CHAPITRE Y
Les Rapports de M. et M""* de Polastrox.
M. de Polastron, qui a débuté comme sous-lieutenant au 2"" régiment de Roi-infanterie, en 177G, n été promu en 1782 au grade d'aide de camp de M. de La Fayette, puis d'aide-maréchal général des logis dans l'armée qui doit s'embarquer sous les ordres du comte d'Estaing. Une lettre de M. Rougeot à l'oncle de sa petite-fille, à la date du o no- Tembre 1782, raconte quelles vives alarmes cause à tous les siens le bruit de son départ :
« n y a quelques jours qu'à la Muette, à sou- « per, le Roi a demandé à la Reine qui est-ce qui « quêterait à la Toussaint, à Versailles, et en fai- <( sant cette demande, il a beaucoup fixé M"^ de « Polastron. La Reine, en la regardant aussi, a « dit au Roi : — Mais, M™" de Polastron n'a pas « encore quêté, et si Votre Majesté le veut, ce sera « elle. Le Roi a dit : — Sans doute, il faut que ce ■<' soit elle, et je la nomme pour quêteuse. La
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« Reine alors a dit qu'elle se chargeait de sa toi- « lette et de sa parure. Votre nièce a été très « coQtente et se faisait une grande fête de cette « cérémonie. Pendant ce temps, il était grandece ment question du départ de son petit mari; il ce avait demandé à être dans les arrangements « de M. de La Fayette et à partir avec M. d'Es- « taing*. Sa femme ne savait rien de tout cela; « elle se flattait même que les bruits de paix et « les délais multipliés du départ de M. de La « Fayette feraient anéantir les projets de départ « de son mari. »
Mais ce dernier s'était bien gardé de lui annoncer que lui-même avait demandé avec instances « à aller acquérir de la gloire sur les champs de bataille de l'Amérique ».
Grande allait être sa désillusion en apprenant la vérité!
La voilà donc toute occupée de sa quête du lendemain, quand elle reçoit une lettre de son boau-père, « qui lui marque dans les termes les
1. Charles -Hector, comte d'Estaing, né en 1720, lieutenant général des armées navales, se signala par ses succès contre les Anglais pendant la guerre d'Amérique. Elu membre de l'Assemblée des notables, puis comniandaut de la garde nationale do Versailles en 1780, il embrassa le parti de la Révolution, mais ne t.'irda pas à être traité en suspect et monta sur l'échalaud. eu 1791.
plus forts qu'il est temps qu'elle se réunisse à lui pour empêcher le départ de son mari; que ce départ est iixé au lendemain, jour de la Toussaint, qu'il doit partir à quatre heures du matin avec M. d'Estaing, qu'ils vont d'abord à Madrid, de là à Gibraltar, ensuite à Cadix, oii ils seront joints par M. de La Fayette pour partir pour l'Amérique; que ce voyage est absolument inutile et sera en pure perte, sans qu'il en résulte aucun avantage pour son fils; que c'est l'envoyer à la boucherie, qu'il connaît toute sa tendresse pour son mari, que c'est le moment d'agir » !
Une pareille lettre, l'annonce du danger menaçant le a petit mari >;, firent une violente impression sur M""' de Polastron. M. Rougeot va la traduire.
« Comme je vous l'avais dit », écrit-il à M. d'Esparbès^ « elle avait été choisie par le Roi pour « quêter; mais au lieu de quêter comme elle s'en « faisait un plaisir, devant être parée par la « Reine elle-même, qui devait lui donner tous « ses diamants, elle a été obligée de se mettre le « jeudi soir au lit, où elle est restée avec une « grosse fièvre pendant deux jours, et la révo- « lution que cette lettre et ce qu'elle contenait « lui a causée ont avancé ses règles de dix jours.
