‹ Louise d'Esparbès, comtesse de PolastronChapitre 84 sur 126 · Louis AT/// ef le comte d'Artois, par Ernest Daudet · texte numérisé non relu

Louis AT/// ef le comte d'Artois, par Ernest Daudet

lubrilé dun air très pur et très vif, elle avait la facilité de voir son fils, qu'elle aimait tendrement, aussi fréquemment que possible.

Quoique M"'" de Gontaut raconte que Louis de Polastron était auprès de sa mère à ses derniers moments, ses Mémoires renferment tant d'inexactitudes que je n'aurais pas voulu m'en rapporter entièrement à elle; mais l'existence du jeune homme ne fait aucun doute à cette époque, puisque j'ai pu, à l'aide de pièces officielles, reconstituer sa courte existence après le décès de M™" de Polastron.

Le triste événement auquel Louis XVIII faisait allusion dans sa lettre était la mort de l'amie la plus chère de Louise, de cette séduisante duchesse de Guiche, « la Guichette », comme elle se plaisait à l'appeler, au temps déjà lointain où on lui donnait à elle-même le surnom de Bichette et oîi elles avaient vécu ensemble des années si heureuses à Versailles, associées aux mômes joies, aux mêmes ambitions et aux mêmes plaisirs. ]\ous avons vu quelle étroite intimité existait entre cette tante et cette nièce presque exactement du même âge, qui depuis quinze ans continuaient à vivre l'une près de l'autre, et qui s'étaient trouvées rapprochées dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Nous avons vu dans quelles circonstances tragiques la jeune femme avait trouvé lu mort, le

30 mars 1803, en voulant sauver sa fille dont les vêtements s'étaient enflammés, et comment elle avait péri elle-même, victime de son dévouement maternel.

Cette affreuse nouvelle avait déterminé chez la malade de Brompton Grave une crise de désespoir qui avait amené une fièvre violente. Sa santé générale, du reste, allait tous les jours déclinant et tout espoir de guérison commençait à disparaître même pour les moins pessimistes. Le Roi prenait la part la plus vive aux inquiétudes du comte d'Artois.

Si, en effet, quelques dissentiments avaient pu autrefois amener un certain refroidissement dans les relations des deux frères, tout nuage depuis longtemps s'était entièrement dissipé. Les rivalités et les jalousies s'étaient émoussées peu à peu au cours de tant de deuils, de malheurs et de déboires, et leurs communes infortunes les avaient étroitement rapprochés. A cette époque, Louis XVIII manifestait pour son frère la plus tendre et la plus attentive affection. J'en trouve la preuve dans les précieux papiers inédits du marquis deBonnay', qui m'ont été communiqués par

1. Ces dossiers, composés Je nombreuses lettres inédites, renferment en outre le curieux rapport détaillé que, en sa qualité de secrétaire des commandonients de Louis XVIII, le marquis de

son petit-fils : lorsque le courrier d'Angleterre se fait attendre ou que les nouvelles font défaut, le Roi se montre préoccupé outre mesure

« La personne de mon frère », écrit-il, « celle « de nos enfants, sont la chair de ma chair, l'os (( de mes os. »

« Il faut que je vous gronde », dit-il encore au comte d'Artois; « vous ne pouvez douter que (( je ne sois vivement peiné de l'état de M'"* de « Polastron, vous ne m'en dites rien! Je vous « demande donc, ou plutôt j'exige devons de ne « jamais m'écrire une lettre, grande ou petite, sans « me donner de ses nouvelles, et, quand vous le (( pourrez, avec un peu de détails. »

L'hiver est venu, amenant une recrudescence de mal; pourtant, le comte d'Artois ne veut pas désespérer encore.

« Le duc de Castries me mande », dit M. de Bonnay dans son rapport du 9 janvier 1804, « que M™" de Polastron est bien mal et même (( sans ressources, mais que Monsieur, heureuse-

Bonnay adressait chaque matin au Roi sur les faits les plus marquants, et qui contient aussi le résumé de chacune des lettres parvenues dans le courrier du jour. En regard, se trouvent de longues annotations inscrites de la main de Louis XVIil et l'indication des réponses qu'il convient d'adresser.

