‹ Louise d'Esparbès, comtesse de PolastronChapitre 26 sur 126 · La Reine · texte numérisé non relu

La Reine

Cet exemple unique allait cependant être donné. Le dimanche l'"" novembre 1782, la Reine prenait à part la duchesse de Polignac et lui disait :

« Mon cœur, une grande dame de la Cour a sol- « licite ce matin une audience que je lui ai accor- « dée; l'objet de cette audience était de me deu mander pour sa fille la place de dame du palais « occupée par M"*" Dillon. Je lui ai répondu que « cette place était accordée par le Roi à M"'- de « Polastron, à qui elle était promise lors de son « mariage. »

La duchesse de Polignac se montra, on le devine, ravie de cette nouvelle ; inquiète du silence de la Reine sur la destination de la place de la comtesse Dillon, devenue vacante, elle allait se décider à parler en faveur de sa belle-sœur, quand Marie- Antoinette l'avait devancée en lui annonçant que, malgré la protection de la duchesse de Noailles, M"'' de La Fayette^ était décidément écartée et que la vicomtesse de Polastron était désignée par le Roi d'une façon définitive.

Bien que le nom de la nouvelle élue fût encore un secret, la nouvelle ne tardait pas à s'ébruiter, et les parents de M™" de Polastron, complimentés de

1. Marie-Adrienne de Noailles, marquise de La Fayette (1739-1807).

78 LES REINES DE l'É.MIGRATION.

toutes parts, finissaient par convenir que le bruit répandu n'était pas sans fondements.

Voici en quels termes la nouvelle dame du palais annonçait l'heureuse nouvelle à son oncle, le comte d'Esparbès :

« A Paris, le 31 octobre 1782.

(( J'ai été bien long-tems, mon cher oncle, sans

-« avoir le plaisir de vous écrire; mais je voulois

(f vous apprendre deux bonnes nouvelles en môme

« tems : la Reine vient de me donner la place de

■« M""" Dillon, elle y a mis la plus grande grâce, car

« personne ne lui a rappelé dans le moment

«. qu'elle avoit eu la bonté de me promettre une

<( place auprès d'elle. Quelqu'un lui en ayant

<( parlé, elle a répondu qu'elle avoit pris des enga-

« gements avec toute ma famille et qu'elle vouloit

« les remplir. Je vous prie, mon cher oncle, de

<( ne point dire à ma sœur que je vous l'aie mandé,

« car on ne peut pas encore en convenir et elle

<( m'a recommandé de ne le dire à personne, mais

«. je compte trop sur votre amitié pour ne pas

<( vous faire part d'une nouvelle chose qui m'in-

« téresse autant.

« Ma sœur a la place de M""' de Guéménée* qui

1. La duchesse de Polignac avait été nommée fjouvernaute des Enfants de France au mois d'octobre 1782; clic avait olé créée

« a donné sa démission, nous sommes tous com- « blés des bontés de la Reine, aussi rien n'égale- « t-il notre reconnaissance ; ma sœur doit prêté « serment vendredy, moi, je devois quetter à Yer- « sailles mais j'ai appris hier que M. de Polastron « partoit, incessamment, avec M. d'Estain; cela <( m'a fait infiniment de peine et la Reine a bien « voulu me dispenser de la quette. Je suis pour- « tant assez raisonnable pour désiré son avance- « ment, mais j'avoue qu'il m'en coûte beaucoup « de m'en séparer pour un si long tems, le sachant <( souvent en danger. Adieu, mon cher oncle, « donnés moi, je vous prie, de vos nouvelles et « ne doutés jamais de mon inviolable attachement.

« D'EsPARBÈs, V'"' DE Polastron. »

Cependant le jeune âge de la postulante et les puissantes recommandations de la marquise de La Fayette avaient soulevé des obstacles justement redoutés, qu'on n'était pas parvenu à aplanir sans peine. C'est ce dont témoigne la lettre suivante, adressée par M. de Rougeot au comte d'Esparbès.

duchesse en septembre 1780. La princesse de Guéménée avait rendu sa charge de gouvernante des Enfants de France à la suite de la banqueroute de son mari, qui s"était élevée à 36 millions. Tous les Rohan s'étaient réunis pour indemniser les créanciers victimes de la faillite d'un prince de leur maison, et M™^ de Guéménée abandonna dans le même but sa fortune et ses diamants.

