‹ LouiseChapitre 36 sur 38 · L'ASILE · texte numérisé non relu

L'ASILE

Elle a connu l'étroite bière, Le cercueil assez grand pour toutes nos douleurs,

On l'a menée au cimetière ; Avec elle on a mis ses aveux sous la pierre.

Dans la fraîche gaîté des fleurs.

Car, sans marbres froids et moroses, Très doux aux amoureux, accueillant aux gamins.

Tout le cimetière est en roses.

Et fait tomber pour vous, de leurs lèvres mi-closes.

Des gouttes de rosée aux mains.

Autour des tombes délaissées Où l'amitié, l'amour ingrat ne viennent pas, Pour tromper les tristes pensées,

Pour attendrir les morts, des branchettes froissées Font comme un léger bruit de pas.

A l'heure émue où le jour baisse, On songe qu'en ce lieu s'apaisent nos douleurs.

Et l'on s'éloigne sans tristesse, En enviant ces morts que console sans cesse

Le bruit des pas ou l'eau des pleurs.

LE "BONHEUR TEMBLE

(( Pourquoi vous taire ainsi? Vous avez mieux à faire! Là ! vous voici chez vous! Le gîte est tout petit,

Mais volontiers l'amour préfère

Ceux où, par force, on se blottit.

Embrasse-la moi donc, grand nigaud!» Et la mère, En égayant sa voix, gronde notre amoureux:

« A-t-elle cessé de te plaire.

Mon gendre ? Et n'es-tu pas heureux ? »

Car, depuis ce matin, le garçon est son gendre ; Mais, pourle gendreheureux qu'il esten ce moment, Quel sérieux ! quel calme! Et la vieille maman,

— Son mari, jadis, fut plus tendre, — S'étonne de le voir tergiverser, attendre, A l'heure où le baiser complète le serment.

A l'heure où l'amour rit, et va tout vous apprendre, Et tourne le dernier chapitre du roman.

Louise a regardé son Pierre, tendrement.

MaisPierre a trop de joie, et d'y toucher Teffraie. Cette félicité ne peut pas être vraie ! Au meilleur de l'amour, au sommet du bonheur, De les sentir trop doux et mortels, on a peur ! Et, tandis que la mère a disparu, surprise

De voir son benêt se troublant, Pierre l'entend frémir, fugitive, indécise.

La chanson du bonheur tremblant :

Craignant tout ce qui déchire, Et ce vautour, la douleur, Le bonheur, qui pourrait rire.

Fait comme un oiseau trembleur.

Quand l'amie est toute rose Et déjà s'offre au baiser.

Quand le désir murmure : v Ose ».

Le bonheur tremble d'oser.

L'amie est câline et tendre ; Son cœur au vôtre a parlé ; Mais la Mort pourrait l'apprendrC; Et le bonheur a tremblé.

Songeant que la joie est brève Et que nos souffles sont courts, Qu'un seul mot vous tue un rêve.

Le bonheur tremble toujours.

Et, même à Theure où la bouche Dit l'émoi d'un beau corps blanc.

Le bonheur, l'oiseau farouche.

Ne l'effleure qu'en tremblant.

Jusqu'à l'instant divin de cette solitude A deux, que pourtant il rêvait,

Pierre, sachant la vie et la connaissant rude. N'osait pas croire tout à fait.

Elle est là, près de lui, l'adorée enfin sienne.

Qui l'aime doublement pour sa torture ancienne,

Et dont les pleurs d'hier seront bien les derniers;

Et Louise déjà, dans le trouble suprême,

Sent monter vaguement, du profond d'elle-même,

Les baisers endormis, les aveux prisonniers.

Pierre a clos les volets, par où de folles rondes,

Dans les traînes d'or pur et les poussières blondes,

Voluptueusement pénètrent autour d'eux.

Ils sont jeunes et beaux, unis, et seuls tous deux.

En ses bras il l'a prise, et, muet, il l'emporte.

La pudeur a rougi, la tendresse est plus forte,

Et l'amie, aux longs cils baissés, Tentend venir,

La minute où sa vie ancienne va finir.

Désormais, par Tami tout entière enlacée,

Elle partagera sa couche, sa pensée,

Aura, pour l'enchanter, les baisers de velours ;

Elle sera la femme après la fiancée...

Mais le bonheur est un oiseau tremblant toujours.

Pierre a plongé ses yeux dans ceux de l'adorée :

Au seuil de ces plaisirs dont il n'a qu'un soupçon.

Il la veut retarder, l'heure tant désirée !

Le bonheur à saisir lui donne le frisson.

Le bonheur, c'estl'oiseau que son ombre effarouche, Que le bruit de son aile arrête en plein essor,

ml''

Et, sans poser encor la bouche sur la bouche, Sans toucher ces bras nus, sans les baiser encor. Pour mieux solenniser l'étreinte qui s'apprête, Pierre veut un baiser en face du ciel bleu. Il a dit: « Le soir vient... Si nous sortions un peu }» Et tous deux, sans désir, ont quitté la chambrette Pour hausser leur amour jusqu'aux lèvres de Dieu.

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