‹ LouiseChapitre 28 sur 38 · UN SERMENT · texte numérisé non relu

UN SERMENT

Comme il se répète ces choses, Et tient les deux paupières closes Et rêve en évoquant l'adieu, Une vieille femme le frôle, Puis dit, en lui touchant l'épaule :

« Il fait soleil; marchons un peu.

« Cette petite flânerie Vous laissera l'âme fleurie; Tous les oiseaux noirs auront fui.

Vous ne reviendrez plus, peut-être; Ne partez pas sans tout connaître :

La vallée est belle, aujourd'hui! »

Et la mère l'entraîne. A chaque pas qu'il tente. Sa démarche, moins hésitante,

Trahit moins le convalescent, Et le cœur se ranime avec l'éveil du sang.

Ce n'est plus ce cœur mou, fuyant sous la tristesse, Qu'il fallait ménager sans cesse Comme un malade de langueur;

Il est plus fort, il peut souffrir : c'est un vrai cœur.

Tous deux, jeune homme, vieille femme, A pas lents, sans se dire un mot, Atteignent, au bout du hameau, La forge où le fer bat la flamme ; Et, dans ce bruit, rythmique et clair, Du dialogue métallique.

L'une parle, l'autre réplique :

C'est comme l'enclume et le fer.

« Elle vous aime.

— Moi, je l'aime.

— Elle a souffert.

— Comme moi-même.

Oui, mais plus noblement que moi.

— Elle a vos aveux ?

— J'ai sa foi.

— Vous partez, pourtant !

— Je la quitte Comme je l'adorai, — trop vite.

Mais je reviendrai la chercher; Et là, sous ce petit clocher, Un pareil matin de rosée, Je mènerai mon épousée.

Nous vous chérirons tous les deux :

Les amants aiment, autour d'eux, A sentir la vieillesse heureuse, Et le geste qui la bénit Rend plus exquis à l'amoureuse L'accueil caressant de son nid.

— Mon ami, c'est vrai, je suis vieille; Mais, en écoutant votre voix.

Je sens mon passé qui s'éveille Avec mon âme d'autrefois.

En tout Louise me ressemble :

Je l'avais, cet accent qui tremble ; Ce geste, ces yeux, je les eus :

Seulement il n'y paraît plus.

Et pourtant, pourtant, à son âge,

Tout ce qu'elle est, moi je le fus :

Que ce soit tant mieux ou dommage, — L'expérience le dira, — Il vous faut voir en moi l'image De ce que Louise sera.

« Asseyons-nous sur ce banc, qui domine Les tas de bois, la route et l'abreuvoir. Là ! vous avez déjà meilleure mine!

Causons un peu, sans trop vous émouvoir. Et vous verrez quel est votre devoir.

« Quand j'eusmesdix-septans, un jourque, toute fraîche. Par ce même chemin je m^en allais au prêche, Très sage, et me hâtant vers les toits que voici, J'entends, derrière moi, quelqu'un qui se dépêche. Qui court toujours plus fort, et qui m'appelle aussi. C'était le Samuel des Piguet... Il s'approche. Et nous marchons,tousdeux,vers l'appel de la cloche, Les regards en coulisse et l'air embarrassé, Car, tous deux, nous avions déjà notre passé : Un baiser qu'il me prit, sans le prendre de force. Lors du dernier orage, à la fin du printemps,

Et nos deux noms gravés par lui dans une écorce. ..

Or, je me rappelais ces faits compromettants.

Tout à coup,levoiciquiprendmesmains:((Jet'aime,

Là, vrai ! je t'aime bien ! Veux-tu m'aimerde même?

Puis nous nous marierons, plus tard,quand je pourrai

Te loger, te nourrir et te vêtir, pas vrai?

Tes parents permettront: amour donne courage:

Avec quel fier entrain je vais mener l'ouvrage!

Veux-tu?» Je me tournai, rouge jusqu'aux cheveux,

Et, riant et pleurant, je répondis : « Je veux ».

Le prêche nous parut plus beau qu'à l'ordinaire;

En me le reprochant comme un péché secret,

J'évoquais la tempête et le coup de tonnerre, •

Le baiser fugitif qui recommencerait. I

Nous sommes au pays des longues fiançailles:

Depuis ce beau dimanche où mon ami parla, 1

Huit fois, sur le coteau d'en face, on s'en alla /

Récolter le froment ou hâter les semailles; *

Huit fois l'hiver revint, et ses vents batailleurs 1

Jetèrent aux talus les neiges entassées, '

Maisleprintemps,huitfois,fondantles eaux glacées,

Fit les échos plus gais et les aveux meilleurs.