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son correspondant ordinaire, quelques jours avant la nomination de sa petite-fille :

(f Paris, 19 octobre 1782.

« 11 y a, Monsieur le comte^ une place de dame- « du Palais vacante par la mort de M""^ de Dillon^ « mais nous craignons que la jeunesse de votre « nièce ne soit un obstacle. Cependant elle a été « autlientiquement promise lors du mariage, vous « le savez ; on en parle dans le monde, mais on la « trouve trop jeune et on dit qu'être dame du Pa- <( lais à dix- sept ans, ce serait une chose sans « exemple! Cependant votre nièce en a bien envie c< et serait bien fâchée de ne pas avoir cette va- « cance, attendu qu'il ne faut pas être titrée et « que, de longtemps, il n'y aura de place non « titrée à donner. M. d'Aubeterre serait très fàch6 (( si elle ne l'avait pas. M'"" la duchesse de Polignac « fera les démarches nécessaires, mais on aime- « rait bien que cela vînt directement de la Reine, « et sans sollicitation ni demande. II y a des con- « currentes. On dit que la duchesse de Nouilles, « qui, à son ordinaire, veut tout avoir, la de- « mande pour M"° de La Fayette.

« D'un autre côté, les prétentions de votre nièce a sont appuyées par une promesse du Roi et de « la Reine. L'amitié de la Reine pour votre nièce

« et la faveur de M""" de Polignac toujours con- « stante et augmentant chaque jour donnent Leau- « coup d'espérance. Aussitôt qu'il y aura du positif <( et du nouveau, je vous informerai de tout et des « circonstances en détail. »

Il y eut, nous l'avons vu, du positif et du nouveau, pour la plus complète joie de ^I. Rougeot •et de sa petite-fiUe, devant laquelle s'ouvrent plus grandes que jamais les portes de Versailles, maintenant qu'elle est pourvue d'une situation officielle. Un groupe se forme de jeunes femmes charmantes attachées à la Reine, à Madame Elisabeth €t à la princesse de Lamballe. Elles ont un peu les mêmes goûts, partagent les mêmes plaisirs, se rendent aux mêmes promenades, fréquentent les mômes réceptions et les mêmes fêtes. Ce sont M"" de Polastron, de Polignac, de Luynes, de Lage, de Poulpry, de Ginestous*, de Langeron-

1. M"» de Ginestous, dame de la priocesse de Lamballe, assista à Tassassinat de « sa bonne princesse », et cet affreux spectacle la rendit folle de douleur. Elle était Génoise et elle se mit à parler tout haut génois devant ses assassins. L'un d'eux, de la même nationalité, étonné d'entendre parler sa propre langue, la sauva comme sa compatriote. Un peu plus tard, elle recouvra la raison ; mais au moment des Cent-Jours, en 1813, elle la perdit de nouveau d'une façon définitive. La vue du drapeau tricolore flottant sur les Tuileries avait suffi a lui rappeler les massacres de Septembre et à lui faire croire que Ja Terreur allait recommencer.

2. Mme de Langeron était la fille du marquis de la Vaupalière

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et de Giiiche. De cette troupe brillante, la dernière peut-être est la plus belle, et c'est à justetitre que Grimm a pu lui attribuer le vers d'Horace : « Mater pulchra, fUia pulchrior », lorsqu'il la comparait à sa mère; mais toutes sont également brillantes, les unes par les charmes et les autres par l'esprit.

Ce groupe séduisant évoluait à travers les salonsà la mode, chez M"" d'Angivillers* et de la Yaupalière, propices aux causeries familières; chez. M"" de Montesson-, épouse morganatique du duc d'Orléans, oii on jouait la comédie, chez M'"*' de- Bouftlers oii on tenait bureau d'esprit, et chez lady Kerry où l'on jouait au cavagnol^ au creps et « au pharaon^, perdant tout ce que Ton voulait^

et de la marquise née de Clerniont d'Amboise. Elle était la sœiir de la marquise de Balleroy. •

1. M™e d'Augivillers avait épousé en premières noces M. .Marchais, valet do chambre du roi Louis XVI. C'était, dit .Mm<= Lehruti,. un bel esprit dont le salon était le rendez-vous des littérateurs à la mode. Sou hôtel était situé rue de l'Oratoire. Son deu.xième mari, le comte de la Biilarderie d'Angivillers, était directeur général des bâtiments du Roi et niestre de camp de cavalerie.

