‹ LouiseChapitre 13 sur 38 · LE BLESSE · texte numérisé non relu

LE BLESSE

Dans le mystère où dort la maison taciturne, Au fond de cette alcôve où la fièvre emplit l'air, Le blessé, les yeux clos, saisi du froid nocturne, A cru sentir la Mort pénétrer sous sa chair.

Hier encor, maudissant la souffrance éperdue Que suivaientdes sommeils tout brumeuxde stupeur, Il la voyait entrer, cette Mort attendue, Il l'écoutait venir, et n'en avait pas peur.

C'était l'allégement des suprêmes tortures

Le repos pour les pieds meurtris par les chemins.

Le silence et le calme, après ces aventures

Qui, sans dire pourquoi, tordent noscœurs humains.

Montant dans le brouillard étrange de tout l'être, Le moribond voyait ses douleurs, ses amours, Ses désirs, ses tourments, ses hontes apparaître, Et, d'un seul mot, la Mort leur répondait toujours:

Je suis ta première tristesse.

Depuis, tu m'évoquas sans cesse Au son creux du rire impuissant.

Avant d'entrer au noir passage, Rappelle-toi ceci, passant:

Tu me le dois, l'apprentissage Du doute et des larmes de sang.

Et la Mort répondait : « Je calme en effaçant t>.

Je suis cette heure d'épouvante Où ta mère, ta chair vivante, Dormit pour ne plus s'éveiller; Sans parvenir même' à la suivre.

C'est grâce à moi que tu dus vivre Et ne pus désormais prier.

Et la Mort répondait: « Je fais tout oublier. »

Je suis l'affreuse peine, Le mal qui te mordit, Lorsqu'une bouche humaine, Trop chère, te mentit.

Je suis le goût funeste De ces baisers d'enfant.

Rappelle-toi le reste ; Souffre en le revivant î

Et la Mort répondait : « Tu dormiras avant ».

Je suis, moi, le désir de la gloire impossible. La joyeuse habitude et le foyer paisible, Tu ne les connus pas ou tu les méconnus ! Grâce à moi, qui commande au peuple des chimères, Tu brassas le néant, tu bus leseauxamères.

Tu trahis l'amitié pour des bruits éphémères

Je t'empoisonnai, moi, les jours que tu vécus.

Et la Mort répondait: «Moi, mère entre les mères,

Je vous verse l'oubli des instants révolus.

Les fautes, les erreurs, les crimes, rien n'est plus».

Vois! nous sommes toutes tes peines!

Nous avons tari ce cerveau,

Mordu ce cœur, brûlé ces veines...

Nous te rongerions de nouveau.

L'homme se croyait dieu sublime :

Jusqu'au bout, quelque peine infime En le déshonorant l'opprime.

A l'instant même où tu mourras, Nous te tiendrons encor, victime !

Marbre à moitié, tu saigneras.

EtlaMortrépondait:«Viensdormirdans mesbras».

Et, vaincu, résigné, muet en sa faiblesse, Sentant la vanité des buts cruels qu'on laisse, Le mourant acceptait ces bras et ce sommeil.

Mais, aujourd'hui, malgré les pauvres mainsglacées, Malgré l'effort captif des confuses pensées. Voici que l'endormi pressent comme un réveil.

Ses bras sont moins brisés, sa têteest moins fiévreuse; Il ne voit plus, toujours, ce gouffre qui se creuse En donnant le vertige au pâle agonisant.

Son sang, de neige hier, s'échauffe goutte à goutte. Son cœur a tressailli. Tout tremblant, il l'écoute. Fiancé de la tombe, il veut vivre, à présent!

Une demie, encor, tinte à la vieille horloge... De quel regard profond le malade interroge Le geste de Louise, et sa bouche, et ses yeux !

Et quel bonheur trop grand, — un bonheur qui l'effraie,—

Lorsque Louise, avec sa voix sincère et vraie,

D'un motchassantrangoisse,adit:(( Non... Ça va mieux».

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