Lettres de Walpole à Miss Berry
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prodiguer à son maître, non seulement les conseils^ mais aussi les remontrances.
Chez le comte de Provence, c'est d'Avaray \ Puy ségur-, Jaucourt^ et le maréchal de Broglie^ qui jouissent de la plus grande influence ; le salon de M""^ de Balbi les réunit chaque soir, car de nombreux familiers et courtisans suivent régulièrement leur maître chez l'omnipotente favorite et viennent humblement lui rendre leurs devoirs.
Ce sont les deux puissances rivales auprès desquelles tout converge et dans le rayonnement desquelles chacun se sent attiré. Mais si M""" de Polastron et M""^ de Balbi sont les deux reines de Coblentz^ leur souveraineté est distincte et les portes de leurs salons marquent de rigoureuses frontières.
A Versailles, la société Polignac, à laquelle M'"® de Polastron était si étroitement unie par des
1. Anne-Louis-Frédéric de Bésiade, comte, puis duc d'Avaray; célèbre favori de Louis XVIll, mort à cinquante-trois ans, en 1810, à Madère, d'une maladie de poitrine.
2. Pierre-Louis de Cliastenet, comte de Puységur, né en 1727, mort en 1807; lieutenant général, ministre do la Guerre en 1788, démissionnaire en 1789. 11 était fils du maréchal de Puységur.
3. Armail-François, marquis de Jaucourt, colonel et pair de France (1737-1832).
4. Victor-Franrois, duc de Broglie, né en 1718, mort à Munster en 1804; maréchal de France à quarante-deux ans, célèbre par ses victoires. Ministre de la Guerre en 1787, il avait dû se démettre et prendre la route de l'émigration.
liens de famille, n'avait jamais frayé avec les familiers de M™*" de Balbi; les inimitiés ni les affections n'étaient pas les mêmes, et une guerre sourde mais incessante n'avait jamais cessé d'exister entre les deux salons. Les épreuves n'auront rien changé à cette rivalité lorsque les deux favorites, après deux ans de séparation, vont se retrouver à Coblentz. Leurs goûts, leurs tempéraments offrent de trop complètes divergences pour qu'elles puissent se rapprocher. A Versailles comme à Schonbornliist, il y aura « la société de M™° de Balbi et la liste de M™^ de Polastron » ; et jamais ni lune, ni l'autre ne songeront à fusionner.
Tandis que M"'' de Balbi veut employer avant tout sa faveur à jouer un rôle politique et user de son ascendant sur Monsieur pour diriger les affaires à sa guise, tout autres sont les aspirations de M™^ de Polastron, u de la douce Bichette^ ».
Son rôle demeure volontairement effacé, car son caractère ne se prête pas à l'intrigue; son seul désir est de se tenir en dehors de toutes les savantes combinaisons qu'elle voit faire et de toutes les rivalités qu'elle sent s'agiter autour d'elle. Son ambition unique, qu'elle conservera immuable jus-
1. Le Salon de M^» de Polignac, par V. Du Bled. — Revue des Deux-Mondes, 15 août et 15 septembre 1S90.
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qu'à son dernier jour, c'est de ne pas se séparer de celui qu'elle aime et de le garder auprès d'elle sans cesse et toujours. Sa seule volonté est de se conformer à la sienne et d'aller toujours au-devant de ses désirs. Il est le seul objet de toutes ses pensées. Sa vie entière n'a qu'un but, le contenter et lui plaire. Elle ne vit que par lui et pour lui ; et, en dehors de son prince, rien ne saurait exister.
Mais, quelque ennemie qu'elle puisse être du bruit, du mouvement et de l'éclat, sa situation n'en reste pas moins prépondérante, et le flot de courtisans qui l'entoure se fait tous les jours plus nombreux et plus empressé. En vain elle se tient volontairement à l'écart et recherche l'obscurité et le silence^ elle se voit, malgré elle, contrainte de jouer un rôle, et ce rôle qui la met au premier plan, sa timidité s'en effraie et sa modestie s'en efTarouche.
Il n'est personne pourtant, dans celte Cour fii vole et avide de plaisirs de toutes sortes, qui songe à se scandaliser ni môme à s'étonner de la place qu'elle occupe auprès du prince. Personne ne se pique dans son entourage d'une morale bien sévère et la plus aimable indulgence est toujours assurée aux amoureuses faiblesses; Louise est presque seule à souffrir et à rougir de cette situation irrégulière qui fait l'objet de tant de compélilions et d'envie.
et que tant d'autres avant elle ont audacieusement briguée sans pouvoir l'obtenir.
La favorite est d'autant plus entourée que tous connaissent la puissance de son ascendant sur le comte d'Artois, et l'on sait qu'il n'est point, auprès de lui, de recommandation plus puissante que la sienne; le prince est attentif au moindre mot qui s'échappe de ses lèvres et il suffit qu'elle formule un vœu ou un désir pour qu'il se liùte de les réaliser lorsqu'il en a le pouvoir.
Mais Louise d'Espai'bès se refuse nettement à s'occuper des affaires publiques et à favoriser l'ambition; au contraire de M'"" de Bàlbi, qui excelle à tenir dans ses doigts déliés les fils souvent embrouillés de la politique, elle entend ne disposer d'aucune place et n'exercer aucun pouvoir, elle n'aurait garde de fatiguer son prince de sollicitations et de requêtes; elle n'accepterait rien pour elle et se ferait scrupule de rien demander même pour ses parents les plus proches ou pour ses amis les plus chers.
Cependant, il est un côté de son caractère qui la rend facilement accessible, c'est sa bonté et sa charité bienfaisantes. On l'intéresse à son sort en lui peignant sa détresse, en lui racontant ses malheurs; et aussitôt, la bonne Louise s'attendrit sur ces infortunés solliciteurs qui lui parlent de
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leurs sacrifices pour la bonne cause et de la situation si souvent précaire de leur femme ou de leurs enfants, dont ils sont l'unique ressource; sa sensibilité s'émeut, son cœur se laisse toucher, elle promet sa protection, et quelques jours plus tard elle apporte avec un sourire le brevet ou le secours qu'on a sollicité de son bon cœur!
Chacun se plaît du reste à lui rendre justice, et s'il est d'autres côtés sur lesquels on l'attaque, tous sont d'accord pour reconnaître son aimable douceur, sa modeste réserve et son généreux désintéressement. Elle est trop enviée pourtant pour ne pas être en butte à bien des sarcasmes et à des calomnies injustifiées.
On plaisante ses airs penchés, sa tète qui s'incline sur son épaule et l'allure mélancolique de toute sa personne; on raconte que sa timidité ne cache que son défaut d'intelligence et que son silence a pour cause son manque absolu d'esprit. Il n'est pas jusqu'à sa tendresse qui ne soit critiquée, même en haut lieu, à commencer par l'empereur Léopold qui, au dire de Malouet, fait profession de ne l'aimer guère, « car elle se pâme à chaque instant' ». Plus lard, après s'être moqué de ses continuelles alarmes, on lui fera un re-