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REMORDS ET SUPPLICE

Huit jours ont coulé; plus rien ne subsiste Des murs qu'engloutit le feu dévorant.

Le bonheur est court et la vie est triste, Et, ce qui fut nous, l'oubli le reprend.

Mais, où palpita l'effroyable drame, Une plainte encor monte dans les nuits. Si le mal vous mit un remords dans 1 ame Il survivra, seul, aux espoirs détruits.

La chauve-souris, de ses ailes noires.

Bat les murs brûlés, sans s'éloigner d'eux; Elle hantera toujours nos mémoires, La chauve-souris du passé hideux.

Depuis que la blessée, à demi morte encore, Écrasant, de douleur, les larmes dans ses yeux

A senti des amis apaiser, de leur mieux, Dans le vif de sa chair, le feu qui la dévore,

D'abord, grâce à la fièvre, à l'engourdissement. Elle n'entendit plus son âme endolorie.

Comme elle souffre moins, et qu'on la croit guérie. Ce soir, son cœur ancien a battu faiblement.

Elle a vu la veilleuse, au cercle clair qui tremble, Le portrait familier, vivant comme un témoin, Cette porte où, jadis, elle écouta, — plus loin Louise et Pierre, assis, qui sommeillent ensemble.

Du coup, dans un grand flot, les vagues du passé Ont roulé dans ce cœur leur écume lointaine. Ce passé de désirs, de vengeance, de haine, Par le froid de la mort ne fut donc point glacé !

Il vivait : le voici ! Le temps d'une seconde, Et Marie, à revoir ces deux êtres dormant, La veilleuse mourant dans cette paix profonde. Se rappelle sa fièvre ardente, ses tourments

Elle se voit jalouse, et traîtresse, et mauvaise, Epiant la Louise, au piège la menant.

Louise l'a sauvée et l'aime... Maintenant L'incurable remords lui pèse.

Malgré sa volonté qui lutte et se débat.

Une âpre soif d'aveux la pousse, Elle a pleuré. Louise, éveillée, et très douce, La flatte de la main, sans lire en ce combat.

Soudain, dans la nuit qui redouble, Le silence que rien ne trouble Sauf cette haleine du dormeur.

La malade s'est renversée, Et l'on voit pâlir la blessée.

Froide comme un être qui meurt.

« Viens... Viens tout prés, toi, la Louise. Écoute... Il faut que je te dise...

Je suis infâme, en vérité... > Toujours son front se décolore, Et la honte intime s'éplore Dans son regard épouvanté.

« Que dis-tu, petite jMarie ?

Allons! calme-toi, je t'en prie :

Le docteur veut te voir dormir».

Mais quelque affreux remords se dresse.

Car, sous cette main qui caresse,

La pauvre persiste à frémir.

(c O Louise, tu vas tout savoir... J'étais folle... Toi, si bonne, toi, l'être attendri qui console, Je t'ai haïe avec fureur, me comprends-tu? Par des propos mauvais j'outrageais ta vertu ; J'aurais dû, devant toi, rester agenouillée: Eh bien ! je t'ai maudite 1 eh bien ! je t'ai souillée ! Tu ne sais pas ce que j'ai fait? Il faut pourtant Que je le dise enfin, à toi... Je souffre tant ! Ta mère m'écoutait ; moi je tâchais, sans cesse, De glisser quelque doute au fond de sa tendresse. Elle t'aime bien, va ! car tout ce que j'ai dit, Dans son amour pour toi, Louise, se perdit. Sans pouvoir éveiller ce soupçon qui vous ronge, J'avais, en efforts vains, épuisé le mensonge. Les mots à double sens et les signes muets. Je voulais te salir dans ta propre pensée: A t'en aller ainsi, la nuit, je t'ai poussée.

Puisque c'était te perdre, ou que je le croyais ! Cette nuit-là, le long des chemins, dans les ronces, Je t'ai suivie ; et puis, en revenant chez toi. J'ai tout dit à ta mère... Ecoute ! ses réponses Étaient calmes encor, sans trouble, sans effroi, Et, malgré ton départ, elle gardait sa foi. Alors, quand, au matin, j'ai vu paraître Pierre, Il a tout su... Toujours je lui parlais ainsi, Et c'était, entends-tu ? mon unique souci, Et pour ce rêve seul je voyais la lumière! Je voulais le navrer, je voulais te trahir ; Qu'importait le moyen ? il te fallait perdue. Je n'ai pas vu sonner l'heure trop attendue, Mais je l'ai désirée, et tu dois me haïr.

