LES VIEUX AMIS
Quand, brusquement, le cœur s'entr'ouvre. Tout étonné de sa langueur, Qu'on l'interroge, et qu'on découvre Le secret frileux de ce cœur ;
A l'instant où l'on sent éclore, Obscurément, au fond de soi, Gomme une promesse d'aurore Dans une caresse d'émoi ;
A cette heure, imprévue et douce, Où l'on croit le bonheur promis, Un attendrissement vous pousse A retrouver les vieux amis.
C'est un instinct qui vous convie, Lorsque, pour vous, tout va changer, A revoir la route suivie Avant le pays étranger.
Ce bonheur qu'on n'attendait guère Vous embellit chaque amitié ; Toute chose qui vous fut chère Devait en avoir la moitié.
C'est l'instant où, quittant les bras de sa maîtresse Qui vient de l'enlacer pour la première fois.
L'ami des bois muets veut dire son ivresse t
Au silence des bois;
C'est l'instant où, troublé des premières paroles Par qui l'hôte inconnu, divin, se révéla. L'ami des fleurs raconte aux perles des corolles Que le bonheur est là ;
L'instant où, pâle encor des mots dits à voix basse. Des tiédeurs de l'haleine et du baiser des yeux.
L'adolescent revient vers sa mère, et l'embrasse Plus longuement et mieux ;
L'instant où l'isolé, dont la poitrine éclate, Qui vit s'ouvrir un cœur et renaître le sien, Cherche une chose, un être à qui parler, et flatte, En pleurant, son vieux chien ;
Et,lorsqu'un cher secret,douxet lourd, nous oppresse Pour un regard surpris ou des doigts effleurés. On vient relire alors, avec plus de tendresse. Ses livres préférés.
Louise a pris, sur l'étagère
Frêle et légère Où la poussière les gagnait, Toutes ces amitiés muettes,
Tous ces poètes Que son cœur nouveau reconnaît.
Les uns sont les chanteurs sublimes, Frères des cimes,
Des aigles et des alcyons ; Leur œuvre a l'éclat de l'épée,
Et l'épopée Bat des ailes dans les rayons.
D'autres, plus aisés à comprendre.
Vous font répandre Ces pleurs, doux et mystérieux.
Qui rafraîchissent le visage.
Mouillent la page, Et qui n'ont pas brûlé vos yeux.
Ceux là, que nul ne divinise.
Déjà Louise, Sans l'avouer, les préférait.
C'est ceux-là qu'elle va relire.
Pour pouvoir dire A voix plus basse son secret.
Aux autres elle doit l'essor de sa pensée Vers le noble idéal héroïque et chrétien,
Et son âme en fut rehaussée, Son dévoûment plus sûr après chaque entretien.
Exaltant la douleur des fières solitudes, Ils lui montrèrent l'âme épurée au creuset... Mais les autres, moins forts, moins rudes. En les admirant moins, elle les relisait.
Aujourd'hui qu'elle recommence A les relire, au seuil des jours prêts à finir,
Comme on réveille une romance A l'heure où l'on en va perdre le souvenir.
Aujourd'hui son cœur les pénètre ; Louise s'aperçoit, en les laissant chanter.
Frémir sans cause, sangloter, Qu'elle leur doit aussi le meilleur de son être.
Tout ce qui vient de palpiter.
Comme, amoureux des perles fines.
Sans en rien dire, on les mettrait, Une à une, dans un retrait.
Cachette qui ne s'ouvrirait Qu'au toucher de deux mains divines.
Les livres qu'elle préférait Avaient mis, au fond de cette âme, Ce qui fait l'amante et la femme ;
Le trésor intime était prêt ; Le dieu, l'amour, se préparait :
Au toucher de ses doigts de flamme Il a fait s'ouvrir le coffret.
Tout étonnée encor de sentir en soi-même
Ces trésors qui montent au jour, Louise, pour rythmer son intime poème,
Relit les poètes d'amour.
Comme ils sont caressants ! En leurs molles extases
Quel délice de l'abandon,
Et comme ils mettent, dans leurs phrases, La douceur de la plainte et celle du pardon !
En les écoutant, on devine
Les chapitres, toujours nouveaux,
De la vieille histoire divine
Dont le ressouvenir doit troubler les tombeaux.
On y devine, avant l'aveu, les indulgences. Les sévérités d'un œil doux, Et ces adorables vengeances
Qui sont l'amour encore, exigeant et jaloux. Malgré la pudeur attentive,
Bientôt il vous font pressentir La marche insaisissable, et tremblante, et furtive,
Vers les aveux sans repentir.
Ils vous disent l'effroi, mais l'effroi plein de charmes,
L'effroi confiant qui les suit, Le bonheur d'être seuls, unissant, dans la nuit, Ses lèvres et ses bras, ses baisers et ses larmes. Ils vous disent ensuite, ils vous font deviner Ce qui t'effraie encore un peu, vierge amoureuse : Le lit de voluptés et d'oubli qui se creuse, Le souffle parfumé comme la tubéreuse, Et, dans des bras chéris, l'instant de se donner. Ils chantent le réveil rougissant et farouche, Mais la bouche sans voix qui vous ferme la bouche, Les yeux reconnaissants, et ce serment prêté Dans le bonheur suprême et sa solennité. Serment qu'on croit impérissable !
Parfois le temps, au sablier.
Laissant toujours couler le sable,
Fait oublier.
L'amour vrai, l'amour pur le brave ; On ace bonheur, maintenant, De prouver son amour plus grave En pardonnant.
Et, si l'être qui vous torture
Touche au bout du voyage humain,
Le souvenir de l'imposture
Disparaît, futile aventure, Devant le vide affreux qu'on connaîtra demain Au seuil où va s'ouvrir l'existence future, On lui donne un baiser pour faire le chemin !
Louise est là, rêveuse, un livre dans la main.