276 LES REINES DE l'ÉMIGUATION.

« ment, ne juge pas son état tel qu'il est. » — <( Je vois bien par les lettres de mon frère », répond Louis XYllI^ « que le duc de Caslries dit « vrai sur les deux points, mais Dieu me garde « de détruire cette illusion I »

« Combien mon cœur partage les peines du <( vôtre ! » écrit-il encore à son frère, « combien « il en ressent pour vous que vous ne sentez pas « vous-même! Je sais tous les soins que l'amitié, « qu'un sentiment plus tendre exigent dans ces <( cruels moments, mais je vous prie, je vous <( conjure de penser quelquefois que vous vous « devez aussi à des amis éloignés, et en consé- « quence de trouver bon que j'exige de vous « de prendre le grand air, pas longtemps de suite, « cinq minutes suffisent pour le renouveler dans « les poumons, mais fréquemment, afin de ne pas <( tomber malade et d'être en état de soutenir une « carrière longue, peut-être, et je le crains, du <( moins, de plus en plus douloureuse. »

La correspondance échangée chaque matin entre le marquis de Bonnay et Louis XYIII va continuer à nous renseigner sur les dilîérentes phases de la maladie de la pauvre Louise, qui suit un cours de plus en plus rapide.

« Tout tient à un événement qui n'esl, hélas!

« que trop certain, mais qu'on ne voit pas encore et (( qu'il serait l)arbare à moi de sembler prévoir », répond le Roi à Bonnay, le 28 janvier, au sujet d'une négociation diplomatique à entamer avec la Cour de Londres et d'une entreprise politique 011 le comte d'Artois aurait à jouer un rôle actif. Les billets échangés par le Roi et son secrétaire des commandements témoignent sans cesse de la même préoccupation et de l'intérêt affectueux qu'il porte à l'infortunée malade de Brompton Grave.

« La malade », écrit-il le 23 février, « n'a pas été, « que je sache, encore administrée, mais elle a vu « l'abbé de la Tile (du moins je crois que c'est ainsi « que son nom s'écrit), aumônier de mon frère, et « entendu la messe dans sa chambre avec de « grandes marques de piété. »

M™*^ de Gontaut, en effet, entièrement dévouée à sa jeune cousine, ne s'était pas contentée de veiller sur sa santé, elle avait songé aussi au salut de son âme ; elle avait voulu « adoucir les peines de ce pauvre cœur inquiet » en la réconciliant avec Dieu, et atténuer ses scrupules et ses remords en lui parlant de la bonté et de la miséricorde divines.

Ce fut l'abbé de Latil qui fut chargé de ramener la paix dans cette conscience troublée. Monsieur, que M'"^ de Polastron avait fait pressentir

278 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.

par M'"" de Gontaut, car elle craignait de l'inquiéter par cette demande insolite, ne lit nulle opposition à ce qu'elle vît son aumônier, puisqu'elle en avait le désir, et ce dernier vint bientôt chaque jour apporter à la pauvre pénitente les seules consolations auxquelles elle voulait désormais prétendre, l'espoir du pardon d'en haut pour une faiblesse qui lui avait été si chère et qu'elle ne pouvait, malgré tout, même à son heure dernière, se résoudre à détester encore.

C'était ce même abbé de Latil qui avait assisté la malheureuse duchesse de Guiche à ses derniers moments, et, dans ces dramatiques circonstances, il avait obtenu la conversion complète du marquis de Rivière qu'il avait trouvé sanglotant devant ce lit de mort'. Ces douloureux souvenirs, encore si récents et demeurés vivants en sa mémoire, avaient déterminé le choix de M'"' de Polastron pour l'abbé de Latil.

D'après la plupart des biographes, Jean-Baptiste-Marie de Latil, iils d'un chevalier de Saint- Louis qui commandait l'ilc Sainte -Marguerite, était né le 0 mars 17G1. Cependant, une autre généalogie lui est donnée. On raconte que Monsieur, étant à Ilolyrood. voulut pour le service de

i. Forneron.

sa maison un abbé pieux et simple. « Surtout qu'il ne se mette pas en tête de me confesser ^>, ajoutait le prince, « je préfère pour cela un prêtre irlandais. » — « J'ai l'affaire », dit alors M'"" de Sabran à M""" de Lage ; « c'est un petit prêtre, fils d'un concierge de chez moi. Il se nomme Latil'. »

Ce prêtre dont les débuts avaient été si modestes, « qui devait, d'après les recommandations expresses du prince, dîner avec le premier valet de chambre, le sieur Belleville^, et n'avoir jamais l'idée d'entrer au salon », allait prendre en peu de temps sur le comte d'Artois une influence assez grande pour « déterminer dans ses idées une révolution complète et amener à une dévotion scrupuleuse un prince dont la vie, jusque-là, n'avait été rien moins qu'exemplaire ».

Un de ses contemporains en traçait sous la Restauration le portrait suivant : « Nez pointu, ventre rondelet et face pâle, confident intime du Roi. » 11 le fut en effet, et son ascendant sur Charles X,

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