‹ Louise d'Esparbès, comtesse de PolastronChapitre 55 sur 126 · Lettre du 5 septembre · texte numérisé non relu

Lettre du 5 septembre

grand nombre est arrivé depuis mon départ. Il est remonté en voiture, entouré de tant de braves. A une heure, ils ont trouvé toute la noblesse à cheval, les gardes du corps et les autres compagnies. M. le comte d'Artois est redescendu et est resté un quart d'heure à parler avec tous et à leur témoigner sa sensibilité. Il leur a dit qu'il n'était pas mécontent de son voyage, qu'enfin on avait des certitudes, moins prochaines, il est vrai, qu'il ne l'espérait, mais cependant beaucoup d'espérances.

« Il est arrivé à quatre heures aux Dolles. Le coup d'oeil était superbe. Chacun se disait : C'est bien là notre prince, notre espoir, le petitfils d'Henry lY. On se pressait autour de lui, tous voulaient le toucher. Il avait cette grâce charmante qui plaît aux Français, et puis ce regard de Louis XV, disaient les vieux. Chacune de ses phrases était recueillie avec charme. Il avait l'air de leur roi, on reprenait courage en le voyant. M. le prince de Gondé et Monsieur ont été au-devant de lui et ont voulu passer le pont volant pour le recevoir de l'autre côté. Nous dînions chez l'Electeur avec eux. Ils sont partis ainsi que tous les hommes qui étaient là et nous avons été chez M™® de Calonne qui demeure en face du pont. Au moment où le bac

174 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.

« qui portait Monsieur est arrivé, les crochets ce n'étaient pas encore mis que M. le comte d'Arec tois a sauté sur le pont et dans les bras de son « frère. Alors, les cris de : Vive le Roi! vive les « Princes! ont retenti des deux côtés du Rhin. « Monsieur a jeté son chapeau en l'air en répéft tant : Vive le Roi !

« Le pont volant traverse toujours le Rhin très a lentement. Pendant ce temps, les princes parce laient à tout ce qui les entourait. M. le comte (( d'Artois leur a dit : — Messieurs, j'espère que (( noas nous trouverons bientôt réunis dans une « circonstance plus importante, et, ma foi : Vive (( le Roi! Alors, les cris se sont renouvelés, ils ce se sont répétés d'une rive à l'autre. Tous ont « passé devant nos fenêtres; ils nous ont salués, ce et nous, de bien bon cœur, nous les avons ce salués des cris de : Vive le Roi! Ils ont été à « pied chez l'Electeur. Le prince était descendu « au-devant d'eux avec la princesse Cunégonde et « Madame. En arrivant dans la cour, dès que « toute cette noblesse a aperçu l'Electeur, un cri « général de : Vive l'Electeur! a retenti. Ce bon « et digne prince était attendri aux larmes; il ce embrassait ses neveux. Bientôt les deux grands « salons étaient combles.

« >"ous avons attendu que les princes rcssor-

« tissent. Au moment où on a ouvert les portes

« du cabinet, il s'est fait un grand silence; on

« croyait que M. le comte d'Artois allait parler.

« C'était embarrassant pour lui : il ne pouvait

« rien dire de précis; d'ailleurs, une fois icy,

« c'est à son frère à parler. Ils n'ont rien dit.

« Nous avons été le soir au château souper chez

« Monsieur, où, quoiqu'il n'y eût que ce qu'on

« appelle l'intimité, il y avait encore beaucoup de

« monde. »

C'est le beau moment de l'émigration ; du fond de toutes les provinces, les jeunes gentilshommes accourent « au poste assigné par l'honneur* ». Chacun se hâte vers les frontières et la noblesse répond en foule à l'appel que lui adressent les princes. C'est un entraînement général, un devoir auquel nul ne peut se soustraire, et les femmes sont les premières à accabler de leur mépris et de leurs sarcasmes ceux qui ne se hâtent pas de partir. A Bruxelles, à Worms^ à Heidelberg, à Mons, des cantonnements s'établissent, des troupes nombreuses se rassemblent, des régiments se constituent; c'est une armée qui bientôt s'organise, et chacun aussitôt renaît à l'espoir. M™" de

i. Mémoires de Bernard de la Frégeolière, page 8.

176 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.

Polastron et M""' de Lage ne sont pas les dernières à s'exalter sur tous ces gentilshommes qui se lancent avec tant d'enthousiasme dans de pareilles aventures, qui abandonnent gaiement leurs parents^ leur foyer et leur pays, poussés irrésistiblement hors de France u par ce vertige d'honneur » qui les entraîne sur la terre d'exil.

Bientôt, l'opinion devient si. prononcée contre la Révolution qu'il n'est plus possible de rester en France, même avec les meilleures intentions, sans être taxé de tiédeur ou même de pusillanimité !

C'est à Worms que se groupent les régiments de l'armée de Condé, mais c'est Coblentz qui naturellement se trouve être le centre de cette vaste organisation. Les princes ont chacun leurs maisons civile et militaire, leurs officiers et leurs favoris; la maison du Roi même^ supprimée sur l'ordre de Louis XVI par raison d'économie, depuis une douzaine d'années, par M. de Saint-Germain, ministre de la Guerre, se réorganise avec ses qualre corps de mousquetaires, de chcvau-légers, de grenadiers à cheval et de gendarmes; la Cour de Coblentz a toutes les allures de celle de Versailles'.

Le Prince-Electeur, au reslo, a loul lail j)«)ur

Page 1