‹ LouiseChapitre 30 sur 38 · LA NUIT D'APRÈS · texte numérisé non relu

LA NUIT D'APRÈS

Dans le sombre wagon qu'une autre nuit ramène. Tumultueusement soufflant et ballotté Avec sa cargaison molle de chair hum.aine, Combien d'êtres humains ont déjà sangloté!

L'un^ qui laisse tomber sa face endolorie

Sur ses deux maigres bras nerveusement croisés,

Abandonne maison, habitudes, patrie,

La caresse des voix et le goût des baisers !

L'autre, blême, appuyant sur la vitre troublée Son front fiévreux et moite, et d'où la raison fuit, Sent approcher toujours, de montagne en vallée, Le lit funèbre où meurt son père, dans la nuit.

Cette femme s'en va vers son enfant qui râle ; L'autre enmène le sien, pour le quitter au jour ; Et ce grand garçon-là, qui sifflote, tout pâle, Veut braver le chagrin, mais succombe à l'amour.

Surces bancs, aux cahotsdu trainqui tangueet roule, Dans une obscurité que double le brouillard, Il a passé des maux, des pleurs, des deuils en foule : On a dit: «Jamais plus! » et murmuré: «Trop tard!»

Et c'est, en raccourci, tout le train de ce monde ; La voiture, fermée ainsi qu'une prison, Geignant dans une nuit glaciale et profonde Avec ces désespoirs humains pour cargaison.

Louise est dans un coin, et songe, et se rappelle. Ce qu'elle vit hier, ce qui hante ses yeux, L'odieux cauchemar vient se confondre, en elle, Avec les souvenirs d'un passé déjà vieux.

A côté de la chambre, où des lueurs très douces La baignaient, assoupie au chevet du mourant,

Elle se voit marchant dans la nuit, et courant Avec tout le sabbat des démons à ses trousses.

Qui donc va derrière elle ? Aux instants où la peur, Moins folle, ne craint plus les êtres de mystère, Elle entend des pas secs s'approcher, puis se taire. Et repart, les yeux clos, les deux mains sur son cœur.

Puis, des heures durant, dans ce bruit de machine Qui traverse un pays fantastique et dormant. C'est son demi sommeil et son accablement, Et les coups, et les heurts qui lui brisent l'échiné.

C'est Paris... Oh! là-bas, le vallon familier! C'est ce fleuve de boue... Oh! le beau lac tranquille! Et, dans un coin obscur de la sinistre ville. C'est sa fièvre tremblante au bas d'un escalier.

« Il est sorti. . . Ça ne fait rien . . . Montez quand même. . . La clef est sur la porte... )> Elle est montée. Elle a Les sueurs de l'angoisse en revoyant cela. Ses frissonnantes mains couvrent sa face blême.

Personne. Mais partout, s'étalant et brillant, Des portraits où sourit quelque fille de joie, Des parfums attardés que l'alcôve renvoie Et des rubans épars sur un corset bâillant.

Sur la table, une lettre, où quelqu'une d'entre elles — Oh ! dans le passé mort, les chers rêves à deux ! — Réclame deux louis en un français douteux, Sur ce ton mi-câlin, mi-haineux, des querelles.

Tu comprends, toi qui sorsdeton hameau, pourquoi, Sans faire de façons, car elle est peu rebelle, On t'a remis la clef, et dit : « Montez, la belle...» Ces femmes y montaient : tu peux les suivre, toi !

Sans refermer la porte, elle est redescendue. Elle ne veut plus rien, que partir, revenir. Oublier, étouffer l'amour qui doit finir; Et son sang crie et bat dans sa tête éperdue.

D'abord, comme tuée, ou pareille au vieux chien Qui se blottit, se tait, ferme les yeux, et crève,

Molle comme un haillon qu'on jetteou qu'on soulève, Elle n'a rien pensé ni senti, ni dit rien.

Peu à peu les cahots, les saccades brutales L'ont réveillée; et, seule, et dans l'obscurité, Elle se sent mourir toute une éternité, Sans le dernier hoquet sauveur après ces râles.

Elle restait debout; un heurt plus violent Lui vient jeter la tête à la cloison qui crie. Puis, pour bercer un peu son âme endolorie, Le train glisse, et soupire un chant plaintif et lent.

D'autres fois il s'affole, il crache, se démène, Se tord, au défilé, comme un serpent de feu; Ou, dans le grand silence, il- jette jusqu'à Dieu Les cris de la matière et ceux de l'âme humaine.

Et cela dure ainsi, de gorges en chemins, Sur la roche en révolte ou la glèbe écrasée, J Jusqu'à ce que Louise, en descendant, brisée, Aît vu Pierre venir et lui tendre les mains.

Page 1