AU SECOURS
Ils vont, grandis tous deux par les larmes pleurées: Pierre écoute l'amie et tient ses mains serrées.
Elle luttant toujours et lui la conduisant,
Sur le plateau qui tourne ils marchent, à présent.
Soudain une lueur monte, s'élargit, bouge; L'espace a flamboyé; le ciel noir devient rouge.
L'incendie ! Au dessus du village, tout droit. Avec des flots houleux, pourprés, la lueur croît.
Peut-être une maison, qui sera vite éteinte ! Maisnon,carchaquecloche,auloin,s'éveilleettinte.
Celle de L'Abbaye a le timbre fêlé ;
Celle du Lieu, timide, inquiète, a tremblé ;
Puis celle du Sentier, celle des Charbonnières, En secouant leur rouille, ont vibré les dernières.
Toutes ensemble, avec la cloche du hameau. Ont l'air de répéter, d'un seul ton, un seul mot :
« Au secours, car tout meurt! Au secoursIQu'on arrive!
Les échelles, les seaux, les pompes, de l'eau vive!
« La fournaise s'étend; elle gagne toujours ; ll
Maison après maison, tout y passe... Au secours! »
Sans parler, en courant, le couple se rapproche. Une clameur se mêle à chaque coup de cloche.
Ils descendent d'un pas vertigineux ; ils vont, Et la lueur grandit à chaque pas qu'ils font.
La chaleur dévorante arrive par bouffées;
On entend des clameurs sous la flamme étouffées ;
Et les bardeaux des toits, plus secs après l'été, Dans ce bruit de copeau qui flambe, ont crépité.
Au brasier du voisin chaque maison s'embrase. Et la fumée étrangle, et le décombre écrase;
Et les mères, tendant leurs petits, les jetant. Les vieillards affolés, tout crie au même instant.
Battant la porte, avec des plaintes lamentables. On entend les troupeaux mugir dans les étables.
Des jardinets grillés aux tas de bois saignant. Le hameau consumé grésille en se plaignant.
Eclairant tout le ciel et la vallée entière, Le lac, miroir tragique, a doublé la lumière.
Sur les maisons, là-bas, on voit des groupes noirs; On voit, sur les chemins, courir des désespoirs;
Quelques rameurs, battant les eaux en feu, se hâtent Vers le clocher brûlant dont les briques éclatent.
Ceux qui souffraient voudraient encor vivre et souffrir La mort qu'onsenttout près faitThorreurdemourir.
Ceux qui se haïssaient s'implorent : luttes, haine, Ce n'est plus, dans l'effroi, qu'un tas de chair humaine;
Et les orgueils anciens, les douleurs, les amours, Toutcrie éperdûment: «Je me meurs... Au secours ! »
Louise a dit : « Maman! » Et, de l'avoir quittée Sans un mot de douceur pour une âme attristée, Brusquement, comme on frappe, en secret, comme on fuit, Elle sent son remords, plus âpre, qui frissonne. Si la maison brûlait, pourtant! — MaisDieu pardonne: La maison est là bas, tranquille, dans la nuit.
La mère! Elle est auprès. Toute droite, très grande, A quelques garçonnets hardis elle commande. En face, chez Marie, on jette en vain les seaux. Peut-être qu'à présent la gringalette est morte... Oui, quelqu'un a péri, car, roulant sous la porte,
LOUISK
L'eau noirâtre et le sang se mêlent par ruisseaux. Ce n'est pas la Marie... A l'une des croisées. Eperdue, et fuyant les parois embrasées, Au mur lui-même, en feu déjà, se cramponnant, Elle est là, qui ne peut plus crier ! Maintenant, Sauf deux ou trois maisons par le vent épargnées. Toutes sont dans la pourpre, et les plus éloignées. Jusqu'au dernier tournant des rouges horizons. S'élèvent en brasiers, s'effritent en tisons. Marie est seule, et va périr. Déjà la flamme. Sûre, sans se presser, l'attend et la réclame ; Et, malgré son amour funeste, son secret, A présent qu'il lui faut mourir, elle vivrait.
Soudain, brûlant ses doigts aux poutres allumées, Aveuglé par Tassaut fétide des fumées.
Leur dévorante haleine et leur obscurité. Jusqu'à Marie, inerte, un sauveur est monté. Une femme, qu'on veut chasser, que rien n'arrête, En bas l'attend, offrant ses bras, levant la tête. Enfin il a touché Marie. En frémissant Elle s'est détournée. Il l'a prise, et descend. Sans regard, muet, sourd, on dirait qu'il succombe ; Avant de toucher terre, il se raidit, et tombe;
Mais Louise a saisi son douloureux fardeau.
Et, quand elle a rouvert les yeux, Marie a beau,
En la reconnaissant, se pencher en arrière,
Louise tient la tête endolorie, et Pierre,
Dont les bras sont en sang, dont les yeux ont pleuré.
Porte ce pauvre corps par le feu labouré.
Le père de Marie est mort ; sa maison brûle : Partout s'y fait le vide où la flamme y circule. Louise, de ses yeux inquiets, mais tout francs, Interroge la mère, et sa faute elle-même, Sans embarras devant cette bonté suprême, Au lieu de s'excuser, plaide pour les souffrants.
La mère n'a pas fait : « D'où viens-tu, toi ma fille } »
Devant ce clair regard, qui se lève, qui brille.
Et qui dit: « J'ai souffert, mais je ne faillis pas »,
Devant cette pitié baignant cette prunelle,
La mère, de nouveau, s'est reconnue en elle ;
Elle a dit :« Tout est bien », et tendu ses deux bras.
Un instant, près du lit où l'on porta Marie, Elle reste absorbée en une rêverie.
Cet être qui se meurt leur fit du mal ; il a Menti, souillé, mordu chaque fois qu'il parla ; Mais connaît-on, toujours, le mobile des choses ?
Et, rouvrant ses paupières closes, La mère a fait, d'un ton tout simple : a Gardons-la »