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(( Si^ comme on le dit, M. d'Estaing revient et si « M. de La Fayette,, qui est à Brest, ne va pas en « Amérique, le petit nous reviendra bientôt, sa « femme en sera comblée; mais je crois qu'il <( n'eût pas été hors de propos, par toutes sortes « de raisons, qu'il eût voyagé et guerroyé pendant « une couple d'années. Ainsi il aura toujours « donné preuve de zèle et les exemples d'économie « qu'il trouvera à son retour, n'entendant parler « que d'ordre et de sagesse, le rendront sage sur « cet article. »
Le jeune capitaine, d'ailleurs, ne partait pas les poches vides.
« M""" de Polignac », dit M. Rougeot, « a donné à « son frère une bourse qu'elle a faite elle-même, « où il y avait 123 livres, et le duc a remis à « M. d'Estaing une lettre de change de crédit de <c 15,000 livres pour s'en servir au fur et à me- '( sure des besoins du jeune homme. Il est im- « possible de se mieux conduire que M. et M"'' de « Polignac ne l'ont fait en cette occasion. »
Combien de temps dura cette tendre alïeclion que les deux époux professaient l'un pour l'aulre, c'est ce qu'il serait bien diflicile de déterminer; nul indice cependant ne nous permet de supposer
qu'aucun nuage se soit élevé entre eux jusqu'à la naissance d'Anne-Louis-Henry de Polastron, qui vint au monde le 19 octobre 1783. La grossesse de la jeune mère devait être pénible.
« Votre nièce », écrivait M. Rougeot, « m'a prié « de la suppléer, parce que sa grossesse qui « avance beaucoup ne lui permet pas de s'appli- « quer^ et qu'elle ne cesse d'avoir des maux de « cœur et d'estomac qui l'ont tourmentée depuis (( qu'elle est dans cet état^ ce qui l'a^, hier, ren- « due infiniment paresseuse. Elle est revenue de « Saint-Cloud et n'y retournera plus, la Reine (( l'ayant dispensée de faire son service auprès « d'elle; elle va entrer dans son neuvième mois « et désire fort être délivrée de son fardeau, qui « lui est très incommode. Nous lui ferons tous « fidèle compagnie. M. et M'"'' de Polignac se sont « parfaitement conduits avec elle. M. le duc de « Polisî'nac lui a assuré sa maison de manière « qu'elle a six couverts par jour, il lui a envoyé « son cuisinier, sa batterie de cuisine et ce qu'il « lui faut de vaisselle d'argent. Quant à moi, je « me suis chargé du bois, des bougies, chandelles, « vin, ainsi elle n'a aucun frais de ménage et de « dîner; elle attend d'un jour à l'autre son mari, « qui ne reste, je crois, à Joigny que parce qu'il
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« lui faut de l'argent pour quitter maintenant le « régiment, et c'est encore à quoi je me suis « chargé de pourvoir; elle m'en a prié et m'a « chargé de vous présenter l'hommage de son « tendre attachement. Il est décidé que ce sera « M. le maréchal d'Aubeterre^ qui tiendra l'en- « faut mâle ou femelle qui arrivera, avec M"*" la « comtesse de Polastron, la mère"-. M, le Maréchal « aurait mieux aimé avoir pour commère M™* la « duchesse de Polignac, et elle n'aurait pas mieux <( demandé, mais elle a pensé que c'était un « honneur qui revenait de droit à la belle-mère. »
De constitution délicate, dune santé un peu chancelante qui justifiait les précautions prises au début de son mariage, la jeune femme faillit perdre la vie en donnant le jour à ce fils qui devait se ressentir toute sa vie des conditions défectueuses de sa naissance.
« Nous venons, Monsieur le Comte », écrivait le bon grand-père à M', de Lussan, le 20 octobre, « de passer par de cruelles épreuves, M"" votre
1. Henri-Joseph d'Esparbès de Lussan, marquis d'Aubetorre, baron de Saint-Quentiu, né le 24 janvier 1"14, maréchal de France en 17S3, mort à Paris en 1783, sans postérité: marié à sa cousine Maric-Franeoise d'Esparbès et ensuite à Françoise de Scepaux, qui ne mourut quen 1816.