‹ LouiseChapitre 25 sur 38 · CEUX QUI SOUFFRENT · texte numérisé non relu

CEUX QUI SOUFFRENT

Pauvre Pierre ! Pauvre Pierre !

Ton amour, désespéré Et las d'avoir tant pleuré, Devrait clore sa paupière !

En te couchant, chaque soir, Tu voudrais fuir ta pensée: Elle saigne, la blessée^ Elle saigne dans le noir.

Chaque matin t'épouvante ; Chaque matin, tu revois Cette tendresse aux abois, Muette, infirme, — vivante.

Elle ne veut pas parler, Dans sa peine elle est trop fière.

Pauvre Pierre ! Pauvre Pierre !

Si tu pouvais t'en aller !

Là-bas, par delà les lieues, Tu verrais, se déroulant Sous le ciel étincelant.

Les replis des plaines bleues ;

Sans étape, sans arrêt.

Sur l'éternité des routes Qui filent, pareilles toutes.

Ta tristesse s'en irait...

C'est l'espérance dernière.

C'est le remède dernier; Il te faut en essayer...

Pauvre Pierre ! Pauvre Pierre !

Pour fuir les amours d'antan.

Va-t'en n'importe où, va-t'en 1

Il essaie.... Il ira vers la plaine inconnue. Tout d'abord, à son cœur frémissant est monté Un flot de griserie et presque de gaîté ; Hélas ! à chaque pas ce bonheur diminue.

Maintenant il gravit la côte. De là-haut, Il devra s'enfoncer dans le val qui décline : Il n'a plus, le fuyard, qu'à passer la colline Pour trouver l'oubli qu'il lui faut.

Tout pâle, il se retourne. Il voit cette vallée Où tient toute sa vie et qui la gardera. Il voit ce lac chéri, ces sapins du Jura, Et la soif de partir déjà s'en est allée.

Voici cette maison où Louise sourit ; C'est la perdre deux fois, — ne plus voir sa fenêtre! \ Sans doute l'oubli seul peut soulager un être,

Mais c'est en tuant qu'il guérit.

Oh ! du moins, boire l'air que l'être aimé respire ! — Pierre a senti, d'horreur, son cœur se déchirer.

Le malheureux a froid d'avoir pu désirer, Pour calmer la douleur, une souffrance pire.

Plutôt le désespoir éternel, torturant, Que la distance impie, et l'oubli, triste leurre ! — Déjà, vers la maison qu'il fuyait tout à l'heure. Le dédaigné s'en vient courant.

La vieille mère est là, qui veille à la cuisine. Fait flamber le bois sec aux bouillons de résine, Et songe, avec un air anxieux... Le garçon. En s'approchant, la fait tressaillir d'un frisson, Car elle parlait seule, et d'étrange manière : «Faut-il? — Ne faut-il pas?» Comme toi, pauvrePierre, Elle voittout; et c'est sa douleur, en ce jour,

L'étonnement de cet amour.

L'arrêter? Comment donc? Elle sait bien, la mère, Que rien ne peut combattre et vaincre une chimère. Ni la menace, ni les ordres emportés, Et que notre âme obscure a ses fatalités. Mais celle-là, pourtant, la laisse toute pâle : Pierre, le montagnard à la tendresse mâle, Trahi pour l'inconnu d'hier, pour ce passant !

Et, taisant son angoisse, oui, mais la trahissant Par la démarche ardente et la voix saccadée, Depuis le petit jour ruminant son idée. Essayant, simple cœur, d'avoir l'esprit subtil, Elle murmure encor : « Ne faut-il pas ? Faut-il ? »

Pierre n'a rien compris ; mais, dans son infortune,

Il sent qu'elle leur est commune.

La mère, qu'un souci dévore en ce moment. Par sa torture il la devine apitoyée ; N'étant pas l'ennemie, elle est donc l'alliée : Il la prenddanssesbras,etdit: «Il faut... Maman... »

Et, rigide toujours, un peu froide, mais bonne. Elle accepte de lui le doux nom qu'il lui donne. Puis, les doigts sur ses yeux, l'embrasse tendrement, Gommeun petit, blessé, qu'on berce en l'endormant.

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