‹ Louise d'Esparbès, comtesse de PolastronChapitre 31 sur 126 · Née Anne-Charlotte de Noë · texte numérisé non relu

Née Anne-Charlotte de Noë

« sœur et moi; je commence par vous informer « que votre nièce est accouchée hier mercredi 19, <( à cinq heures du matin, et qu'elle vous a donné « un petit-neveu dont toute la famille de son « mary, ainsi que lui, sont dans la plus grande « joie; mais cet enfant a pensé nous coûter bien <( cher, et nous avons vu le moment affreux où il « coûterait la vie à sa pauvre mère, et que lui <c aussi serait mort avant de voir le jour. Depuis •<( dimanche au soir, les douleurs ont commencé, « elles ont été si vives jusqu'à cinq heures du « matin, que l'accoucheur aussi y a été trompé. « Nous y avons passé jusqu'à six heures du ma- « tin, que toutes les douleurs se sont calmées. « Elles ont repris avec assez de violence dans la « soirée de lundy, elles ont continué toute la « nuit et toute la journée du mardi. Sur les huit « heures, elles sont devenues quasi insuppor- « tables, et la pauvre petite vous aurait fait pitié. <( Cette violence a duré jusqu'à trois heures du « matin, qu'elle pria l'accoucheur d'arriver, qu'elle « allait accoucher, parce que l'enfant parut à. <c trois heures du matin; mais tout d'un coup et « jusqu'à dix heures les forces de la malade ont « paru épuisées, elle n'avait plus de mouvement, « et l'enfant a resté quatre heures entières de « même. Tous étaient dans la consternation, le

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« petit mari s'arrachait les cheveux, et votre « sœur et moi abîmés dans le plus violent chagrin, (( ainsi que le duc de Polignac »

Et il est vraisemblable que ses inquiétudes n'étaient pas exagérées, car M. d'Esparbès de Lussan, peu suspect d'excès de tendresse, manifeste également ses alarmes sur la santé de sa fille :

'< A Paris, le 23 octobre HSb.

(( M. de Polastron vous fait part, mon frère,. « des couches de notre enfant; elle a souffert hor- « riblement, le travail a été long et pénible. M. le « duc de Polignac, M""" la duchesse de Guiche et « beaucoup d'autres personnes ne l'ont pas quit- « tée; M'"" la duchesse de Polignac est revenue « tous les jours de Saint-Gloud la voir au moment « où il luy était possible de quitterai, le Dauphin. (c Le garçon qu'elle a eu a éprouvé un petit acci- (( dent, il a fallu luy faire une incision à une grosce seur qui s'était formée sur la tète; depuis, il « tette fort bien. Sa mère ignore cet événement, « elle a besoin des plus grands ménagements « pour les suittes. Elle n'est pas d'un bon tempéc< rament très forl: je joints le bulletin qui vient « de métro envoie aujourd'huy.

« Lussan. a

Ce n'est que le 30 octobre qu'il se montre tout à fait rassuré :

« A Paris, le 30 octobre 1783.

a M""" de Polastron nous tranquilise un peu sur « son état, il est impossible d'avoir eu plus de

« secourts de la part de M. et M"" la duchesse de

« Polignac: elle a ceux de la tendre amitié et

« ceux de tout l'agrément que peut désirer une

« femme en couche. Vous savez que c'est M. le

« maréchal d'Aubeterre qui m'a remplacé pour

« être parrain avec M™*" la comtesse de Polastron.

« Je n'aurais pas eu la possibilité de faire les frais

« du batème, et il n'a accepté que de mon vœu. Il

(f n'est pas équivoque que j'aurais prefféré de

« vous faire cet hommage, vous jugés bien du

« motif qui m'en a empêché. »

Comme on le voit^ ce ne fut pas le roi Louis XYI et la reine Marie-Antoinette qui furent le parrain et la marraine de l'enfant, ainsi que nous le raconte M""' de Gontaut; ce fut le maréchal d'Aubeterre et la comtesse de Polastron, la belle-mère. Ce n'est guère que plusieurs mois plus tard que les Mémoires de Tilly peuvent nous faire croire à quelque refroidissement dans le jeune ménage.

« Ce frère de M""" de Polignac », nous dit-il en

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parlant d'Adhémar de Polastron, « ne donnait pas <( de grandes espérances, il ne fit pas d'autre car- <c rière que celle à laquelle le hasard Favait des- <( tiné. Il raclait du violon et était un peu le très « humble serviteur de sa femme. Celle-ci, née « d'Esparbès, était d'une beauté accomplie, faite « pour plaire et enchaîner. »

Quelques pages plus loin^ un autre passage du même Tilly nous prouve que les charmes de « cette femme faite pour plaire et pour enchaîner » n'avaient pas suffi pour le retenir.

