‹ LouiseChapitre 20 sur 38 · LE LIVRE · texte numérisé non relu

LE LIVRE

Le malade, qui sommeille, — Il est très las, aujourd'hui, Etire les bras, s'éveille Et regarde autour de lui.

Près de son chevet assise, Toute aux concerts entendus, Un peu pâle, il voit Louise Qui rêve, les yeux perdus.

Comme engourdie, elle rêve A cette félicité, Et sa gorge se soulève :

Elle est belle, en vérité!

Les songes qu'elle repousse Tiennent son cœur envahi.

Faiblement, le blessé tousse, Et Louise a tressailli.

Il a vu tomber le livre Des genoux sur le soulier.

Son regard paraît le suivre Comme un ami familier.

Plus fixes, ses yeux se troublent D'émoi, le blessé pâlit.

La pâleur, l'émoi redoublent...

Louise est là, près du lit.

A tort elle s'inquiète ; Mais ce livre qu'elle tient, Blessé qui fus un poète, Ce livre, vois : — c'est le tien !

Sur le lit elle le pose.

11 l'a touché, caressé :

C'est bien lui, qui vit, qui cause.

Qui te reconnaît, blessé !

Poète, ouvre ta mémoire.

Poète épris de la gloire, Les souvenirs sont meilleurs.

Jusqu'au seuil de la vieillesse, Tu peux, les fouillant sans cesse, Nous redire tes douleurs.

Tu peux, plus longtemps encore.

Prolonger l'œuvre sonore De ton cœur et de tes doigts :

Moi, je suis le premier livre, Et tu ne saurais revivre Les bonheurs que tu me dois.

Le mal étonne l'enfance :

C'est sous sa première offense Qu'un soir dur, tu m'as conçu.

Ta peine, je l'ai connue Et ta révolte ingénue ; Ton vague espoir, je l'ai su.

Je t'ai vu, devant la vie,

Etonné, l'âme ravie

Par le rythme d'un clairon,

Ou criant dans la rafale, Avec des airs de cavale Que fait cabrer l'éperon.

Tu me fis tes confidences.

De mes premières cadences Le charme te posséda.

Ta pensée, ardente et pure, Avait la superbe allure D'une Invincible Armada.

Que de fois, dans les fumées

Des visions embrumées

Qui montaient vers ton chevet, •

Tu vis surgir la galère,

Aux voiles de pourpre claire,

Où Cléopâtre rêvait!

Que de fois aussi, mon maître, Voyant au loin apparaître, La lance en feu, l'armet chaud.

Don Quichotte de la Manche, Gaîment, dans la plaine blanche, Tu marchas près de Sancho !

Et que de fois, en son rêve, Maudissant la nuit trop brève Puisqu'il se croyait aimé.

Dans une extase muette.

Aux lèvres de Juliette L'adolescent s'est pâmé !

Alors survint l'existence.

Les beaux vaisseaux en partance Eurent leur tempête, un soir.

Et, de la voile empourprée, Et, de l'Armanda sombrée, Tout disparut dans le noir.

L'humanité plate et sotte Est cruelle à Don Quichotte Et rirait de Roméo.

La nuit suprême environne Les deux amants de Vérone; Nul n'a repris le duo.

Ou bien ceux qui le reprennent Le fatiguent et le traînent

Comme les livres trop lus...

La vie ardente et lyrique, C'est comme un palais féerique La clef? nous ne l'avons plus.

Je te vis, toi, mon poète, Veuf ainsi de Juliette; Des héros tu pris le deuil; Hélas ! tu contemplas vite.

Sur les rêves en faillite, L'écroulement de l'orgueil.

Bientôt des douleurs plus vraies Jetèrent leurs cris d'orfraies Dans ton cœur endolori.

Il connut, le misérable, Ce suprême irréparable, — La mort d'un être chéri.

C'est l'enseignement austère :

L'âme humaine est une terre Qui demande un soc tranchant.

Chaque remord l'ensemence.

Chaque douleur recommence Et féconde en écorchant.

Ton âme, ainsi fécondée, Donna les fruits de l'idée.

Longtemps, en toi, j'ai germé.

Ton mal, je voulais le dire....

Longtemps, sans oser écrire.

Tu portas le livre aimé.

Tu rêvais mes pages^ maître.

Et tu voulais tout y mettre, Chimères, réalités.

Fantaisie, amour fidèle, Aboutissant au coup d'aile Parmi les éternités.

Tel beau livre qu'on envie Tient chaque foule asservie ; D'ennui plus d'un m'a fermé :

Je n'ai de pensée amère Ni devant l'œuvre d'Homère.

Ni devant Dante acclamé.

Je suis l'éphémère ébauche; Dans l'effort naïf et gauche, En croyant, tu m'as écrit ; J'ai bu ta flamme première, Et, dans un flot de lumière, Ta mémoire me sourit.

Prends-moi : je suis ta jeunesse!

Sans rêver qu'elle renaisse, On peut, de loin, s'en griser.

Relis : tu croiras revivre.

On pense à son premier livre Comme à son premier baiser !

Et, tout joyeux de montrer devant elle

Qu'épris delà beauté.

S'il ne fit point quelque page immortelle,

Du moins il l'a tenté ;

Heureux aussi de sentir que Louise

Le lisait autrefois, Sans le connaître, et qu'elle s'est éprise

De sa lointaine voix;

Ravi déjà de penser qu'en un songe

Elle errait, le suivant, Au fond du ciel merveilleux, où nous plonge

Un poète, en rêvant;

Tout ébloui de l'heureuse journée,

Fier de son cœur ancien, Le blessé dit à l'amie étonnée:

« Ce livre, c'est le mien ! »

Et, s'exaltant, repris par leslointainesfièvres, Parlegoûtdesbaisers qui luiremonte auxlèvres, Par la soif de la gloire à la rouge liqueur, Par l'art impérieux et jusqu'au bout vainqueur, Oubliant la déroute, et le désespoir fauve, Et la Mort apparue au seuil de cette alcôve. Etonné, grisé d'air comme un noyé qu'on sauve, Il les redit, ces vers qui chantaient dans son cœur. Il scande longuement les complaintes mystiques, Nuance les tercets indolents, familiers, Menant parmi les fleurs leur marche d'écoliers ; Et les rimes de bronze, en armant les distiques, Ont vibré, de nouveau, comme des boucliers. La mémoire, pareille à la grenade mûre.

Éclate. Il en jaillit un bourdonnant murmure; Ces abeilles, les mots, se pressent en essaims; Et, tandis que Louise, heureuse, enthousiaste, Laisse son cœur ravi battre ses jeunes seins. On entend ruisseler la chanson, folle ou chaste. Comme un cristal perlé chante dans les bassins.

« Ces chants,cespleurs,ces mots dont l'accent me remue.

C'est donc lui qui les a portés! — C'est donc elle qui, seule ici, loin des cités,

Lisait mes vers d'une âme émue ! »

Il y songe, et, cherchant dans sa mémoire encor, Il y retrouve, avec l'orgueil de l'œuvre faite, Quelque soupir d'angoisse ou quelque cri de fête, Ou le grand flot d'azur entre deux rimes d'or. Elle y songe, et, cherchant aussi dans sa pensée, Elle écoute monter, avec l'ombre du soir. Des sons mystérieux qui bercent son espoir...

Pour la première fois, sans même le vouloir. Elle l'a regardé d'un air de fiancée.

Le silence, soudain, entre avec le ciel noir.

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