‹ LouiseChapitre 6 sur 38 · CELLE QUI GUETTE · texte numérisé non relu

CELLE QUI GUETTE

Tandis que Pierre, avec Louise qui frissonne. S'engage sur la route où ne les suit personne. Qui donc, faisant son pas léger et se cachant, Qui donc, malgré le froid, se penche, par derrière Les gros paquets neigeux qui couvrent la barrière. Pour regarder d'un air méchant ?

Une petite fille encore, — une gamine.

Avec la gorge pleine, elle a la taille fine,

Mais l'œil sombre, la bouche amère, l'air sournois.

Eh ! parbleu oui ! c'est la Marie !

Pendant une veillée, en quelque métairie. Que de fois, avec Pierre, elle a cassé les noix !

Aujourd'hui, dans son cœur, quelqu'un ricane, crie; La gringalette frêle entend d'étranges voix, Tout au fond d'elle, rire et pleurer à la fois :

Non, jamais, petite fille, Quand bien même, maintenant, Tu danserais le quadrille Avec Pierre, en letreignant, Quand, plus rouge qu'une fraise.

Au cou tu l'embrasserais, Jamais, ma pauvre niaise, Il ne t'aimera jamais !

II ne t'aimera pas, ce Pierre, que ton rêve

Te montrait à genoux, T'enlaçant, t'enivrant d'amour, puis, dans la trêve, Sans que vous écoutiez le pas de l'heure brève.

Te parlant à mots doux.

II ne t'aimera pas, et ton cœur est jaloux,

Et quelle douleur le soulève D^avoir rêvé l'amant sans même avoir l'époux !

Marie, au loin, les voit décroître... Comme Pierre Tient Louise appuyée à son bras vigoureux I Oh! courir, les atteindre et se ruer sur eux! Elle ne courra pas; mais, le cœur douloureux. Elle s'appuie à la barrière,

Et la neige n'a pas calmé Le feu qui la dévore à cause de l'aimé. Et, tour à tour, la voix trop tendre ou la voix dure

Vient mettre l'âme à la torture :

J'aurais été si bonne avec lui ! Comme un chien, Obéissant toujours et ne demandant rien,

J'aurais adoré ses caprices.

S'il m'avait fait souffrir, s'il avait seulement, De la main qui blessa, touché mes cicatrices. J'aurais baisé ses doigts et béni mon tourment. Même en l'époux distrait j'aurais cru voir l'amant;

Pauvre cœur, sans que tu guérisses, Ne trouveras-tu rien qui t'apaise un moment?

Ce que je trouve? Niaise !

Ces tourtereaux sans souci En prennent fort à leur aise...

Mais nous sommes trois, ici!

Ça se promène, s'embrasse ; Ça ne vous ferait pas grâce D'un baiser, d'un mot de miel ;

Ça s'attendrit, se becquette Il faudra bien que je jette Une pierre dans leur ciel.

Cette fièvre me démange ; Il faudra que je me venge ; J'aurai mon heure, à mon tour.

Il me battra, je suppose, Mais c'est déjà quelque chose Si ça ne vaut pas l'amour !

Et, toujours marmottant des phrases saccadées. Sentant le brouillard rouge envahir ses idées, La petite Marie a traversé la cour.

Sans dire un mot aux gens qui fouillent la cuisine. Ouvrent chaque placard au parfum de résine. Prennent le vin, le pain, le fromage, les choux Pour les pauvres Français qui passent le Rizoux, Marie, en quatre bonds qui sont des bonds de chèvre. Est au grenier... Malheur ! Elle a mordu sa lèvre ; Le sang gicle, il remplit sa bouche, avec ce goût Fade comme la vie, hélas ! et comme tout : Marie a vu, passé le tournant de la route,

Les amoureux maudits qui s'embrassent, sans doute.

Que feraient-ils ensemble, et quel autre secret >

Si Marie avait Pierre, elle l'embrasserait !

Et, blême, grelottant sous le froid qui la pince,

Sentant son cœur gonflé battre sa robe mince,

Une soif de baisers l'envahit, une faim

De le faire souffrir comme elle souffre, enfin.

Malgré la vieille horloge, en bas, qui tinte l'heure,

Dans le grenier saisi parl'ombre, elle demeure.

Jusqu'à ce qu'elle voie, avec ses yeux lassés,

Au loin, ces « tourtereaux» vers la terre baissés...

Et, de songer que Pierre, en leur parlant, les touche . La Marie, à présent, jalouse les blessés ;

Et son amour est plus farouche, Avec cette colère aux désirs insensés,

Que le sang qu'elle a dans la bouche

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