SAUVÉ DEUX FOIS
Quand Louise, pleurante et sur le lit jetée, Devant Pierre éperdu sanglotait sans remord, C'est que, les yeux hantés du spectre de la Mort. Elle croyait la vie à jamais arrêtée Et le sommeil glacé dans cet être qui dort.
Touteune nuit, la nuit que l'on passe, dans l'ombre, A mouiller un chevet, à mordre des coussins. De ses ongles en sang elle a meurtri ses seins: Et ses cris de douleur déchiraient la nuit sombre En pourchassant les cieux comme des assassins.
Elle était là, les yeux taris, demi-vêtue.
Blême, ou frappant le mur de son visage en feu.
Baisant le front du mort qui partit sans adieu,
Et l'on eût dit, parfois, la tragique statue De la révolte humaine en lutte contre Dieu.
Ou bien, après la crise ardente, entrecoupée, La douleur s'apaisait, se fondait tout à coup. Plus près de l'endormi, les deux bras à son cou. Elle se lamentait sur une mélopée...
Et, sans pouvoir parler, le mort entendait tout.
Il n'est pas mort. . . Quand l'aube a blanchi la vallée. Comme Louise, après sa tendresse exhalée, Ses baisers déchirants, ses luttes avec Dieu, Auprès de la veilleuse éteinte, dort un peu, Ainsi qu'un glissement de sève sous l'écorce,
Le cadavre a senti la force, Le sang et la pensée affluer de nouveau. Il voudrait se dresser ; il ne peut, mais s'étire.
Et le docteur, riant dans sa barbe, a pu dire :
« Parions qu'il s'est cru muré dans un tombeau !
Car vous entendiez tout, lami, — mais bouche close.
Ce doit être une étrange chose !
Enfin, n'en parlons plus... Le danger est parti.
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Qu'on refasse l'humeur, le teint et l'appétit.
Ce sera la dernière crise ;
Désormais plus d'autre surprise :
Eh ! mademoiselle Louise, Vous réveillerez-vous ? C'est fini, maintenant ! »
Et, la poussant du coude, il part tout rayonnant.
Que dit-on? C'est fini ! Mort! — Et,dans l'épouvante,
Louise a rouvert ses grands yeux, Avec l'étonnement de se sentir vivante.
Laissée injustement par le sort oublieux!
Mais quoi! sur le lit qui remue Le cadavre s'est relevé !
Il parle, et, de sa voix émue, Il lui dit : « Grâce à vous, je suis deux fois sauvé ! »
Puis, plus languissamment encore, Et voyant quedes pleurs tremblent dans ses yeuxdoux,
Il reprend, comme l'on implore :
(c Voulez-vous me sauver tout à fait? voulez-vous?»
Il a saisi la main : la main n'est pas rebelle. Il la porte à son front, d'un geste caressant. Louise n'a rien dit, — mais un regard révèle Le bonheur du cœur qui consent.
S'il faut, ami, pour que tu vives.
Comme l'on fait aux sensitives, Eloigner ce qui te brûla, Je l'accepte, la tâche exquise.
Ne redoute pas qu'on te brise ; Pour te protéger je suis là.
S'il faut, ami, pour qu'on te sauve, Demeurer là, dans cette alcôve, Sans jamais, jamais la quitter, En éloignant, d'un tendre geste, Soleil, cauchemar, ou le reste, Je suis à toi pour t'abriter.
S'il faut te conter des légendes Qui voltigent, les ailes grandes. Et chassent les papillons noirs.
Je pourrai, mémoire prodigue,
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T'en dire longtemps, sans fatigue, Dans rintimité des doux soirs.
S'il faut, le feu brûlant ta tempe, Ne plus parler, souffler la lampe Et bercer pourtant ton ennui.
Je tiendrai ce front qui s'incline, Et chanterai pour toi, câline.
En baisant tes yeux dans la nuit.
Et s'il faut, pour que tu renaisses,
Le don de vivantes jeunesses,
Si tu dois les faire souffrir,
De ce souci ne t'inquiète :
Va 1 prends la mienne, ô mon poète î
Elle est à toi pour te guérir.
Poète? Il l'est. C'est vrai. Du moins, hier encore, Il le fut. Maintenant un doute le dévore. Elle l'aime, il lésait; mais peut-être qu'en lui
C'est le poète seul qu'elle aime?
