UN D'ENTR'EUX
Ces Victoires d'antan, aux lumineuses lames, Dont le regard jetait des flammes
Et qui sur les vaincus passèrent en chantant, Un d'entr'eux y pense, pourtant.
Il n'a pas entendu leur voix compatissante, Pour remplacer la gloire absente,
Proclamer la grandeur du sacrifice obscur; Et, s'il les voyait face à face,
II sentirait soudain, dans un cœur qui se glace, Cette honte de l'être impur.
Lorsqu'il partit pour la défaite, Il n'avait, ignorant les fatigues des mains. Ni semé, labouré, moissonné, sous la jête Du cielbleu souriant à nos efforts humains.
Il n'avait, dans la ville où le peuple travaille. Ni battu le fer rouge et brandi la tenaille, Ni fait du pain, ni fait le gîte où nous dormons, Ni, montagnard, poussé son troupeau sur les monts. La peine de l'esprit, seule, lui fut connue. Heureux qui, les poumons au large, la chair nue. Respire au grand soleil, travaille, mange et dort ! Lui, les nerfs affolés, la fièvre dans les veines, S'épuisait, tout le jour, à des recherches vaines. Et, la nuit, prolongeait l'angoisse de l'effort.
Pour les guérir, ces nerfs malades, « Pour se régénérer » disait-il, « en souffrant », Un jour il est parti comme les camarades. Mais, malgré tout, il traîne un tourment différent.
Il a la faim comme eux,comme eux les pieds qui saignent; Il a bu l'eau déneige, épargné son pain bis, Partagé tous les maux par la horde subis ;
Mais d'autres tortures l'étreignent.
« Détraqué ! » lui dit-on. C'est possible. Il le sait. Mais il sentit sa tête éclater de souffrance, A l'heure où, sur la horde et sa désespérance, Pour la première fois, la froide Peur passait
Il marche, il marche sans paroles,
Machinal, et comme en dormant ;
Mais le flot des révoltes folles
Bat ses tempes éperdûment.
Il voit la patrie écrasée,
Et cette sanglante rosée
Qui ne fera pas de moisson.
Il les entend bien, les Victoires, Mais elles ont pour lui des pitiés dérisoires Et consolent ce cœur d'une étrange façon :
Tu n'es qu'un vaincu I Marche avec ta honte.
Recule toujours.
De tes pas, fuyard, nous tenons le compte : Va chez l'étranger mendier secours.
Tu n'es qu'un vaincu! Ton fusil te pèse,
Il n'a pas servi.
De l'abandonner tu seras bien aise.
Tu devais mourir, — mais heureux qui vit !
Il n'en entend pas plus... Que la honte finisse ! Il l'empoigne, cette arme inutile; il y glisse La cartouche ; un instant il s'écarte ; un bruit sec Le fusil est tombé, l'homme trébuche avec.
Le corps crève la neige, où le sang noir fait tache. Un sergent, qui l'a vu, mordille sa moustache, Et puis, à l'officier qui s'encourt, regardant : (( Encore un qui s'est fait sauter, mon commandant ! »
Et, sous la neige qui le cache, Saigne et bleuit ce corps débile, en se tordant.