AU CHEVET
Depuis deux jours, moins las, d'une voix raffermie,
Le blessé parle. Il a près de lui son amie,
— Car m'appelle ainsi, dans le fond de son cœur.
Appuyé sur le coude, avec elle il devise ;
Et, mollement bercé par la voix de Louise,
Il sent, tout à la fois, heureux comme un vainqueur.
Sa mémoire moins indécise.
Sa pensée enfin reconquise Et son sang qui remonte en un flot de vigueur.
Elle n'a demandé ni son nom, ni son âge. Elle le voit très faible encore, un peu fiévreux, Et lui dit seulement : « Allons ! Soyez plus sage », Lorsqu'il fatigue trop sa voix qui sonne creux; Mais, même en se taisant, près d'elle il est heureux.
Car elle parle. Elle a, dans son accent qui traîne,
Comme une gravité sereine Et ces vieux mots français, qu'en pays jurassien
On garde du langage ancien.
Pour le réconforter un peu, pour le distraire, Elle parle, et beaucoup, puisqu'il en est content;
Elle le traite comme un frère,
Plus tendrement encor: il souffrit tant !
Elle raconte, elle babille; De ses yeux caressants il suit la jeune fille.
Et sourit tout en l'écoutant.
Elle lui dit son pays, le village,
Les clapotis d'eau sur la plage, 1
Les jardinets gaîment ensoleillés, i
Leurs cassis et leurs groseillers, .
L'auberge blanche et verte, où l'on festoie
Le verre en main, le cœur en joie, r
Devant la truite, aux écailles d'azur, I
Qui vient du lac profond et pur.
Elle lui dit, avec leurs files alignées,
Les tas de bois, couverts de toiles d'araignées
Où la rosée amis ses perles d'un moment.
L'église avec ses murs austères, Faite pour inspirer l'effroi des grands mystères
Et la terreur du châtiment, Mais où viennent les vieux prier paisiblement.
Elle lui dit, au haut de la tour minuscule, La cloche sans éclat qui sonne au crépuscule, — Celle qu'il entendit sur le mortel chemin, — Qui parle de repos, de sommeil, et qui tinte.
En prolongeant sa voix éteinte Quand la crête des monts se coiffe de carmin.
Elle lui dit la race, un peu lourde, mais forte, Qui vit, qui lutte et meurt derrière chaque porte. Les petits au travail, le rége7it\euT parlant. Les horlogers fouillant des ressorts, y brûlant Leurs yeux vieillis trop vite et trop vite inutiles, D'autres fendant du soc les terres infertiles Ou menant leurs troupeaux dans le pré ruisselant.
Pour animer un peu le froid des paysages.
Elle lui dit les vieux usages, Le Messager Boiteux^ l'almanach familier,
Ami des longs soirs de décembre, Qui traîne à la cuisine ou trône dans la chambre, Et qu'on retrouve à l'atelier.
Môme, — l'on est, ou non, conteuse véridique! —
A ce curieux elle indique
Les friandises de là-haut,
Les bricelets et les sucrées, La tarte gigantesque aux prunes empourprées...
Qu'il guérisse ! Il verra plutôt .
Elle-même surprise en se sentant bavarde, Après avoir décrit la terre montagnarde, Avoir dit les sapins et les lacs, avoir dit Villages et hameaux de toute la vallée, Elle prend avec lui, par la pensée ailée, Quelqu'un de ces chemins qui vont vers le Midi.
La route est en lacets, et grimpe, malaisée. Sur les talus rocheux, où sèche la rosée, La gentiane bleue, et livrée au vent dur, S'enfonce, se cramponne à la terre rougeâtre. Plus loin, dans les près verts, rêvasseun petit pâtre. Quelque sommet, tout noir, s'enfonce en plein azur.
Dans ces forêts, où les idylles, Sous un dais solennel, doivent parler plus bas, En glissant sur la mousse, on trouve, àchaque pas,
La goutte noire des myrtilles;
Les loups y rôdent, en hiver; Le plateau, devant vous, se termine en arête :
Brusquement, du bord de la crête,
On voit le précipice ouvert.
Mais, ondulant toujours, la route continue; Et soudain, à vos pieds, une plaine inconnue S'étend et fuit, coupée en remous incessants. Vaste comme la vie aux yeux adolescents. Lointains et lumineux, des manoirs apparaissent ; Deux lacs, aux derniers feux du soleil colorés. De bleuâtres vallons, des bois, des blés dorés. Des clochers en rumeur et des chemins se pressent. Et, tout là-bas, tenant l'horizon, y montant, L'enfermant tout entier dans leur cercle éclatant. Sous le soleil qui croule en des apothéoses Mais les caresse mieux et double en les quittant, Vont s'embraser, au même instant, Les sommets des Alpes, tout roses
Et toujours le blessé sourit en écoutant.
La mère a crié : « Mais, fillette, Tu vas le fatiguer.... Ça jase, ça caquette.... >»
Auprès d'elle, la gringalette Traîtreusement a répondu :
« Laissez faire ! qu'ils aient une petite fête ! »
Louise, heureuse, parle et n'a rien entendu.
Au chevet elle s'est penchée.
En voyant sa main rapprochée.
Le blessé prend la main, la baise longuement ; ^^
Et, tandis que Marie, entrée à ce moment,
Se dit : « Pour de l'effronterie,
Ma parole! C'en est vraiment ! n Que, l'ayant bien grondé de sa galanterie
Sur un ton de sœur attendrie, Louise, maintenant, se tait près du blessé, Tous deux, au fond du cœur, évoquent leur passé.
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