LcUrc du 29 avril 1"'J3, à Vaudreuil
(( Tu conçois sans peine », écrit-il ù Vaudreuii, « que ma place étant maintenant fixée, il m'est <i absolument nécessaire de la rapprocher Je moi ; <( d'ailleurs, l'Angleterre a toujours été le lieu oîi « je préférais qu'elle puisse aller. Mais je te jure <( que je jouis bien réellement du bonheur qu'elle « a éprouvé de pouvoir passer quelque temps « avec ses parents et avec les bons et excellents « amis qui passeront bien sûrement leur vie avec « nous! Elle dira en partant qu'elle va à Aix-la- « Chapelle ou à Spa pour sa santé, et aussi pour <( rejoindre son père et M'"*" de Montault. Il faut « que vous disiez tous la même chose et que vous « ayez l'air de le lui conseiller, car il faut éloigner « encore toute idée de mon voyage en Angle- « terre. »
« Je me mets en route au plus tard vendredi » , écrit-il encore le 23, « et j'espère que ma traversée <( sera heureuse ; voici encore une petite lettre « que tu enverras à mon amie, si elle est partie, <( comme je n'en doute pas. L'Impératrice m'a « comblé d'amitiés et elle m'a donné pour présent <( une bonne et belle épée de bataille, sur laquelle (( elle a fait graver : Avec Dieu pour le Roi. Il faut « convenir que la devise est charmante. »
Cette épée, dont la poignée d'or ciselé portait,
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enchâssé, un diamant de plus de 40,000 livres, ne devait pas servir à l'exécution des belliqueux projets que le prince venait de former; FAngleterre se refusait à donner au comte d'Artois l'aide qu'il en attendait avec l'appui de Catherine, et ne consentait même pas à le recevoir dans le royaume. C'en était fait encore une fois des projets de débarquement !
Mais si les circonstances ne devaient pas permettre que ce présent ^symbolique pût servir.au rétablissement de la monarchie, il devait du moins aider au soulagement de bien des infortunes.
Les diamants qui garnissaient l'épée impériale, vendus par le prince quelques années plus tard, dans un jour de détresse, l'aidèrent à adoucir la misère de ses fidèles compagnons d'exil et à sauver des malheureux restés sans ressources.
A son retour de Russie, le prince débarque en Hollande, oii l'attend son amie, et, après avoir passé quelques heures avec elle, il repart pour Hamm, où il va retrouver son frère, impatient de connaître le résultat de son voyas'e. Rien ne subsiste, en effet, des dissentiments qui, jadis, ont séparé les deux princes, et on voit régner entre eux l'union la plus parfaite.
« Mon cœur avait besoin de ce moment do consolation », dit le comte d'Artois en parlant de cette
réunion tant souhaitée, « et j'en ai joui avec une « bien douce satisfaction. »
Mais M™'' de Polastron, dans l'indécision de ce que va faire son prince, n'ose pas encore arrêter ses projets; de plus, elle s'est Jjrouillée avec son amie, M"'" de Poulpry, sur laquelle M. de Bercheny exerce une fâcheuse influence; elle se voit forcée de se séparer d'elle et se réunit à M'"" de Montault. — Elle ne sait pas encore si elle va •s'installer à Cologne ou aux environs de Wesel. €'est dans la première de ces deux villes qu'elle se rend au commencement de juillet, puis à Hamm oii elle sera plus près de son ami. Elle passe tout l'été dans cette dernière ville, et tous deux sont encore misérablement installés dans la pauvre maison de bois, « dans cette Trappe », ainsi que la nomme le •comte d'Artois, lorsqu'ils apprennent la mort de la Reine, le 16 octobre 1793.
« Jamais il n'a existé d'horreurs comparables », •s'écrie le comte d'Artois; «juge à quel point je « dois frémir à présent pour ma pauvre sœur ! . . . »
Et plus loin :
« Mon cœur a plus souffert que je ne saurais •<( te l'exprimer du meurtre de cette trop malheu- <( reuse Reine; je l'ai tant aimée, et elle fut si ai-
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« mable pour moi!... Paris est un gouffre plus « exécrable que jamais... ; la vengeance sera notre « vraie consolation ! »
La bonne Louise a été douloureusement éprouvée par rhorrible mort de celle qui a été sa bienfaitrice et qui l'a honorée d'une si tendre et bienveillante amitié. Mais un nouveau coup plus cruel encore va l'atteindre; elle est encore à Hamm,. lorsque, le 11 décembre, elle apprend la mort de sa belle-sœur, la duchesse de Polignac, enlevée leo décembre, à Vienne, à l'affection des siens, après quelques semaines de souffrances. La douleur que lui a causée la mort de Marie-Antoinette, l'horreur qu'elle en a ressenti l'ont menée ellemême au tombeau et sa santé n'a pas pu résister à un coup si rude. Survivre à celle à qui elle devait tout, et qui lui avait donné tant de preuves de son inaltérable attachement, lui a semblé impossible! « S'il ne lui fut pas donné de mourir pour sa souveraine », a dit un contemporain, « elle devait du moins mourir de sa mort. »
Le désespoir de Vaudieuil s'exhale en plaintes déchirantes :
(( Je viens d'être frappé du coup mortel; hier, « j'ai perdu une amie de trente ans^ l'objet et la (( confidente de toutes mes pensées, ceUo par qui et
LA COMTESSE DE POLASTRON, 21 f
« pour qui je vivais, qui possédait tous les ciiarmes^ « toutes les qualités et toutes les vertus ! Je l'ai « perdue et je vis encore !