— Non, petite Marie... » Et, comme elle s'agite, Comme on voit une plaie à son flanc déchiré,

Louise la recouvre vite ; Et, lui baisant les doigts, la pauvrette a pleuré.

(( Te haïr, petite Marie !

Mais tu souffres : mon cœur ne sait plus que cela.

Lorsqu'on voit un être qui crie, On pense, seulement, au feu qui le brûla.

S'il a maudit ou non, ou fait le mal, qu'importe

Et qui doit lui tenir rigueur?

Si son crime fut grand, sa douleur est plus forte... Je te pardonne, va, du profond de mon cœur I-

— Tumepardonnes?vrai?bienvrai?Dis,toi si bonne I

— Bien vrai ! — Mais... penses-tu que Pierre me pardonne ^ Je voudrais tant ! Mon Dieu! je ne te dirai pas,

Car tu ne pourrais plus m'ouvrir jamais tes bras...

— Dis toujours...

— Il estbeau, ton Pierre I Toi, sa femme, Avec le rire au cœur et des fiertés dans 1 ame. Tu pourras t'en aller en lui tenant la main !

— Je ne suis pas à lui.

— Tu le prendras demain.

Vois-tu, Louise, c'est l'ami fidèle et tendre ; Tu ne sus pas le voir ; mais comme il sut t attendre ! Quand Vautre, — tu sais bien, — était là, dans ce lit,

J'ai vu Pierre, souvent, sentant ses larmes prêtes, Courir vers la forêt, y chercher des retraites, Dans l'herbe, au fond d'un trou, rester enseveli, Et crier là ton nom, ton nom, toujours le même. Car il t'aima cruelle, et, malheureuse, il t'aime. Ton Pierre! J'ai tout fait pour l'arracher à toi. J'ai dit comment... Jamais ne demande pourquoi ! D'y songer seulement, j'en aurais trop de honte. Et tiens ! je sens déjà que la rougeur me monte. O cher, ô noble cœur qui prends mes mains ainsi Tu vois que je l'aimais, tu pardonnes... Merci ! »

Et, sur chaque main serrée Posant son visage en feu.

Presque heureuse, délivrée Du poids mortel de l'aveu,

Perdant à jamais le rêve, L'amour de ses dix-sept ans, Avant que l'œuvre s'achève, La pauvre pleure longtemps.

(^ O Louise, veux-tu, pour me faire une grâce. Bonne, donner encor l'aumône d'un baiser?-

Va donc vers ton Pierre, et l'embrasse... Crois-moi, c'est le devoir, c'est le bonheur qui passe : Pour consoler Marie, il te faut l'épouser. Si je mourais, — mon Dieu ! je ne suis pas brillante, Et, depuis un instant, je me sens peu vaillante... Ce n'est rien.. . Mais, enfin, on n'est pas immortel, — Pour que, dans les pays nouveaux, il m'en souvienne, Je voudrais, expiant toute ma haine ancienne, Vous ayant vu heureux, pâles devant l'autel, Me dire, heureuse aussi: «Cette œuvre fut la mienne». Embrasse-le donc, va !Tu vois. — il dort toujours... »

Et, souriant un peu, se dressant sur son coude,

Elle a repris, d'un ton de gamine qui boude :

« Je vais dormir, pour vous laisser à vos amours. >>

Pierre s'est approché. Lentement, sans mot dire. Il s'assied sur le lit ; dans ses bras il attire Louise tressaillante, et qui ne voudrait pas, Mais que Marie, en pleurs, a poussé dans ses bras. Et, devant la blessée, affreusement pâlie. Qui se détourne et croit mourir, morte à moitié,

Qui saigne longuement sur sa tâche accomplie,

Mais ne leur a pas fait pitié, Sans voir que chaque geste où leur bonheur se montre La tord, comme un amant jaloux dans le tombeau, Et qu'elle est, d'héroïsme, allée à la rencontre

D'un supplice toujours nouveau, Sans même soupçonner ces horreurs infinies,

La sueur de ces agonies Et la chair défaillante où se crispent ces doigts, Assis, là, sur ce lit, pour la première fois,

Les deux heureux, bouches unies, Soupirent : « Mon amour... » avec la même voix.

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