend suspecte votre vertu tar-»^ dive. Le vice refuse d'y croire , la vertu n'ose? s'y confier.
BORGIA
Hélas! c'est que rien n'est plus difficile à établir que la croyance du bien. Les hommes, s'en défendent tant qu'ils peuvent , souvent même contre l'évidence. Aussi les jugemens
humains que sont-ils pour la plupart? des erreurs consacrées, j'en suis la preuve. Unie au duc de Ferrare, je fus aimée d'un homme* qui joignait à tous les dons extérieurs^ tous les taîens de l'esprit. Imaginez ce que prête de charme à l'amour l'imagination qui passionne le langage , la grâce qui pare chaque mot^ et la délicatesse si habile à endormir nos scrupules en paraissant les respecter. Joignez -y la gloire dont rayonnait cet amant, et qui éveille si puissamment la vanité d'une femme. Eh bien î j'ai résisté quoique attaquée longtemps et sans relâche, et cette épreuve, la plus dangereuse et la plus délicate , j'en suis sortie pure. On ne m'a pas compté cette victoire ; on s'est obstiné à m'accabler du passé , sans vouloir séparer ma jeunesse des années qui l'ont suivie , et qui méritaient de la racheter. Quelle sévérité, ou plutôt quelle injustice ! Hélas ! elle tache à jamais ma mémoire , car je ne puis en appeler au temps ^ il a prononcé contre moi.
v*it Le célèbre cardinal Bembo.
COLLATIN
Appelez-en à votre conscience ; quant à la pitié des hommes ne peut-on s'en passer ? En se mêlant à nos douleurs elle les assoupit et ne les guérit pas. Puis combien d'infortunes la pitié irrite au lieu de les consoler.
BORGIA
Ajoutez que s'il en est qui se refusent à la pitié y celle-ci se refuse à certaines infortunes : témoin la vôtre. Soit le genre , soit la cause , la plupart des hommes se rient d'un mal qui ressemble si fort à un bien; les femmes n'y voient qu^un transport d'amour , c'est-à-dire un triomphe à travers une offense. Enfin , dans votre renommée il y a je ne sais quoi d'indéfinissable qui inspire autre chose que l'admiration. On vous honore sans vous respecter , on vous loue par bienséance , on vous plaint sans s'attendrir.
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Mi^e. DU DEFFAJST.
Un peu de causerie : c'est elle qui me reudait l'existence supportable j elle me désennuie encore ici. D'ailleurs vous avez vécu de mou temps ^ c'est un attrait de plus : on s'entend à demi-mot^ ce qui fait qu'on ne dit rien d'inutile. Je n'ai jamais été économe que de pa-
* Actrice de la Comédie Française, dont la conversion fit beaucoup de bruit. Mademoiselle Gauthier quitta subitement le Théâtre, et se retira dans un couvent de Carmélites , où elle passa vingt-deux années dans les pratiques les plus austères.
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rôles; aussi avais-je toujours du temps de reste dont je ne -savais que faire.