2. Jeaune Béraud de la Haye du Riou, née en 1737, morte en 1806. Mariée au marquis de Montesson, lieutenant général, elle épousa, étant devenue veuve, le duc d'Orléans, père de Philippe- Egalité, qu'elle avait su conquérir par les charmes de son esprit. Son salon réunissait toutes les célébrités de l'époque.

3. Le cavagnol, jeu importé d'Italie, était une sorte de loto composé de petits tableaux numérotés, à cinq cases, et sur lesquels étaient peintes des flgures et des allégories.

4. Le pharaon se jouait aveii un banquier et deux jeux de 52 cartes.

« tandis que les louis circulaient lestement entre « les doigts roses », au dire d'un contemporain.

Des amoureux papillonnent autour de celle troupe aimable, dont le ton n'est pas rigoureux ni la morale trop sévère. Quelques-unes même, préfend-on, ne se piquent pas d'une fidélité à toute épreuve envers leurs attentifs, mais il en est d'autres, au contraire, qui leur gardent une foi quasi conjugale; telle M""" de Polignac, dont la liaison avec Vaudreuil deviendra à la longue presque régulière, et celle de M""" de Poulpry avec le comte Bercheny^

C'est avec cette dernière- et M""" de Lage, toutes deux ses anciennes compagnes de Pantliemont, que Louise de Polastron demeurera peut-être la plus intime. Leur liaison subsistera pendant l'émigration. On les verra à plusieurs reprises logées sous le même toit, et la mort seule viendra dénouer cette longue affection, à peine troublée par quelques nuages causés par Bercheny, « qui a de bien grands

1. Le comte de Bercheny, second fils du maréchal, uc eu 1774^ mestre de camp aux hussards de ce uom, chevalier de Saint- Louis, gouverneur de Commercy ; marié le 24 janvier 1769, à Adélaïde de Pange, morte sans enfants en 1777, et en sccondes^ noces, la même année, à Thérèse de Santo-Domingo, dont il eut un fils et une fille.

2. Née Anne-Nicolas Le Féron. — Les Le Féron, d'une famille de robe, étaient originaires d'Amiens.

S4 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.

torts », nous dira plus tard le comte d'Artois ^ Plus heureuse que son amie, la comtesse de Poulpry put revoir sa patrie et rentrer en France à la Restauration. Ce ne fut qu'âgée de quatre-vingt-onze ans qu'elle mourut à Paris, le 9 octobre 1854.

Parmi les jeunes gens qui fréquentent assidûment ee petit cercle intime^ il en est un dont la hardiesse ne le cède en rien à la ténacité; c'est le duc de Lévis, dont le nom revient sans cesse dans la correspondance de M""" de Polastron et de M"" de Lage : mais c'est en vain que cet entreprenant ■amoureux poursuit cette dernière de ses assiduités ; elle se rit de ses déclarations et de sa constance, et Louise, qui ne l'aime guère, presse son amie de lui donner son congé. Et en voyant que rien déci- ■dément ne le décourage, elle s'en venge en l'appelant désormais « l'abcès de M"^ de Lage » . Maints •détails piquants nous sont ainsi révélés, et l'affection qui unit les deux amies se traduit parfois ■d'une façon charmante. La marquise de Lage ayant changé d'appartement à l'hôtel de Toulouse, résidence de la princesse de Lamballe, à laquelle •elle est attachée^ elle devient à la fois l'héroïne et

1. « .le no crois pas rjn'il puisse exister de liaison intime entre «lies tant qne M"^" de Poulpry restera attachée ii I5erclieny, qui A de si pnuids torts. » {Correspondance du comte d'Artois et du comte de Vaudreuil.)