Invité à dîner un soir, chez un colonel S..., ■dans un hôtel meublé, Tilly entend à l'étage audessous le bruit d'un grand désordre; il s'informe ■et apprend qu'on va arrêter et saisir, faute de payer ses dettes, une certaine M'"" de X..., logée dans la même maison. Tilly s'empresse de descendre, il s'attendrit sur les malheurs de cette séduisante voisine, et après avoir offert comme cautionnement sa montre, son cabriolet et même son groom, il obtient qu'on rende la liberté à la belle aux yeux noirs.

« La voilà liée », dit-il, u parce qu'elle croit à la « reconnaissance, et moi de l'éviter par p rudence. « Mais lorsqu'elle se fut acquittée quelques jours « après, cela devint bien différent, et je pris le

<( prétexte de l'aller remercier d'avoir accepté de

<c moi un service.

« J'en étais récompensé depuis plus d'un mois,

« lorsque je vis arriver Polastron avec son violon,

<( car, quoique colonel, comme un autre il l'avait

« toujours dans sa poche, dans sa bouche ou sous

«■ le bras. Frère et mari de deux femmes remar-

« quables, il n'en avait que la langueur, il s'étei-

<c gnait dans une douleur secrète. Lorsque je

« m'aperçus que nous étions deux, je l'interrogeai

« avec politesse et intérêt ; il me répondit du fond

<( d'une poitrine oppressée et la larme à l'œil. Je

« fis quelques reproches à notre maîtresse et les

« laissai en présence. »

Que faut-il conclure de cette anecdote. Est-ce Louise d'Esparbès qui eut la première à se plaindre de la fidélité de son mari, ou est-ce ce dernier, au contraire, qui dut chercher dans de banales aventures un adoucissement au chagrin de se voir négligé par une épouse à laquelle l'avaient uni tout d'abord des sentiments si tendres? On ne saurait le dire avec certitude. Une lettre de M. de Rougeot laisse entendre cependant qu'on avait eu à reprocher au jeune mari quelques peccadilles :

« Avant votre départ dans votre commande-

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« ment », écrit-il à son correspondant ordinaire, le comte d'Esparbès, à Toulonse, « j'espérais que je « pourrais profiter de votre court passage à Paris « pour vous demander une heure de votre temps « et vous entretenir des objets les plus intéres- « sants et importants, c'est-à-dire de votre nièce '( et de son petit mari, qui ne se conduit pas mer- (( veilleusement et à qui M. son père ne donne « pas un exemple de conduite ni peut-être les « conseils désirables... »

En décembre 1782, également, au moment où le jeune colonel est parti avec M. de La Fayette, M. Rougeot, en parlant de la probabilité de son retour prochain, semble regretter qu'il ne reste pas éloigné de Paris et de Versailles pendant une couple d'années...

En tout cas, si l'on en croit les Mémoires de l'époque, M. de Polastron nous apparaît comme un homme médiocre, dont aucune qualité brillante ne venait relever la banalité. C'est un soldat dans toute l'acception du terme, mais qui ne semble pas en avoir eu les qualités séduisantes; il ne s'intéresse qu'aux choses militaires, mais il s'absorbe surtout dans les obligations un peu terre à terre du métier. Il demeure en toutes circonstances étranger à tout raffinement et à toute délicatesse;

en un mot, il ne saura jamais comprendre la femme délicieuse à laquelle il a donné son nom.

Après les premiers épanchements de la lune de miel, son humeur, un peu sauvage, avait vite repris le dessus, laissant reparaître son caractère îiaUirellement morose; à sa gentillesse première ■et à la timidité inhérente à son jeune âge avaient succédé la gaucherie et la maladresse; autrefois un peu froide et hautaine, sa courtoisie s'était, au contact de la vie des camps, changée en brusquerie et en rudesse vulgaires. En dehors de ses occupations militaires, son violon et son archet sont les seules distractions qu'il admette. Loin d'être ébloui par la haute position de sa sœur et l'étonnante faveur de sa femme, il semble, en toutes circonstances, désirer se cantonner dans une solitude maussade, s'écartant systématiquement de toutes les fêtes, se refusant obstinément à y accompagner sa femme et s'abstenant de prendre part à aucun divertissement, quelles que soient les instances qui lui sont faites pour l'attirer et le retenir.

Comment ce mari peu sociable, désœuvré et maussade, dépaysé à Versailles, où il ne cachait pas son ennui, eût-il été de taille à soutenir une comparaison avec le prince séduisant et aimable qu'était alors le comte d'Artois! Si les premiers torts ne vinrent pas de M. de Polastron, convenons

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qu'il fut au moins coupable d'impéritie et d'imprudence, et qu'en laissant livrée à elle-même, dans cette Cour frivole et galante, une jeune femme belle et séduisante, surtout à un Age aussi tendre, il avait presque lui-même préparé son malheur.

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