LES VAINCUS
Cependant, tout là-haut, au seuil de la forêt, S'avance, lentement, l'épaisse ligne noire. Et, chassés en troupeau, les soldats sans victoire Dont l'un pleure: «Ma mère!))et l'autre crie: «A boire!» Vont, — et se voient mourir l'un l'autre sans regret. Plutôt que de conter ce désastre, l'Histoire Met le doigt sur sa bouche, et dit : «Je me tairai. » Non pas, car ce deuil a sa gloire.
Ils avaient, ces enfants sans armes ni souliers. Sans rythme triomphal ni décor grandiose, Quitté, d'un cœur viril, quelqu'un ou quelque chose. Le jardinet natal, la femme qui repose Ou le joyeux labeur sous des cieux familiers ; Et tous, désespérant de leur sublime cause. Avaient offert leurs corps pour mourir, par milliers, Sous des drapeaux humiliés.
Et maintenant, traqués, roulés par la déroute Sans même avoir connu l'ivresse de l'assaut, Ils vont, — et leur orgueil est tombé de trop haut Pour que leur volonté n'y disparût pas toute.
Ils sont là confondus : gavroches des faubourgs, Canuts de laCroix-Rousse ou bêcheurs aux mains rudes. Les mêlant dans l'effroi, le vent des solitudes Passe sur leur douleur et la glace toujours.
Derrière eux, aux rebords de la route profonde, On voit des sacs et des fusils, on voit des morts ; Et déjà les corbeaux, se sentant les plus forts, Volent, en tournoyant, vers quelque trace immonde.
Les moins défigurés des marcheurs ont aux yeux L'égaremenc qai vient annoncer l'agonie ; Et toujours on s'en va sur la route infinie, Sous les accablements du ciel silencieux.
Comment n'est-on pas mort? Maintenant on approche, On aura du tabac,du vin , des draps. . .Trop t^rd!
Pas une flamme n'a brillé dans un regard
A l'heure où, tout au loin, s'éveilla cette cloche.
Qu'on les accueille ou non, qu'on les désarme ou non, Rien ne les tente plus, rien ne les inquiète. Ils ne hâteraient point cette marche muette Pas plus sous des soufflets que des coups de canon.
Pour les transfigurer, pour redresser leur tête, Dieu ferait un prodige : ils ne le verraient pas. Ils ont trop froid, ils ont trop faim, ils sont trop las! Et la horde s'en va, comme une immense bête.