AU VILLAGE
La nuit tombe. Le froid crépuscule de neige Descend, avec le givre et les vents en cortège. Le village est atteint déjà... Devant les feux, On hisse les blessés sur de grands chars à bœufs, Et, malgré la bourrasque, on va, tout d'une haleine. Les conduire là-bas, aux villes, dans la plaine. Les autres, se rendant à la fatalité, Ont défilé longtemps sur la route, et jeté. Comme une lamentable, une vaine dépouille, Pistolet, mousqueton, chassepot qui se rouille, Sur le tas grandissant, le tas grouillant et noir, Où l'on ensevelit, non l'honneur, mais l'espoir.
Chaque maison, avec son clair brasier qui flambe, S'ouvre. Des malheureux sont là, pansant leur jambe, Dévorant, sans un mot, près du foyer brillant, Les autres, hébétés, dormant ou sommeillant.
Toute une armée, et pas un clairon qui lui jette Les appels du combat vibrant dans la trompette; Ni tambour, ni drapeau : le silence, le deuil, Et la nuit descendant sur la gloire au cercueil.
La maison de Louise, ouverte comme toutes. Accueillit, elle aussi, ces tragiques déroutes. La mère a même pu, s'échappant un moment. Aller vers les blessés, leur parler doucement. Et des yeux, presqu'éteints, l'en ont remerciée. A présent elle est là, sur la vitre appuyée : Que deviennent Louise et Pierre? Et ce grand bruit De la bise cinglant les brumes de la nuit ! Tous les bardeaux du toit, toutes les planches sèches Craquent. Au foyer roux pétillent les flammèches. N'arriveront-ils pas bientôt? Et, dans sa foi, La vieille femme crie à Dieu : « J'espère en toi ».
La porte tremble, claque et s'ouvre : c'est Louise. Pierre la suit. Portant une forme indécise. Ils entrent lentement. Et Pierre : « Il est léger... C'est égal... Je suis las à ne pouvoir bouger...
4li
Vous l'aviez dit : il faut, dans toute cette foule, Choisir, et m'apporter, malgré le sang qui coule, Le plus meurtri de tous et le plus malheureux. Le voici ! »
Le mourant, pâle, a les yeux vitreux.
Demi-gelé, percé d'une balle, il respire. Son mal est grand ; on sent que sa douleur est pire ; Et, si l'on pénétrait dans son rêve confus. On y verrait, montant du profond de lui-même, Les Victoires d'antan railler ce vaincu blême.
Il voulait se tuer; il ne le pourra plus ;
Mais, tout dormant, il garde encorson mal suprême.