Archives naliouales, T 9:!4'. Emigrés et condamués
6 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.
Déjà, depuis quelques semaines, la jeune fiancée avait quitté le couvent des Dames des Filles-Dieu oii elle avait été élevée, et onze jours plus tard le mariage était célébré à Paris :
« Paroisse de Soisy-sur-Seine, diocèse de Pa- (( ris, Tan 1762, le 21 janvier.
« La mariée domiciliée paroisse Saint-Eus- « tache.
« Très haut et très puissant seigneur Messire « Michel dEsparbès, chevalier, comte de Lussan, « d'Asques, des terres de Lamotte, Castera-Bou- (( zet, Balignac, Candcs, le ^loutet, et très haute « et très puissante dame Marie-Anne de Blazy, « père et mère de haut et puissant seigneur « Louis-François de Lussan, marquis d'Esparbès, u demeurant à Paris, paroisse Saint-Sulpice, ca- « pitaine au régiment de Royal-Soissonnais^ âgé u de 29 ans passés ;
<s Et Marie-Catherine-Julie Rougeot^ demeurant « à Paris, rue de Richelieu, âgée de 16 ans « passés^ hlle mineure de Claude-François Rou- « geot, écuyer, ancien receveur général de Sa « Majesté, et de défunte dame Marie de la Bruyère « de Clercy.
« Témoins pour l'époux : Monseigneur Josepli- « Henri Bouchard d'Esparbès de Lussan. manjuis
« d'AubeteiTc, demeurant paroisse Saint-Eiis- « tache; Messire Jean-Jacques de Lnssan, baron « d'Esparbès, major du régiment de Chartres- « cavalerie, demeurant paroisse Saint-Germain- « l'Auxerrois; Jean-Jacques de Galard, ciievalier « de Mothe, capitaine aide-major du régiment « Soissonnais; Urbain-Pierre Bodineau de la « Pelleterie, brigadier des armées du roi.
« Du côté de Tépousée : Messire Glaude-Fran- « cois Rougeot, son père, demeurant à Paris, rue « de Richelieu; Messire Philibert Durand, cheva- « lier, comte d'Auxy; Messire Lefebvre, chevacf lier, baron de Manvilly ; Messire Claude Bouëtte, « écuyer; Messire Nicolas Judde de Grainville, « chevalier, conseiller du roi en ses conseils, »( grand maître enquêteur et général réformateur « des eaux et forets de France; et Messire Jeance Olivier du Couëdic^ écuyer. »
Cette union commencée sous de si heureux auspices ne devait avoir qu'une durée bien courte ; moins de trois ans plus tard, la comtesse d'Esparbès mourait au mois de décembre 1764, six semaines après avoir donné le jour à une fille qui devait devenir la vicomtesse de Polastron.
M. d'Esparbès était encore jeune, il ne tarda pas à se remarier. Il épousa en secondes noces Jeanne
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de Yaranchan de Saint-Geniès, fille d'un fermier général, dont il eut quatre enfants^ :
Louis d'Esparbès, comte de Lussan, lieutenantcolonel^ qui épousa en 1799 Catherine-Jacquette de Malaret, morte au château de Lamotte-Bardigue, le 4 décembre 1852, à l'âge de soixantedouze ans ;
Félicie, qui épousa le baron de Malaret;
Henriette, mariée au comte de Montcabrier ;
Justine, mariée à Prosper de Lacroix-Jalgarde.
Ces quatre enfants ont laissé une postérité représentée actuellement encore, sauf pour la dernière fille, par de nombreux descendants.
Ce fut partie au château de Lamotte-Bardigue*,
1. C'est par erreur que M. d'Esparbès est indiqué daus Potier de Courcy (tome IX, yiH^e 547) comme ayant épousé Josèplie de Baderon de Saint-Geniès. Une confusion a été faite avec une nièce du maréchal d'Esparbès d'Aubeterre, M"" de Bourdeillc, mariée à M. de Baderon-Thézan, marquis de Saint-Geniès, qui habitait Béziers,
2. Le cliàteau de Lamotte-Bardigue appartenait à la famille de Goth, dont est issu le pape Clément V. La dernière descendante de cette illustre famille, Charlotte de Cruzy-Marcillac de Goth, l'apporta en dot à François d'Esparbès en 1625. Jcan- Jacques-Pierre d'Esparbès, lieutenant général des armées du roi, oncle de M^^o de Polastron, y fil entre 1750 et 1770 de très importantes restaurations, et le château, qui ne fut pas pillé pendant la Révolution, est resté ce qu'il était à l'époque: une vaste construction de proportions imposantes, aux lignes régulières, dont toute la décoration intérieure, boiseries, tapisseries et mobilier, sont daus le goût de Louis XV. 11 appartient aujourd'hui à M. et à M""»-" de Grcling, née de Saint-Escupéry, arrière-petite-
chez son oncle, partie à Paris, dans l'hôtel que son père possédait rue des Saints-Pères, sur la paroisse Saint-Sulpice, que s'écoulèrent les premières années de la petite orpheline ; l'enfant était d'une santé frêle et délicate, et ce fut seulement vers sa douzième année, lorsque vint le moment de sa première communion, que l'on songea à la mettre au couvent.