Alors, par les sentiers de la forêt muette,

Nous allions, Samuel, rêveur comme un poète,

Éfà\

Savait, devant le beau, m'attendrir avec lui, Et ce souvenir là me fait vivre aujourd'hui. Enfin j'eus vingt-cinq ans, lui vingt-neuf. A l'église, En nous tenant la main, nous vînmes, tout émus: Nulle heure, désormais, ne nous sépara plus, Que celle où dans la mort le cher lien se brise. Ou plutôt non ! Malgré ce froid des yeux vitreux. Entre deux vrais amis le lien s'éternise, Et plus la terre est lourde, et plus la vie est grise. Plus vigoureusement l'amour persiste entr'eux. Veuve depuis huit ans, je suis encor l'épouse, Du moindre souvenir la gardienne jalouse, Et, dans ce seul roman qui vous semble ingénu, Mon bonheur, ma douleur et ma vie ont tenu ».

René se tait. Muet et machinal, il trace

Des cercles sur le sol crayeux ; Il songe à ce passé que son regar«^ embrasse En n'y voyant jamais, deux fois, les mêmes yeux. Et quand la mère, avec sa voix qui vous pénètre, Lui dit : « Ce Samuel, pourriez-vous l'imiter, Entrer dans un amour, mais surtout y rester, Et traverser la vie en n'aimant qu'un seul être Sachant lire en son cœur, il commence à douter.

« Pourriez-vous, mon ami, puisque c'est nécessaire, Qu'un ordre vous rappelle, et qu'il faut obéir, Après l'aveu loyal et le serment sincère,

Partir sans jamais les trahir?

Ailleurs, plus aisément, une pudeur se livre : Ici, dans nos vallons intimes du Jura, Pour y connaître bien l'homme qui vous prendra, On veut le voir penser et le regarder vivre. Cela dure des mois, des ans... L'acceptez-vous? Cette fidélité de la chair et de l'âme, La tiendrez-vous ? Enfant si faible envers la femme, Même le pourras-tu quand tu seras l'époux ? Pourras-tu lui donner, lui redonner sans trêves, A cet être choisi, pris volontairement, Tout ton cœur, toutes tes extases, tous tes rêves, Sans cacher un plaisir ni celer un tourment ? Ton amie est à toi si tu m'en fais serment. Loyal, tu sais le prix d'un serment à voix haute: Jure donc, fiancé, que jamais, par ta faute, Cette femme n'aura de la tristesse aux yeux. Que, la possédant mieux, tu la chériras mieux, Que, jusqu'à la vieillesse ou la mort qui vous guette. Songeant à l'abandon de soi dans d'autres bras, Elle n'aura jamais à dire : « Je regrette ».

Et que jamais, ce mot, tu ne le penseras ; Jure que, même laide et par le temps blessée. Pour vos anciens aveux, pour son premier émoi, Tu l'aimeras toujours et la tiendras bercée... Si tu peux le jurer, va, jure I Elle est à toi. »

Il hésite. Le bras qu'il a levé retombe.

Un faux serment vous suit jusqu'à travers la tombe.

Quoi donc ? Mentirait-il de jurer, maintenant.

Qu'il adore Louise, et veut, en la prenant,

La faire triomphante entre toutes les femmes ?

Oui, mais après? Le temps use les âmes. Sait-il bien si sa chair vieillira sans changer } Doit-il prêter serment d'un cœur vain et léger? Ou, plus grave, n'osant promettre l'impossible, Va-t-il tout délaisser en ne promettant pas ?

Chaque fois qu'il le lève, une force invincible, Malgré lui, malgré tout, lui fait baisser le bras, — Et la mère, muette, assiste à ces combats.

Enfin, pâli par cette lutte obscure.

Après avoir tenté de dire encor: (c Je jure.»

Il sanglote : « Non... Non... Je ne peux pas jurer... Mais comment la revoir? Louise va pleurer! »

Il s'est tourné vers elle. Elle le voit, pauvre être,

Loyal, mais en ayant déjà le repentir,

Et contemplant, là-bas, une étroite fenêtre.

« Levez-vous donc ! lui dit la mère... Il faut partir ! »

Mais quel bruit vient de retentir ?

On entend, tout au loin, devant l'hôtellerie, •

Les chevaux hennissants, le fouet, l'essieu qui crie. I

La diligence part.

Entraînant le blessé, 1

Agitant une main au-dessus de sa tête, f

En face des chevaux la mère l'a poussé.

Le postillon a fait : « Juste une place prête ! » ]

Il est entré. Des yeux, humides un instant, '

La mère dit : « C'est bien ! Courage. Adieu ! Va t'en! » Et la lourde voiture, un instant arrêtée, Jusques aux sommets noirs pas à pas est montée, Tandis que, tout surpris encor, confusément, René voit fuir son rêve, et ne sait plus comment.

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