CHAPITRE YI
Le comte d'Artois.
Le comte d'Artois, né le 9 novembre t7o7, était alors âgé de vingt-liuit ans, et semblait avoir hérité de toute la beauté et de la grâce que le roi Louis XY, son grand-père, avait gardées presque jusqu'à son dernier jour. Grand, de taille élancée,, les yeux très bleus, la bouche souriante et la mine hautaine, c'était un beau cavalier, aimable et séduisant, plein d'entrain, de fantaisie et de gaîté communicative.
De tous les princes de la maison de Bourbon, il était le plus populaire et l'on se plaisait à voir en lui le modèle le plus parfait et le plus brillant des gentilshommes du royaume. Il apparaissait aux yeux de tous comme la fleur de la galanterie et de la chevalerie françaises; en un mot, le premier par la séduction et l'art de plaire.
Etourdi, spirituel, espiègle et prodigue, il était amoureux de toutes les femmes et n'en rencontrait
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:guère de cruelles. Son caractère était versatile et léger; épris de toutes les belles, il l'était en même temps de toutes les nouveautés et était le héros de toutes les fêtes, présidant aux courses de chevaux, prenant part aux promenades en traîneaux et cultivant à la fois le pharaon, la chasse, la comédie, la musique et la danse. Mais c'est à peine si celte multiplicité de divertissements si divers parvenait à occuper son infatigable et souriante activité.
On racontait même que^ poussant plus loin encore l'amour des distractions nouvelles et inédites, il avait, en grand secret, pris avec les maîtres d'alors, Placide et Petit-Diable, de laborieuses leçons pour danser sur la corde raide ; puis, devant la Reine et ses intimes, stupéfaits de ce nouveau genre de talents, on l'avait vu un beau jour à Trianon s'élancer dans les airs, le balancier à la main, sur un câble tendu à une hauteur imposante.
Ces originalités et ces enfantillages ne lui avaient pas nui pourtant dans l'opinion publique, pas plus que ses nombreuses et bruyantes aventures, car l'amour était, de tous les passe-temps, son occupation favorite. Mais on mettait ses folies et ses excentricités sur le compte de sa jeunesse, on souriait au récit de ses incartades et l'on se moquait
gaîment des maris trompés et des parents dupes dont il savait si bien déjouer la surveillance. Malgré les filles mises à mal et les nombreux ménages troublés par sa faute, aussi bien dans la classe élevée que dans les milieux les plus modestes, le prince restait l'enfant gâté de la Cour et de la ville.
Depuis 1773, le comte d'Artois pourtant était marié. Le 16 septembre, il avait épousé Marie-Thérèse de Savoie, sœur de Marie-Joséphine-Louise, comtesse de Provence, toutes deux filles d'Amédée III, roi de Sardaigne.
« Cette princesse », nous dit M""' d'Oberkirch dans ses Mémoires, « était petite, douce, ingénue, « généreuse et pleine des plus admirables qua- (( lités; elle avait un fort beau teint, mais le nez « un peu long^ »
M""® d'Oberkirch n'ajoute pas que la jeune princesse était également insignifiante au moral et au physique, et qu'elle n'avait aucune des qualités nécessaires pour retenir un prince ardent et volage.
« Elle était si timide », raconte Bachaumont en rendant compte de son entrée dans Paris, le
1. Mémoires de M^<^ la baronne d'Oberkirch, toine \^^, page 200. Paris, Charpentier, 1853.
HS LES REINES DE l'ÉMIGRATION.
4" octobre 1773, « qu'elle ne paraissait pas prendre « garde à la foule qui l'entourait, ce qui a glacé le « public qui ne lui a prodigué aucune acclama- « tion. Ce n'est qu'au bout de très longtemps que « quelqu'un lui a fait sentir combien le peuple « était affligé de son apparente indifférence et « qu'un signe seulement de sa tête ravirait les « spectateurs. Son Altesse Royale s'est prêtée « avec bonté à ce conseil, elle a salué tout le « monde avec affection, et les applaudissements « ont commencé pour ne plus finir. »
Les débuts du mariage pourtant furent heureux, et malgré quelques légèretés de conduite, le prince témoignait à sa femme beaucoup d'attachement; le 6 août 1775, la princesse est sur le point d'accoucher, le comte d'Artois est ivre de joie. « On « sait que dans son enfance », dit encore Bachaumont, « il disait tout haut qu'il serait roi; main- « tenant que ses frères sont sans enfants, la cou- « ronne est pour sa postérité. »
Le 7 août, c'est la naissance du duc d'Angoulôme qui met le comble à ses vœux. La Reine, « malgré sa satisfaction », verse de temps en temps des larmes de regret que la Providence ne lui accorde pas la même grâce, « et lo comlc d'Artois se livre à de telles démonstrations de joie,
que l'accoucheur le prévient qu'il court risque de faire grand mal à l'auguste mère ».
Six ans plus tard, la naissance d'un Dauphin allait mettre pour un temps fin à ses espérances, qui pourtant devaient, à la suite de tant de drames, arriver à se réaliser un jour !
Durant tout le règne de Louis XVI, c'est à peine si la princesse a fait parler d'elle; simple, bonne et modeste, elle se tient presque constamment à l'écart, résignée sans doute bien vite aux nombreux coups de canif que le comte d'Artois donnedans le contrat conjugal, et bien souvent, il faut le reconnaître, d'une façon trop bruyante et scandaleuse.
Le 28 septembre 1781, le bruit se répand subitement qu'elle est dangereusement malade ; c'est la veille de la naissance du Dauphin; mais, malgré l'importance de l'événement qui se prépare, l'opinion publique s'émeut et un grand courant de sympathie se manifeste en faveur de la princesse'.
Quelques jours après, on annonce son rétablissement, mais deux mois plus tard, mal remise de sa fièvre, elle se trouve dans un état si critique qu'elle demande à être administrée; elle reçoit les sacrements et on ordonne les prières des quarante