LE PASSE
Mais on a beau fuir, fuir vite Il subsiste, le passé, Et le souvenir palpite Comme un regard de blessé.
En vain la mort veut détruire Et se rapproche en rusant, Ils n'ont pas fini de luire, Les yeux de l'agonisant.
Ce long regard vous implore ; Loin de la chambre on le fuit; Mais il vous tourmente encore, Dans la rue il vous poursuit.
Partout, à chaque fenêtre, Ce regard vitreux, glacé, Vous le verrez apparaître !
— On porte en soi son passé.
On le mutile : il veut vivre, Eclaircit ses yeux confus, Et s'obstine à vous poursuivre D'un regard qui dit : « Je fus ».
Il fut! Aufondducœur qu'un jeune amour rassure,
Louise a tout à coup senti L'amour assassiné se rouvrir en blessure.
Louise n'a jamais menti.
f( Mon Pierre, c'est en vain que je pleure et je t'aime :
Évanoui, ce passé-là ?
Non point! Il fut, il vit, puisqu'à cet instant même Je touche le sillon du feu qui me brûla.
(( Ce n'était pas un feu de jeunesse, un caprice : C'était l'amour, errant, mais vrai.
Tu n'aurais plus, en moi, que plaie et cicatrice : Jamais, tout en t'aimant, je ne t'appartiendrai.
« Mais, lorsque le chagrin sera trop dur, mon Pierre, Reviens me voir, assise, en deuil, à la maison; Dis-toi que c'est cruel d'être loyale et fière, Et que j'accepte là des maux sans guérison.
« Car, indigne de lui, j'ai senti tout à l'heure
L'impossible amour m'envahir.
Ton cœur cherchait le mien; ma place la meilleure. C'eût été cette bouche où ton âme m'effleure ; Toi, si fort, toi si beau, j'aurais su t'obéir; Et des enfants, peut-être... Oh! vois-tu, si je pleure. C'est, pour t'aimer après, d'avoir pu te trahir! )>