MARIE
Et, dans la maison prochaine, Sous une gorge d'enfant, Un orage se déchaîne, Marie a dans l'âme un monstre étouffant.
Chaque jour, elle voit Pierre Entrer chez ces folles-là !
Elle court à la barrière !
Pas un jour, un seul, il ne lui parla.
Si Marie était dévote.
Tout le temps elle prierait...
Mais un démon lui dit : « Sotte !
On ne garde pas un pareil secret.
(( Tu l'aimes : il faut qu'il t'aime!
Qu'une autre ou non ait sa foi, Tu seras à lui quand même :
S'il ne te prend pas, meurs, — ou venge-toi ! »
Quelquefois elle résiste, Elle voudrait l'éviter ; Mais elle serait moins triste De lui faire mal que de le quitter.
Si ce Pierre, qui l'ignore.
Savait son cœur frémissant, Si même il parlait encore A la gringalette ardente, en passant,
Malgré tout, la retenue.
Le tremblement de l'aveu Et sa jeunesse ingénue.
Elle le mordrait d'un baiser de feu!
La pauvre choisit, des lèvres.
Une place dans son cou,
Et cela trompe ses fièvres...
Mais le souvenir revient tout à coup.
Il en aime une autre, il l'aime, Dans ses bras il la tiendra.
Et toi, gringalette blême, Pendant leurs baisers, ton mal te tordra!
Tout, plutôt que cette chose!
Mieux vaudrait, assurément.
Le cercueil où l'on repose :
On rêve d'amour, peut-être, en dormant.'
Le lac, où l'eau, plus courante, A repris ses remous noirs.
Voit la gringalette errante Se pencher déjà vers ses entonnoirs.
Mais regarde, gringalette! Avec son bâton pointu.
Qui donc grimpe à l'Epinette?
Ne meurs pas encor : ton cœur a battu
C'est le bien-aimé qui monte En s'en retournant chez lui.
Va, cours l'embrasser sans honte î Il te voit venir sans geste d'ennui.
Oh ! parler là, sur sa bouche !
L'enlacer et l'entraîner, Et rouler vers l'eau farouche !
Mourir à la fois, — songe, — et te donner!
Il approche. Marie a la gorge oppressée.
Elle s'avance, sans pensée ; Elle n'a plus d'angoisse et pas encor d'espoir. Tout s'en va, tout a fui de ce qu'elle veut dire; Mais elle a sur la lèvre un étrange sourire, Un sourire de folle, et Pierre devrait voir.
Il ne voit pas... Tranquille et d'une voix très sûre^ Il parle. De ses mots, chacun fait sa blessure
Pierre.
Bonjour I Te voilà donc, la Marie !
Marie.
Oui... C'est moi...
Pierre.
Toujours gentille, par ma foi !
Mais où donc, tous ces temps, est-ce que ça voisine,? Frileuse, te tiens-tu toujours à la cuisine ? Voilà bien quinze jours qu'on ne s'était pas vus !
Il ne la voit donc pas... Mille troubles confus, De la colère aussi, toute une épaisse lie S'agite dans ce cœur gagné par la folie. Le sang bat dans sa tête en feu, sa jambe plie: Pendant une minute elle n'existe plus.
Pierre.
Allons ! Adieu... Sois sage, la Marie... Je m'en vais à la métairie :
Il faut chercher quelqu'un qui les aide, là-bas. Moi, tu comprends, je ne peux pas :
Je dois bûcher, coûte que coûte ; Mais, dans notre vallée, et pas trop loin, sans doute, Je trouverai quelqu'un qui laissera bien tout
Pour aider à soigner ce blessé jusqu'au bout.
Marie.
Quelqu'un ? Il resterait dans la maison ?
Pierre,
Pardine !
Bien sûr, il ne faut pas qu'on couche ni qu'on dîne ; Mais, si quelque fillette au bon cœur le voulait,
— Toi par exemple, s'il te plaît, — Elle soulagerait la mère et la Louise,
Qui sont lasses à défaillir...
Marie.
Ah!
Les yeux de Marie ont une lueur grise. Des démons ténébreux sont venus l'assaillir. C'estl'amourtriomphantitous les jours,toute une heure, Vivre avec lui, buvant le même air désormais ! C'est la vengeance prête: ainsi, dans leur demeure. Elle les saura mieux séparer pour jamais. Du moins elle pourra, — c'est quelque chose encore ! Caresser du regard cet être qu'elle adore, Quêter l'humble bonheurdu chien qui vous implore
Et baiser les objets que Pierre aura touchés ! Et, tenant des yeux fous sur les siens attachés, Marie a dit : « C'est bon... J'irai chez la Louise... » Et sa petite main d'enfant, que Pierre a prise, Frissonne comme un nid d'oiseaux effarouchés ; Mais son cœur,grand ouvert pour les obscurs péchés. Son sang fiévreux, où bat l'angoisse de l'attente. Ses lèvres, ses bras prêts, sa gorge palpitante, Tout son être, conquis, l'accepte en ce moment, Le supplice divin dont on meurt en l'aimant.
Et Pierre, rassuré, repart allègrement.