C'était un usage immuable au xviii" siècle que les filles de qualité s'en allassent vers cet âge passer deux ou trois ans dans quelque abbaye ou quelque couvent à la mode, où des religieuses indulgentes et aimables se chargeaient de compléter les lacunes d'une éducation souvent trop sommaire, et de former aux belles manières leurs jeunes pensionnaires en les initiant aux usages du monde et aux règles du bon ton.
Parmi ces établissements, il en était un qui entre tous avait la vogue, et que fréquentaient, non seulement les jeunes filles de la plus haute société, mais encore les princesses du sang. C'était l'abbaye royale de Panthemont.
Fondé dans le Beauvaisis, sur la pente d'une
nièce de ^1™*= de Polastron. Elle a bien voulu mouvrir les précieuses archives de Lamotte-Bardigue, et c"est à elle que je dois communication d'une grande partie des nombreuses lettres inédites qui figurent dans ce volume. Je suis heureux de lui en témoigner ici ma reconnaissance.
10 LES REINES DE l'ÉMîGRATION.
riante colline d'oii il avait tiré son nom, le couvent, en 1771, avait été transféré à Paris, rue de Grenelle, au cœur même du faubourg Saint-Germain, dans de vastes et somptueux bâtiments entourés de quinconces et de jardins dessinés dans le goût de Le Nôtre. « Tout ce que Ton connaît a été élevé là* )->, avait dit M. d'Esparbès de Lussan lorsqu'on l'avait consulté sur la maison d'éducation à choisir pour sa fille, et ce fut h Panthemont qu'en 1776 on amena la jeune Louise.
La jeune fille était « douce, bonne et timide- »; elle devint bientôt la favorite des religieuses et y conquit, en peu de temps, toutes les affections. Bien souvent, lorsque vinrent les jours de tristesse, aux heures sombres de la Révolution et de l'exil, elle dut se rappeler, avec un souvenir attendri, les années qui s'écoul^rent si doucement pour elle dans celte aimable retraite, au milieu de ses joyeuses et insouciantes compagnes, alors qu'elle n'avait devant elle que la perspective d'une existence heureuse et facile, uniquement semée de joies et de plaisirs.
Nul séjour, il est vrai, n'était moins austère. Les exigences de la règle savaient se plier aux indul-
i. La Mère du duc d'Enyliieyi, par le comte Ducos. Paris, Plou. 1900.
2. Souvenirs de la duchesse de Gontaul. Paris, Pion, iu-S", 1S91.
gences nécessaires et excuser les caprices ou les oublis de ces futures duchesses ou marquises. N'étaient-elles pas toutes, en effet, destinées par leur naissance à faire dans un temps rapproché le plus bel ornement de la Cour de Versailles!
L'heure tardive du lever permettait aux belles pensionnaires de vaquer à loisir aux soins minutieux de leur toilette et de méditer à leur aise sur la forme ou le choix de leur parure. Puis, à l'heure du coucher^ de longues causeries prolongeaient la soirée bien au delà du moment trop hâtif fixé jadis par un règlement suranné. Toutes ces prescriptions depuis longtemps étaient jugées trop sévères. Dans la matinée et l'après-midi, quelques exercices de piété jolie alternaient avec des leçons attrayantes et des lectures aimables coupées de promenades et de divertissements. La musique, le dessin et la danse étaient cultivés tour à tour, et venaient compléter ces éducations aimablement mondaines, affranchies des tristesses et des sévérités d'un cloître. Tels étaient l'occupation et le travail de ces journées de couvent, dont tant de fêtes interrompaient la monotonie, dont tant d'espiègleries abrégeaient la longueur ^ Les Cisterciennes avaient tout prévu et semblaient avoir
1. La Femme au XVIII^ siècle, par E. et J. de Goncourt. Paris, -Charpentier, 1882.
tout réuni dans ce séduisant séjour pour se faireaimer par ces reines de demain et pour embellir décent façons leur retraite passagère. L'uniforme lui-même, jadis disgracieux et sombre, s'était modifié peu à peu pour prendre une forme plusséduisante; l'étoffe était devenue plus soyeuse et la coupe plus seyante. Quelques pensionnaires même en égayaient discrètement la monotonie par la blancheur d'une dentelle ou la note claire d'un ruban, car un brin de coquetterie ne semblait pas damnable.
