‹ LouiseChapitre 4 sur 38 · LES VOICI · texte numérisé non relu

LES VOICI

Le point grandit. Est-ce un homme?

C'en est un, qui vient là-bas.

Le marcheur trébuche, comme L'enfant à ses premiers pas.

C'est sur la route de France; Sans doute, derrière lui, Les vaincus sans espérance Appellent la grande nuit.

Qu'a-t-il vu dans la montagne, Par delà ces sapins noirs.

Et quel blasphème accompagne L'horreur de ces désespoirs?

Malgré la neige qui lutte.

Le marcheur, en tâtonnant, S'avance, de chute en chute; Il est tout près, maintenant.

La rafale, plus épaisse, A des remous furieux ; Quelquefois l'homme se baisse, Un bras plié sur les yeux.

Le givre, sur sa moustache.

Met un étui glacial ; Chaque flocon qui s'attache Le brûle à lui faire mal.

Il passe le pont, il glisse ; Il tombe, — il s'est relevé Une couche mate et lisse Recouvre chaque pavé.

N'importe ! L'homme s'approche.

Il fait un signe : à l'instant

On entend la vieille cloche Se dégourdir en tintant.

Sous la neige qui la couvre.

Comme secouant son deuil, Vite, chaque maison s'ouvre ; Tous ont paru sur le seuil.

Rouges faces, vestes bleues Tranchent sur cette blancheur.

Il a dû faire des lieues, 11 est bien las, le marcheur I

A la petite barrière ,

L'homme se met à courir.

La mère a dit: « Tiens! c'est Pierre... »

Louise descend ouvrir.

La nouvelle qu'il apporte

Est donc grave ! — Tout transi.

Pierre, debout sur la porte,

N'a dit qu'un mot : « Les voici ! »

Lcsvoici ! D'unseulcoup.passantde boucheenbouche.

La nouvelle a couru dans le village entier.

Devant chaque maison, sur chaque étroit sentier,

Quelqu'un est là, charron, laboureur, forestier.

Interrogeant des yeux la montagne farouche.

Le four chauffe et rougit. Chez le cabaretier

On entend le bruit sec des litres qu'on débouche.

Un enfant dit à l'autre, au plus petit : « Tu sais,

Ils vont venir ici, tous les pauvres Français... »

On empile, devant chaque maison ouverte,

Les vieux troncs de sapins avec leur mousse verte,

Pour en faire un brasier gigantesque, où viendront

Ces spectres décharnés et nus dormir en rond.

Il faut du linge: on va fouiller dans chaque armoire.

On les fera manger, se reposer et boire ;

Ils peuvent arriver maintenant : tout est prêt.

Et voici qu'au lointain, sortant de la forêt. Comme un serpent qui tord ses anneaux, apparaît L'immense ligne noire.

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