‹ LouiseChapitre 3 sur 38 · LOUIS · texte numérisé non relu

LOUIS

La lampe une fois allumée, On regarde, tout en causant, Le vent repousser la fumée Et glacer la chambre, à présent;

On écoute la bise folle.

Ou, dans la cheminée, on suit Quelque flammèche qui s'envole Pour s'éteindre au froid de la nuit,

Pierre a pris les mains de Tamie ; Il les approche du bon feu ; L'horloge sonne une demie ; Louise a dit : « Lisons un peu... »

Car Louise, — ce n'est pas crime, Ni paresse, ni même ennui, — A, sur son étagère intime, Tous les poètes d'aujourd'hui.

Le meilleur de son existence Se passe à de telles amours :

Comme les vaisseaux en partance Son cœurfuit, — mais revient toujours.

Elle sait qu'en de tels voyages, Si l'on n'arrêtait par raison, On se perdrait dans les nuages Qui deviendraient une prison.

En des chimères insensées, Jamais, vers un Prince Charmant, Ne s'envolèrent ses pensées ; Elle en aurait honte, vraiment.

Mais lorsqu'un poète, qui chante Son cœur mauvais ou déchiré, Parle d'une taçon touchante, Louise a quelquefois pleuré.

Pour une confidence lasse Dont l'imprévu fait la moitié, La fille qu'on croyait de glace A souvent frémi de pitié.

Et, pendant les longues veillées, Pierre a beau, lorsqu'il aperçoit Ces chères paupières mouillées.

Les caresser avec son doigt ;

Plein de tendresses inquiètes, Il a beau lui parler plus bas:

Elle souffre avec ses poètes :

Pierre n'est pas poète, hélas !

^Bsm

Pierre est loin, aujourd'hui. Tout auprès de sa mère. Qui lui ressemble, ainsi que son portrait vieilli. Louise, très rêveuse et pâle, a tressailli ;

Mais ce n'est point une chimère Qui lui fait regarder fixement, tout le jour. La tragique forêt au lugubre contour.

Elle sait qu'au delà de ces montagnes sombres

Vont trébuchant, comme des ombres, Des hordes de soldats vaincus, mourant de faim,

De soldats trahis par la guerre, Qui n'ont plus de drapeaux ou qui n'en ont plus guère, Qui mènent jusqu'au bout la défaite vulgaire Et qui devront jeter leurs armes, à la fin...

Louise n'est point de leur race ; Tous ces infortunés que sa pensée embrasse, Ces fils d'un autre peuple, ils lui sont inconnus. Mais elle sait qu'ils ont la misère en partage,

La déroute pour héritage, Que leur âme est meurtrie et que leurs pieds sont nus-

Elle évoque un tableau sinistre : sous la neige Les cavaliers traînés au bras des fantassins. Tous ces fuyards traqués resserrant leur cortège, Ces vols noirs de corbeaux tournoyant par essaims ; Et, de songer à cette masse,

A ladouleursansvoixd'un peuple qu'on pourchasse. Une immense pitié gonfle ses jeunes seins.

Lorsqu'on va trop profond dans les douleurs humaines, Sans avoir ressenti ces peines On a leur mortelle pâleur; Et, quand défaille une patrie Sous trop de coups endolorie, On l'adopte pour sa douleur.

Ainsi Louise rêve, et la neige redouble, Battant le carreau qui se trouble Comme les yeux vitreux du moribond gisant. Ainsi rêve Louise, — et sa mère, comme elle. Pense aux soldats qui n'ont ni soupe en la gamelle, Ni pain, ni vin, ni feu, ni gloire, et, pêle-mêle, Vers le sol étranger vont en agonisant.

Ne pouvoir alléger aux autres cette angoisse, Même quand on prierait longtemps, à deux genoux, Le Dieu qui prend leur cœur, le piétine, le froisse, Le déchire en lambeaux, — et vous épargne, vous !

Mère et fille, les deux ensemble, D'une pareille voix qui se mouille et qui tremble, Deslarmesdanslesyeux.ontdit: «Que ferons-nous?»

«Que ferons-nous?» reprend Louise. Alors la mère : « Nous ferons, mon enfant, ce que nous pouvons faire ; A qui tombe de froid nous donnerons du feu ; Mets aux lits des draps blancs, prépare notre table.

Le Seigneur a dû voir leur troupe lamentable ; Les soigner, les nourrir, sera l'aider un peu... Nous, humbles, en ouvrant un gîte charitable, Nous prendrons notre part dans la tâche de Dieu ! »

Et voici s'avancer sur la route, au milieu,

Parmi la neige blanche, un tout petit point bleu.

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