Les pensionnats modernes, comme le Sacré- Cœur ouïe couvent des Oiseaux et du Roule, qui ont compté de nos jours parmi les plus à la mode, ne peuvent donner une idée, même lointaine, de ce qu'était une maison d'éducation comme Panlhemont, où chaque jeune fille avait sa femme de chambre et où les règlements les moins rigoureux étaient toujours prêts à fléchir au contact des influences du monde extérieur. L'abbesse qui présidait aux destinées d'un établissement aussi important était constamment choisie parmi les personnes de la plus haute naissance, filles de grandes familles descendues vers le cloître, mais qui gardaient dans leurs habitudes et leurs façons les usages du milieu élevé où elles-mêmes avaient vécu avant de renoncer au monde.
LA COMTESSE DE POLASTKON. i3
A l'époque où Louise d'Esparbès y était admise, le couvent de Panthemont avait pour abbesse M™* de Béthizy de Mézières, qui succédait dans cette haute charge à M""= de Tourville et à M"'' de Rohan-Montbazon.Chaquejourjdanslemagnifique réfectoire boisé, elle présidait avec aisance et dignité la table où venaient s'asseoir les privilégiées parmi les jeunes pensionnaires, car celles-ci; se divisaient en deux classes, celles dont la pension s'élevait à 1,000 livres et celles plus modestes qui payaient seulement 700 livres. Mais pour toutes cependant le couvert était luxueux, étincelanl d'orfèvrerie et de cristaux, la chère abondante et délicate. Si l'on consulte la liste des Dames cisterciennes qui se sont succédé à Panthemont, on constate que toutes, novices ou professes, portaient des noms de haute race : ce sont M"""' de Montgomery, de Lorraine d'Elbeuf, de Galard de Béarn, de Rohan, de Morangis, d'Elbée, de la Salle, et bien d'autres dont l'énumération deviendrait trop longue.
Mais les jeunes filles que ces grandes dames avaient à instruire et à former ne leur cédaient en rien sous le rapport de la situation et de la naissance, et des princesses du sang avaient compté au nombre des pensionnaires. C'est là que la sœur de Philippe-Egalité, avant de devenir la femme du
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duc de Bourbon', avait été mise par sa grand'mère, la princesse douairière de Conti, lorsqu'elle s'était trouvée orpheline, et c'est là que cet amoureux de quatorze ans vint, à maintes reprises, lui rendre ses devoirs et lui dépeindre sa flamme. C'est encore à Panthemont qu'avait été élevée la princesse Louise de Condé, fille du prince de Condé et de Charlotte de Rohan-Soubise-. L'église abbatiale % dont on voit encore l'entrée rue de Grenelle, est consacrée maintenant au culte protestant, et rien ne subsiste plus des splendeurs de cette chapelle dont le Dauphin, fils de Louis XY^ était venu poser luimême la première pierre, et où se déroulèrent tant •de cérémonies pompeuses lorsque quelque prise d'habit attirait à Panthemont la fine fleur de la noblesse de Paris et de Versailles.
Les hautes salles sonores et claires, les longues galeries des cloîtres, les escaliers aux rampes majestueuses ont disparu sous la pioche des démo-
1. Bathilde-Louise-Tliérèse d'Orléans, née le 9 juillet 1750, morte le 10 janvier 1822, mariée au duc de Bourbon, fille de Louis- Philippe, duc d'Orléans, et de Henriette de Bourbou-Gonli.
2. Voir La Dernière des Condé, par le manjuis de Ségur. ■Paris, Galmann-Lévy.
3. Elle se trouve au n° 106 de la rue do Grenelle. Outre uu temple protestant de la confession de Genève, elle renferme une école de garçons, établie dans une des annexes. Les bàtiiuenls •conventuels furent transformes, pendant la Révolution, en casernes et en prison.
lisseurs, et ces jardins merveilleux dont les épaisses charmilles se confondaient avec les ombrages du couvent de Bellechasse, formant au cœur même de Paris « une grande île de verdure' », ont fait place peu à peu à de banales maisons de rapport.
C'est dans les parterres embaumés que les jeunes pensionnaires se plaisaient à recevoir leurs pro- ■ches, car nulle grille ne venait les séparer de la troupe brillante des mères, des pères, des frères et des cousins, qui se pressaient au parloir les jours ■de visites, pour apporter à leurs jeunes parentes l'écho des bruits du dehors et les nouvelles les plus récentes de la Cour et de la ville.
Les visites que recevait Louise d'Esparbès étaient peu nombreuses; son père, absorbé par ses affaires ou par ses plaisirs, trouvait rarement le temps de venir jusqu'à elle, et c'était par son grand-père Rougeot, qui lui prodiguait l'affection la plus tendre, qu'elle avait, de temps à autre, des nouvelles de tous ceux qu'elle avait quittés.
La comtesse de Montault-Navailles-, sa tante, à laquelle sa mère l'avait recommandée à son lit de mort;, n'avait garde pourtant non plus de la négli-