‹ LouiseChapitre 8 sur 38 · LA PITIE DES VICTOIRES · texte numérisé non relu

LA PITIE DES VICTOIRES

Sur les pâles vaincus qui marchent sans un mot Et dont chaque poitrine a le même sanglot,

Ont passé des formes étranges.

Ils vont, le cœur transi sous les haillons hideux. Dans la neige et la nuit volent, au-dessus d'eux,

Des guerrières aux ailes d'anges.

Les vaincus ont trop mal, les vaincus sans orgueil 1 Sur la terre, en leurs cœurs, le vertige du deuil. Mais, les suivant de haut comme des sœurs fidèles, Les Victoires d'antan ont agité leurs ailes. Et, dans l'air glacial, aux flocons souffletants. Où monte le sanglot des angoisses mortelles, Ces immortelles voix vibrent en même temps :

Je suis Orléans! J'ai vu la Pucelle Braver le péril, le sang qui ruisselle, Et sa chair de femme au naïf émoi.

Vous autres, partis pour la même cause, Vous êtes, martyrs sans apothéose.

Aussi grands que moi !

« A boire! » Sur le bord de la route, un mobile, Dont la fièvre et la soif rongent le corps débile, S'est affaissé... Les voix reprennent. Le mourant N'a pas même entendu les voix en expirant :

Je suis Fontenoy, victoire Que l'on gagna galamment.

Ma chevaleresque gloire Fait respecter mon serment.

La partie était perdue; Vers la défaite attendue Vous courûtes sans effroi :

Devant Dieu qui nous écoute, Votre héroïque déroute Est aussi grande que moi !

Mais la voix tâche en vain, par quelque sortilège, De descendre, à travers les bourrasques de neige. La voix, l'altière voix qui le réchaufferait, Aucun des désolés ne l'accueille en secret. Tous vont, traînant le pas, baissant la tête lourde, Cherchant la flamme éteinte au vide de la gourde, Et, songeant seulement que le sort est cruel, Aucun n'entend chanter les Victoires, au ciel :

Je suis Valmy î L'Europe était lâchée Comme une meute, et nous mordait le cœur. Quand l'aigle en sang défend une nichée, Un contre dix, il lutte, il est vainqueur. Vous, moins heureux, pauvres soldats imberbes, Vous n'avez pu venger vos endormis, Tous les vaincus entassés sous les herbes... — Vous êtes grands comme moi, mes amis !

«Plus vite!» Un officierpousse ses hommes blêmes. Les grognements haineux se mêlent aux blasphèmes: « Plus d'officiers ! A bas ! Vous nous avez trahis ! » Et, sur tous ces fuyards qui, loin de leur pays. Vont rendre leurs fusils et jeter leurs épées. Les regardant et les plaignant, les Épopées

Aux cuirasses de pourpre, aux yeux d'éclairs vivants, Parlent, parlent encor dans la neige et les vents :

Moi, je suis Marengo ! Je vois, les yeux humides, Tout ce que vous souffrez pour avoir combattu Sans victoire possible après cette vertu.

— Salut ! Salut à vous ! Je suis les Pyramides !

— Moi, je suis Austerlitz! — Moi, je suis léna! Vous nous valez... On vaut parle rêve qu'on a.

— Moi, je suisFriedland! Moi,Wagram! — Jem'appelle La Moskowa; je suis la pire, la plus belle, Et j'ai, deux jours entiers, fait couler tant de sang Que mon chant de triomphe en reste frémissant. Vous valez mieux que moi, car je fus la conquête. Vous êtes le pays défendu saintement,

Et mon crime, je le rachète, O vaincus d'une cause austère, en vous aimant !

Mais une voix plus grave encore, une voix triste Sur le morne troupeau descend, plane, persiste; Et celle-là devrait, s'ils l'entendaient vibrer, D'un sublime bonheur les faire tous pleurer :

Jusqu'au bout je vous accompagne, Car je sais le goûtdu malheur.

Je suis la dernière campagne Contre un destin traître et voleur.

Je suis la défaite hagarde ; Soit ! Mais j'ai vu la vieille garde, En provoquant la mort qui tarde, Rester froide sous les éclairs.

Je me reconnais dans votre âme Ce fol effort dont on vous blâme Je le fis, — et je vous acclame Comme des égaux et des pairs!

Hélas ! pas un de ceux qui traînent, sur la route, Semelles de carton et fiertés en déroute, N'entend ce témoignage à son effort rendu. Et puis, s'il l'avait entendu, Il n'en aurait pas moins, sans doute.

Ce misérable corps par la douleur tordu. La faim brute, étouffant jusqu'aux regrets de gloire, Ne laisse rien delà mémoire.

De la honte qui fit souffrir :

Il ne demeure plus qu'une chair dévorante, A tout le reste indifférente, Mais qui ne voudrait pas mourir.

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