« Ce matin, à mon réveil^ car j'ai dormi de fa- « tigue (mes yeux se sont fermés, appesantis par « mes larmes), ce matin, dis-je, à mon réveil, « comme j'ai senti que tout était fini pour moi î <( Je n'ai plus rien à dire, rien à faire, rien à pen- « ser, car celle à qui mes paroles, mes actions, mes « pensées s'adressaient, n'est plus, elle repose « dans la nuit du tombeau. Elle est morte sans « douleurs, sans angoisses, de la mort des saints ! « Après avoir rempli les devoirs et reçu tous les « secours des chrétiens, ses mains se sont jointes (( comme si elle était en prière; peu de moments « après, elle les a serrées contre son cœur, et c'est « ainsi que cette âme divine s'est unie à son « créateur qui n'a pas voulu la laisser plus long- (( temps sur une terre indigne d'elle et souillée <( par tant de crimes. On dirait que le Roi et la « Reine ont obtenu de Dieu, pour prix de leur « martyre, de réunir à eux une amie fidèle, qui « n'a jamais eu à se reprocher un mauvais con- « seil et une action nuisible !... Pourquoi ne me (( réunissent-ils pas à celle qu'ils ont appelée? parce <( qu'apparemment je n'en suis pas encore digne... « C'est pourtant le seul vœu que je puisse for-
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<( mer, car comment supporter tant de déchirants
« souvenirs. Elle me tenait lieu de tout, me con-
« solait de touti La perte de mon existence, de
« ma fortune^ n'avait jamais troublé mon cœur,
•<( parce que je trouvais tout en elle; à présent,
« tous les malheurs que je dédaignais, ayant une
« aussi chère ressource, pèsent à la fois sur moi !
(( Je les sens, j'en suis accablé... Je vis encore,
(( rien ne peut peindre ce que j'éprouve, mais
<< votre cœur le devinera. »
Personne, mieux que le comte d'Artois, ne saura s'attendrir sur ses peines, car il est engagé dans des liens non moins tendres et non moins solides, et il comprend trop combien la douleur de son ami <loit être déchirante pour ne pas lui-même y sincèrement compatir.
« Arrache-toi, je t'en conjure », lui mande-t-il, <( d'un lien de désespoir, ta vie peut en dépendre, « et tu sais si elle m'est nécessaire; je t'envoie le <( peu que j'ai pu rassembler, cela te suffira pour « venir me rejoindre... Mon amie est trop acca- <( blée de douleur pour pouvoir t'écrire. »
(( Mon amie est bien souffrante depuis l'arrivée <( de ce funeste courrier ))^ écrit-il encore à la comtesse Diane, « le coup a été terrible pour son « cœur et elle a eu à peine la force d'écrire un
LA COMTESSE DE POLASTRON. 2i3
« mol à sa malheureuse amie^ Elle me charge de (( vous parler de sa vive tendresse, les malheurs <( resserrent encore les liens d'une véritable ami- « tié, et vous savez si vous devez compter sur la « sienne ! »
Puis, ce sont de nouvelles consolations qu'il adresse, le 19 décembre, au malheureux Yaudreuil, dont le désespoir ne s'apaise pas.
« Mon amie est un peu rétablie », dit-il, « et je « sais qu'elle t'écrit; crois du moins que tu as en « nous des amis plus tendres que jamais. Viens, « viens verser tes larmes avec les miennes, nous (( ne nous consolerons pas, mais nous nous en- « tretiendrons mutuellement, et Dieu permettra « qu'un peu de gloire et beaucoup de travail « émoussent nos peines ! »
Quelque surprise qu'on éprouve à voir Vaudreuil étaler avec si peu de discrétion la désolation que lui cause la perte de celle à laquelle il avait consacré sa vie tout entière, on ne peut ne pas être touché des accents de désespoir sincère avec lesquels il nous peint sa douleur. La duchesse laissait derrière elle, du reste, des regrets unanimes.
« Vous n'avez pas idée », écrivait l'ambassadeur