‹ LouiseChapitre 27 sur 38 · UNE LETTRE · texte numérisé non relu

UNE LETTRE

Le bonheur vous guérit d'un seul toucher de lèvres. Depuis que ses aveux l'ont fait aimer ainsi,

Parce qu'il n'a plus de souci,

Le malade n'a plus de fièvre.

Tout d'abord, on ouvrit la fenêtre pour lui Il but cette chaleur errante, cette brise. Voici qu'à sa propre surprise, Il se lève et marche, aujourd'hui.

Il descend l'escalier, ouvre, ferme les portes Il a voulu sortir un peu de la maison : Le nid nous semble une prison Dès que nos ailes sont plus fortes.

Oh! cette bonne odeur de la place! Les voix Des buveurs, attablés à l'hôtel de la Truite ! Et quel silence vient ensuite Avec l'air embaumé des bois!

Et ce bruit qui grandit toujours, s'approche encore, Ce roulement d'essieux que l'on entend crier.

La diligence, le courrier

Galopant sur le roc sonore !

René, que le soleil nouveau fatigue un peu, Et qui, d'un geste las, caresse sa moustache, Voit venir l'antique patache Peinte en jaune strié de bleu.

Il voit jeter, d'en haut, le paquet de dépêches;

Et, lui qui ne lut rien, mais rien depuis des mois, Il a, pour la première fois, Un désir de nouvelles fraîches.

Tiens! justement, le vieux facteur s'est arrêté : C'est par nous, aujourd'hui, qu'il ouvre sa tournée !

Le voici, la mine étonnée Devant ce mort ressuscité.

Il ouvre lentement sa besace; il en tire

Un large pli, qu'il met aux mains du revenant.

Tu le voulais : lis maintenant!

Mais, de trouble, il ne sait plus lire.

Les mots, incohérents, dansent devant ses yeux Il appelle : ((Quelqu'un! » Et Louise, effarée, Devant la porte s'est rnontrée, Les bras tendus, l'air anxieux.

« Lisez pour moi... » Trois fois elle épèle la lettre.

N'a-t-elle pas mal lu.^ Si son œil lui mentait ! Il l'interroge : elle se tait, Tient le pli sans le lui remettre.

Enfin, une saccade entre chacun des mots : « C'est qu'il vous faut partir, mon ami! «dit Louise Et le désespoir qui l'a prise Coupe sa phrase de sanglots.

Partir! Il n'a jamais, durant les nuits plus douces Où la douleur calmée apaisait ses secousses,

Cru qu'il pourrait partir!

Jamais il n'y pensa, depuis que l'accalmie Laisse, à travers son cœur, chaque mot de l'amie

Doucement retentir!

Partir! Oui, brusquement, en plein rêve, la vie Le rappelle ! Il faudra, sur la route suivie, De nouveau s'épuiser, Et, dans la soif inassouvie, Le quitter, cet amour, avant le grand baiser.

Rien ne restera plus des heures passagères

Où deux êtres, ensemble, avec ces voix si chères

Aux deux rythmes unis, Deux êtres qu'un seul cœur habite, Découvraient, parcouraient leurs âmes, sans limite

Gomme deux infinis.

Une lettre qui vient, un ordre brusque, rude...

Toi^ moi^ nous pensions n'être qu'un :

Nous étions deux quand même, et c'est la solitude

Qui va commencer pour chacun.

Ah ! pauvres êtres que nous sommes, Toujours ballottés au hasard!

Pauvres de nous ! Le cœur des hommes Habite un peu dans leur regard.

L'image d'abord s'y précise, Puis y flotte, plus indécise ; Elle se trouble, elle a faibli, Elle se confond avec d'autres...

Misérables cœurs que les nôtres !

Chaque demain, c'est un oubli.

Et, dans les bras qu'il tend à Louise éplorée,

Dans ses yeux cherchant l'adorée, Dans l'humide baiser qu'il lui met sur la main, Dans son étreinte même, éperdue et sincère, Dans tout le désespoir si vrai dont il l'enserre, Hélas ! lui qui connaît toute notre misère Pressent déjà l'oubli, puisqu'il pense à demain.

Et, de honte, il pâlit d'être du genre humain.

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