‹ LouiseChapitre 15 sur 38 · DIALOGUE MUET · texte numérisé non relu

DIALOGUE MUET

Nous n'adorons jamais personne iVlieux que pour le bien qu'il nous doit- Et, par le bonheur qu'on lui donne, On s'attache "à qui le reçoit.

La mère, ayant bien crié toute.

Bénira l'enfant de sa chair ; C'est pour les transes qu'il nous coûte Que le chef-d'œuvre nous est cher.

Et qui nous doit la vie, on l'aime De tendresse, sinon d'amour, Sans le vouloir, ni rêver même De reconnaissance en retour.

Depuis que le soleil, fondant sur la vallée, Ua de nouveau captive en ses résilles d'or, Que, loin de ce chevet prenant son noir essor,

La Mort enfin s'est envolée En criant : « Tu le veux? Vis donc et souffre encor », La mère, aux yeux battus par les nuits d'insomnie.

A dit à Louise, cent fois :

« La Providence soit bénie !

Notre tâche est presque finie.

C'en est fait de la veille en fièvre, des émois ; Peut-être pourra-t-il nous quitter dans un mois. Va reposer, ma fille : il ne faut pas qu'on meure

Pour un malade qui guérit ;

Ce serait faiblesse d'esprit

De nous épuiser à cette heure.

Va I >y Mais Louise, avec son calme entêtement. Au chevet familier reste fidèlement.

Quand l'hiver était le plus rude,

Louise avait pris l'habitude De s'asseoir là, devant cet être aveugle et sourd; Elle se dévouait : le temps lui semblait court. A tout indifférente, au morne paysage, A ses livres chéris qui l'appelaient en vain,

Elle épiait, sur ce visage, Quelque tressaillement qui fût la vie, enfin ! Elle, la vierge, avait l'obscur instinct de mère Qui vous pousse à créer, ou du moins à guérir, Et, pour cet inconnu toujours près de mourir.

Les pleurs qui vous font tant souffrir. Ceux qu'on pleureen dedans, mouillaient sagorgeamère, Le bordant, de ses mains, comme un petit enfant, Elle essuyait son front pâle, moite, — et souvent,

En évoquant quelque ancienne chimère.

Elle disait, devant ce chevet de misère

Où, par une pitié sincère, A lui-même son cœur, le vrai, se révéla :

« La grande poésie est là ! »

Aujourd'hui que la Mort n'est plus toujours présente. Solennisant encore ces colloques muets

Entre une chair agonisante Et la vierge attentive, aux gestes inquiets,

Louise, presque embarrassée, Ne laissant plus parler tout haut chaque pensée, Baisse parfois les yeux devant ses yeux, à lui.

Car il la regarde aujourd'hui.

Ce regard, qu'il lui doit comme il lui dut la vie. Tout d'abord, à Louise émue il l'a donné

Trouble encor, fuyant, étonné ; Ensuite il fut plus long, caressant, promené Sur ce corps vigoureux avec un air denvie ; Le lendemain il fut plus vif et rayonnant ; Il s'attendrit, il se mouilla : c'est maintenant

La contemplation ravie.

Il lui dit, ce regard obstinément levé :

c< Merci, car vous m'avez sauvé ! »

Mais aussi, chaque fois, en souriant pour elle,

Il lui dit : « Merci d'être belle.

Car j'eus, en renaissant, ce charme inattendu, Cette extase qui vaut l'existence peut-être : Voir surgir l'idéal que l'on croyait perdu,

Que le réveil vous a rendu.

Et, pour goûter toujours ce charme, j'aurais dû Chaque jour expirer et chaque jour renaître ! »

Et Louise, de lire en ce regard noyé. Rougit un peu, se lève, et va vers la fenêtre Y rafraîchir son front sur la vitre appuyé.

La porte s'est ouverte, et Marie, en sournoise, Entre... Elle a vu ! Déjà, bien des fois chaque jour, Elle surprit, humide ou brillant tour à tour,

Ce double regard qui se croise.

Tout son être bondit vers l'étreinte d'amour î

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