Et, tandis que Louise écoute en elle-même
Chanter son bonheur d'aujourd'hui,
Pour qu'elle apprenne à le connaître, Il dit ses jours passés, sans ordre, à l'abandon :.
Elle méprisera peut-être.
Mais il va le savoir du moins ; il parle donc.
Il dit tant d'amours mensongères Les femmes qui lui furent chères.
Qu'il posséda, qu'il oublia.
Le goût des fausses ambroisies, Et la laideur des fantaisies Par lesquelles son cœur cria.
Il dit les œuvres commencées, Qu'on abandonne, sans raison, Parce qu'on n'a pas de pensées, Que des vices abjects vous tiennent en prison Et que jamais sauveur ne monte à l'horizon.
Il dit, avec l'accent plus triste, Les luttes basses de l'artiste, Le noble et mâle orgueil dont plus rien n'est resté.
Les salubres gaîtés qui se gangrènent toutes,
Le rire faux, les banqueroutes Où, sur l'honneur enfui, sombre la volonté. Avec l'acre plaisir de l'homme qui s'accuse, Il tire de son cœur, et montre, en des sanglots,
Toute la tristesse confuse Qui jamais, jusqu'ici, n'avait trouvé de mots. Il dit tout ce qu'on peut, en une heure sincère.
Vous avouer de sa misère; Il regarde parfois Louise l'écouter;
Il a cru qu'elle le méprise...
Mais, en s'en étonnant elle-même, Louise, De pitié, non d'horreur, sent son cœur palpiter.
Cette confession saccadée et brutale Va finir. Il se tait; il souffre; son front pâle Bat douloureusement au poids des jours anciens, Et ses yeux se sont clos, — et, les cherchant des siens, L'amie, émue, a vu qu'il pleure :
Ce qu'elle ignorait tout-à-l'heure, Ces hontes, ces tourments du maudit châtié.
Elle en veut avoir la moitié.
Et lui prendre sa vie, et la rendre meilleure! Elle se donne à lui parce qu'elle a pitié.
Toi, la pitié qui perds les femmes, Complice de Don Juan, faiseuse de douleur, Que de fois tu choisis des fous ou des infâmes, Mais dont quelque blessure avait meurtri les âmes.
Pour leur livrer une âme en fleur!
Tu n'appelles pas à ton aide Les philtres innocents dont on sait le remède :
La gloire, la beauté, l'esprit;
Tu veux, toi, de plus sûres armes.
Nous endors avec d'autres charmes,
Et prends notre être par les larmes Pour le jeter aux bras de l'être qui souffrit.
Tu mens trop bien... Mais sois bénie.
Tentatrice des cœurs généreux et fervents î
Ces sacrifices décevants Les grandissent encore au prix d'une agonie. Va! notre humanité flétrie aurait vécu
Si la douleur et son spectacle.
Attendrissant un cœur par la pitié vamcu,
Ne faisaient parfois ce miracle,
Si, tournant en traître l'obstacle, Par sa propre bonté la tenant à merci. Parfois tu n'embrasais quelque pudeur de neige,
Et si, pour ennoblir la race sacrilège, Quelqu'être ne souffrait et ne mourait ainsi!
La pitié dit aux vierges blanches :
« Ce marais noir où tu te penches, Un rayon de soleil peut le transfigurer. Va! fais le tendre sacrifice :
Cet être peut guérir du vice Puisque tu le vois en pleurer.
(( Tu peux être la main bienfaisante qu'on donne A qui trouvait, partout, le vide autour de soi : Tu peux être la bouche exquise, pure, bonne, Et ton baiser d'amour peut enseigner la foi. Illlll! Pour qui fit, lentement, la dure expérience
glii De sa volonté molle et de son doute errant.
Tu peux être une conscience, ' Et le guider en l'adorant.
« Nul miracle n'est impossible A l'amour tendre et patient ; Lorsqu'elle prêche en souriant,
La caresse des yeux fait un prêche invincible. Il pleure. Le vois-tu qui pleure amèrement ? »
Avant le soir, Louise avait fait son serment :
« Je vous aime encor plus, car je connais votre âme;
Quoi que votre remords proclame^ Jamais, devant l'aveu, l'amour vrai ne changea. Je le jure sur Dieu, — je suis à vous déjà!
Et, quand je serai votre femme.
Quand notre nid, son calme et ses félicités Vous tiendront, tous les deux, de l'orage abrités.
Nous verrez que la vie infâme A des pudeurs encore et des fidélités! »