PLUS QUE TU NE DOIS
Pierre est entré. Louise a pris ses mains. Il sent Doucement tressaillir son cœur reconnaissant. L'étreinte de ces doigts ranime son courage. L'ouvrage est commencé ; Pierre fera l'ouvrage. Brûlés, saignants encor, ses yeux sont résolus. Le plus fier dévouement ne lui coûterait plus.
Tu viens de loin.^ Tu les a vusr-
Pierre.
C'est un martvre î
Dis-moi, comment sont-ils?
Pierre.
Je ne peux pas te dire.
Tu les verras, trop tôt, lorsqu'ils arriveront Avec leurs pieds glacés et leur douleur au front.
Ils ont faim ?
Pierre.
Ils ont pis que la faim.
Ils se traînent ?
Pierre.
On lit dans leur regard les hontes qui les prennent. Cela m'a remué comme un enfant pleurard, Louise, et je ne peux oublier ce regard !
Je ne me croyais pas si jeune et si sensible. J'y retourne, il le faut.
J'y vais.
La Mère.
C'est impossible.
Pourquoi, maman?
La Mère.
Vois-tu ce ciel ? Sens-tu ce vent ? [ Ils viennent : nous avons à travailler avant.
Onfait toutdeses mains, quandon n'est pasdesriches. /
Allons ! chauffons les lits et préparons les miches, l Et le linge du père, et ses vieux vêtements...
Cela vaut bien, vois-tu, des attendrissements. [
Mais, maman, il en est au nombre, j'en suis sûre. Qui, malades de faim, portant une blessure, Fiévreux, n'en pouvant plus, roulent sur le chemin Et que les loups errants achèveront demain.
En serait-il un seul, j'aurais cette pensée, A cause de la mère en pleurs qu'il a laissée, D'un visage d'enfant par les larmes rougi. Qu'en ne le cherchant pas nous avons mal agi. Aux intimes instants qu'entre tous je préfère. Combien de fois, maman, m'as-tu dit : « Il faut faire, Dans l'effort de ton cœur, dans l'œuvre de tes doigts. Non pas ce que tu dois, mais plus que tu ne dois!»
Pierre,
O chère enthousiaste!
La Mère,
Elle a raison... Va, Pierre.
Emmène-la: tu sais comment la protéger.
Quand on fait son devoir, qu'importe le danger? Dieu vous montre la route, et marche par derrière. Allez! S'il en est un, malheureux parmi tous. Hâve, brisé, perdu, mourant, — il est pour nous. Choisissez le plus las de toute cette foule; Apportez-le, malgré l'horreur du sang qui coule : Peut-être verrons-nous son tourment adouci. Et quelle joie au cœur s'il guérissait ici! »
Louise s'est levée. En ses yeux froids, la flamme
Jaillit; la glace brûle ; et, de toute son âme,
En franchissant la porte, elle a crié : a Merci ! »
Bras dessus, bras dessous, sur le verglas durci, Ils s'en vont, maintenant, vers la scène du drame. La ligne grandissante et qui toujours noircit.