‹ LouiseChapitre 35 sur 38 · BAISER TARDIF · texte numérisé non relu

BAISER TARDIF

A présent, c'est le jour rose Où, pour jamais, sur deux cœurs, Cessant ses fuites sans cause, Ses petits rires moqueurs.

L'oiseau du bonheur se pose.

Frileux, avec des langueurs.

Hymen ! hymen ! hyménée !

Louise, à son bras menée, Soutient Pierre et le conduit.

Ils s'en vont, Pierre et Louise, Sur la route de l'église.

Le cortège clair les suit.

Quelques minutes encore.

Et les cœurs extasiés

LOUISE m

Verront l'avenir éclore, Gomme rougit une aurore Sur un clos plein de rosiers.

Après toutes ces alarmes, Bientôt ils auront goûté L'amour et sa volupté, L'extase et ses douces larmes.

Mais soudain, sur la route, on court, on a crié. Une femme, en pleurant, va vers le marié, Elle lui dit deux mots, les redit à sa mère. Pierre entraîne Louise, et, blêmes, s'éloignant, — Tandis que derrière eux bavarde la commère, — Vers la maison quittée ils volent, maintenant.

Pierre entre. Le suivant en hâte, les deux femmes Font crier tristement les escaliers de bois ; Les marches ont gémi : les choses ont des âmes Que la douleur de l'homme éveille quelquefois. Tout, dans cette maison, dit la mort, dit l'angoisse, Et la porte est ouverte, et là, sur le parquet, Marie, — un chiffon blanc dans sa main qui le froisse, — Dort, sans avoir repris le souffle qui manquait.

Les yeux, en pleine nuit, ont un regard qui navre Ces morts, on le dirait, veulent pleurer encor : La bouche veut sourire, et la main du cadavre Tient le chiffon comme on serre un trésor.

Pierre soulève cette tête :

Il ne se souvient plus, ma pauvre gringalette. Du baiser dévorant que tu lui pris un jour 1 Et cependant tu meurs pour ce semblant d'amour, Tu l'as bien expié, vois-tu.. . La fiancée,

Jusqu'à l'autel tu l'as poussée ; Ce matin, tout à l'heure encore, faiblement Tu souris ; les heureux partirent, en s'aimant. Pour revenir époux, amants, et te le dire ; Mais, seule enfin, n'ayant plus à sourire,

Tu mourus là, tout simplement, Et les mots, les chers mots que tu venais d "écrire,

Tu les pressas en l'endormant.

Louise a pris, dans cette main glacée, La dernière et douce pensée ;

Elle la tend à Pierre ; en la lisant, Tous deux sanglotent à présent :

« O mon ami que je quitte à cette heure. Va ! ce n'est point ton baiser que je pleure : Depuis longtemps je ne l'attendais plus : J'ai du chagrin de mourir, ignorée, Comme la fleur qu'on n'a pas respirée Ou les livres qu'on n'a pas lus.

(( Même trahie, en mon espoir déçue, Si tu m'avais un instant aperçue, J'aurais été si joyeuse, vois-tu !

Car pour toi seul, qui l'oublieras, sans doute. Et n'as pas pu me cueillir sur ta route. Mon tout petit cœur a battu... »

Rien, du reste n'est plus lisible ;

Les larmes ont noyé la trace du crayon.

Tout se taif, maintenant, dans la chambre paisible

Où la pitié du ciel entre avec un rayon.

Ce rayon a cherché les lèvres de la morte ; Sur le lit où Pierre l'emporte Ce rayon la suit en jaloux.

Et, pour consoler la pauvrette, Pierre, aux yeux de la gringalette,

Met un baiser, un baiser long, un baiser doux,

Le baiser tardif se prolonge;

Le pauvre front décoloré

Un instant s'est transfiguré.

A voix très basse, comme en songe.

Louise et Pierre ont murmuré :

Que ce baiser prenne l'essor ! Qu'il passe.

Moelleux, grave, adouci, Et, traversant les plaines de l'espace,

Qu'il les réchauffe aussi !

« Surtout, qu'il aît les ailes assez sûres Pour atteindre bientôt

Le pauvre cœur déchiré de blessures !

Il a froid, tout là-haut.

« Qui sait, malgré les splendeurs éternelles.

S'il ne se souvient pas?

Que ce baiser lui porte, sur ses ailes.

Le meilleur d'ici-bas !

« Mais s'il connaît la volupté bénie D'avoir tout oublié,

O souvenir d'une douleur finie, Redescends, par pitié;

« Qu'il s'engourdisse à l'abri des détresses !

Baiser, laisse la mort, Et garde-toi, même avec des caresses,

D'éveiller ce qui dort ! »

Page 1