L'AMOUR QUI DORT
Il n'a rien demandé, n'a pas fait de reproches.
.11 sait tout ; il partait pour l'aller retrouver;
Elle revient : c'est plus qu'il n'en osait rêver.
Il lui donne son bras pour traverser les roches.
«Prenons-nouslagrand'route?))En tremblant, elle a fait
Un geste, dit un mot que la honte étouffait.
Et maintenant, parmi les sapins, où frissonne
L'âme de la forêt que la nuit seule entend,
Sanséchanger leurs voix ni rencontrer personne,
Eloignés l'un de l'autre, hélas ! et le sentant,
Ils vont, et leurs deux cœurs souffrent au même instant.
La peine de l'amie, il l'a bien devinée; Il a tout pressenti de l'horrible journée; Elle ne faillit point : pourquoi se taire ainsi? De cet amour tout prêt n'a-t-elle aucun souci?
Elle se dit : « Trop tard! Je suis la condamnée; Je ne mérite pas sa tendresse obstinée. Qui sait encor? Peut-être il trahirait aussi ! y Et par aucun aveu leur mal n'est adouci.
Ils vont, bras contre bras; quelquefois leur épaule,
Sans avoir tressailli, se frôle.
Ils ne regardent pas les sapins ténébreux : Louise a dans le cœur des sursauts d'agonie, Et Pierre sent, malgré sa tendresse infinie, Quelque chose de froid croître et grandir entr'eux. Doit-il l'offrir encor, l'amour qu'elle repousse? La pourrait-il guérir d'un tourment si cruel? Faut-il tenter le sort en un dernier appel? Alors, les yeux levés vers le dôme éternel, Comme pour y chercher une assistance douce, Il regarde, en pleurant, les étoiles du ciel.
Lorsque nos âmes frémissantes Ont crié, désespérément, Vers l'or épars du firmament, Les étoiles, compatissantes.
Nous disent : « Souffrez en aimant!
« L'amour est la douleur suprême Qui fait les martyrs et les fous ; L'amour vous tue; aimez quand même!
Vous serez plus heureux que nous.
« Les vents du ciel et ses marées Ont beau rouler, rouler plus fort :
Toujours nous sommes séparées, Sans même un recours dans la mort. »
Lorsque nos âmes gémissantes Ont crié, désespérément, Vers l'orépars du firmament, Les étoiles, compatissantes, Leur parlent de l'éloignement.
Alors nos âmes douloureuses, Qu'un frôlement vient écorcher, Se sentent encor trop heureuses, En se blessant, de se toucher.
Le couple, sans un mot, continue à marcher. Mais Pierre l'a compris enfin, que, dussent-elles.
m LOUISE
En ne se touchant plus, moins tristement gémir, Laisser se séparer deux âmes immortelles,
C'est les tuer pour les faire dormir.
L'isolement, plus dur que toute jalousie, Aura bientôt glacé l'âme en son froid saisie ; Ce pauvre cœur meurtri, tressaillant près du sien, Pierre l'empêchera de ne plus croire à rien. Dût-il, pour le conduire au bonheur calme et tendre, Des jours, des mois, des ans, l'adorer et l'attendre, Câlin comme une mère.humble comme un bon chien.
Le souffle de la nuit d'été se fait plus tiède; Le cœur compatissant de la terre a battu ; Et, pour chasser enfin l'angoisse qui l'obsède, Pierre dit à l'amie: « Oh! pourquoi m'en veux-tu?»
Le mot n'est pas dit, le mot où s'éplore Cet amour robuste et plus tendre encore. Que Pierre a senti, prenant ses deux mains, Cherchant sa poitrine, où son cœur le berce. Un être adoré qui sanglote, et verse Le torrent amer des regrets humains
Les larmes sans fin se pressent et coulent. Sur ses bras heureux ces chers trésors roulent. Les bras ont serré l'être qui pleurait. Cet être, un remords poignant le secoue. Pierre, en frissonnant, a baisé sa joue ; Sanglots et baiser troublent la forêt.
Les sapins, qui jadis, à Pierre,
Donnèrent leur conseil calmant et patient.
Ont vu ces pleurs joyeux humecter sa paupière Et sont heureux en les voyant :
Tout ce qui dure a donc son heure ! "
L'amour qui saigne, qui demeure. Il
Voit revenir à lui le cœur indifférent.
Sur le sein de l'être fidèle ]j
Qui souffrit si longtemps loin d'elle, *
L'oublieuse se cache, et s'apaise en pleurant !
« O mon Pierre si bon, a dit l'inconsolée. Quoi! tu m'aimes encore, et me rouvres tes bras! Tu recueilles ainsi ma douleur exhalée, Et tu connais sa cause, et tu ne la hais pas!
«O toi qui t'effaças dans l'ombre où tout vous froisse Tant que j'ai fait ce rcve et voulu m'en griser,
Tu m'attendais au jour d'angoisse, Frère par l'indulgence, amant par le baiser.
(f Laisse couler mes pleurssur la main que jeserre; Je n'ai jamais menti, même en te torturant ;
Tu me sais folle, mais sincère :
Je t'aime d'un amour profond et déchirant.
(f Quand tu m'as dit ce mot, où ton âme était toute, Cette phrase où ton cœur alla tout droit au mien. J'aurais voulu, vois-tu, mourir là, sur la route ; Ma vie est terminée. — elle aurait fini bien.
» Oh! sentir qu'entre vous etvotreaimé qui souffre, L'aimé qu'on repoussait, qui vous offre ses bras,
Soi-même on a creusé le gouffre Et que vos repentirs ne le combleront pas!
<( Je ne connaissais point, mon Pierre, tafîère âme; Je dédaignais un livre obscur; il a fallu
Les déchirements de ce drame Pour que, ton cœur ouvert tout grand, j'aie enfin lu.
« Tout à l'heure, lorsque, blottie Au chaud, contre ton sein battant, Je sentais, un petit instant.
Céder ma peine anéantie.
J'aurais voulu, ce cœur meurtri.
Ce cœur sans colère et sans cri, Le baiser comme l'oiseau frêle Qu'avait fait saigner une main, Mais qui roucoulerait demain
S'il était caressé par elle !
« J'auraisvoulu baiser ces yeux; ces yeux, pas vrai?
Dans les longues nuits et les fièvres, Ils ont pleuré, — pleuré comme je pleurerai,
Veuve éternelle de tes lèvres.
u Ces lèvres, dont jamais la plainte ne sortit,
J'aurais voulu, sous ma caresse, Que le suprême goûtd'amertune en partît. J'aurais voulu bénir les deux mains que je presse.
a J'aurais, joyeusement, accepté ton cher vœu, Étanché dans mes bras ta soif inapaisée, Pris ta vie, et, marchant comme en un rêve bleu, J'aurais été ton épousée...
— Ne veux-tu pas, amie ? Et n'est-ce point assez De ces jours, ces longs jours dans l'attente passés? Si j'ose en croire, enfin, ta paupière mouillée,
Si ma fidélité t'a touchée aujourd'hui,
Ne medispas:(( Merci », dis-moi seulement: «Oui»,
Et, si tu sais y lire, en cet être ébloui,
Tu verras, de bonheur, une âme agenouillée!
— Et le passé, mon Pierre ? — Il est évanoui.