3'heureuse victime d'un complot ourdi par ses -amis et dont M"" de Polastron a été l'àme'. Elle en raconte les péripéties dans une curieuse lettre du 22 mai 1789, adressée à sa mère, M'"" d'Amblimont-. La marquise de Lage% dame d'honneur de la princesse de Lamballe, est invitée, le soir du jour où •elle doit occuper un nouvel appartement à l'Arsenal, à accompagner la princesse au théâtre. Elle •doit obéir et se rend au spectacle. Mais, en rentrant, elle aperçoit chez elle une clarté extrême, un éclairage dans toutes les })ièces. Ses gens interrogés ne peuvent rien expliquer, ils reviennent de ia comédie avec leur maîtresse. Elle monte fort «urprise! Laissons-lui raconter ses étonnements :

u La princesse est arrivée mercredi soir et nous "« avons soupe en tète à tête, car M""" de Par- « dailhan est allée se coucher en arrivant. Comme

1. Souvenirs de In marquise de Loge de Volude, publiés par le baron de la Morinerie. Evreux, Hérissey, in-S", 1869.

2. Anne de Chauraont-Quitry, née en 1736, mariée au comte d'Amblimont, brillant officier général de la marine française, lue dans un combat livré aux Anglais au cap Saint-Vincent, en 1197. Familière de M™^ de Pompadour et célèbre par son esprit à la Cour de Louis XV. Elle mourut à Saintes, en 1812.

3. Béati-ix-Etiennette Renart de Fuchsamberg d'Amblimont, née à Paris en 1764, mariée en 1782 à Joseph-Paul-Jean, comte de Lage de Volude, capitaine de vaisseau, mort en 1799, dame d'honneur et amie de la princesse de Lamballe, morte à Bade en 1842. M™* de Polastron lui avait donné le surnom de « Blimonette » au temps oîi elle était sa compagne à Pauthemont.

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« M""* de Polastron était à Paris depuis le matii>

« uniquement pour me voir, j'ai été un peu fâchée

« de ne pas lui donner ma soirée, mais je le fus

« bien plus quand M""" de Lamballe me dit hier

« qu'elle voulait absolument aller à la Comédie.

« J'ai fait prier la grande cousine' de la suivre^

« elle m'a écrit qu'elle était dans son lit, et elle a

« si bien fait la malade que je n'ai pu insister.

« Tout cela était arrangé. Alors Louise- m'a con-

« solée et m"a dit qu'il serait bien qu'elle passât la

« soirée chez son grand-père, mais qu'elle vien-

« drait aujourd'hui me réveiller et déjeuner au-

(( près de mon lit avant de retourner à Versailles. « Après avoir remis ma princesse dans sa

« chambre en sortant de la Comédie, je lui sou-

« haitai le bonsoir, et comme je sortais de chez

« elle, une de ses femmes me retint pour me de-

« mander je ne sais quelle adresse. C'était pour

« donner le temps à M""" de Lamballe de passer

« chez M'"'' de Ginestous, dont les portes de l'appar-

« tement avaient été ouvertes pour entrer chez

« moi. En traversant la cour, je fus tout de suite

« frappée d'une clarté extrême et d'un éclairage

« dans toutes les pièces. Je montai vite, impa-

1. Rose-Raymondc BuJos de Gurbrianl, iiiarqui:;e de Las Cases.

« tientée de cette bêtise de mes gens, pour faire « tout éteindre.

« Toutes les portes étaient ouvertes. Dans l'an- « tichambre, je ne trouvai personne^ ni dans le « salon, mais tout rempli de fleurs. En appro- « chant de ma chambre, j'entendis des rires, et « M""" de Lamballe que j'avais laissée dans sa « chambre, je la trouvai dans la mienne, venant « la première au-devant de moi. Ils étaient dix ou « douze : M"" de Polastron, M"* de Poulpry, « M""* de Brunoy, le chevalier de Durfort, M. de « Clermont, le comte de Sérent, son frère, M"" de « Guiche, le bon Menou', M. de la Yaupalière, « l'abbé de Damas. Deux tables de quinze toutes « prêtes et des fleurs, des fleurs partout. C'est c( M"^ de Polastron; elle avait voulu se charger « seule d'en parer tout l'appartement. On me fit a passer dans mon cabinet ; au-dessus de mon « bureau, son portrait-, de Kucharsky^ Ah! je

1. François Menehould, comte de Menou, né en 1807, maréchal de camp à l'armée de Gondé, marié en 1785 à Angélique- Louise d'Esgrigny.

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