‹ Louise d'Esparbès, comtesse de PolastronChapitre 86 sur 126 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les derniers Moments.

Le fatal dénouement approche; M'"" de Lage, accourue depuis quelques semaines auprès de la pauvre malade, s'est installée à son chevet avec M"" de Gontaut. C'est cette dernière qui va nous faire le récit des derniers moments :

« L'état de la malade empirait ; sentant qu'elle « perdait ses forces, elle demanda à M. de Latil « de faire approcher les personnes de son inti- « mité qui n'avaient cessé de lui donner des mar- « ques d'intérêt et ses gens qui l'aimaient. D'une « voix tremblante et touchante, M""" de Polastron « demande pardon à tous du scandale qu'elle « avait donné, s'accusant avec simplicité; elle re- « mercie les amis qui ne s'étaient pas éloignés « d'elle. Puis, pauvre Louise! elle voulut dire un « mot tendre à chacun, leur laissant un petit sou- « venir, ne s'excusant pas de leur peu de valeur : « elle ne possédait rien. L'abbé annonce que le (( moment suprême est arrivé, et que la malade

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« étant préparée, il allait administrer les derniers « sacrements. On se mit à genoux autour de son (( lit. Il fit une touchante exhortation, récita les « dernières prières. Elle répondit au moment de « la communion et de l'extrême-onction avec une « touchante piété. Elle exprima à M. de Latil sa (( reconnaissance. Puis on lui amena son lils qui « était au collège ; elle lui parla quelque temps et « le recommanda à M'"" la duchesse de Coigny , dont (( la mère, M"^" d'Andlau, était M"'^ de Polastron.

« La malade était épuisée, tout le monde se « retira; l'abbé de Latil pria près d'elle. Le len- (( demain, M™" de Polastron était bien mal; Sir (( Henry ordonna la plus grande tranquillité. Elle « désirait me voir, me parler de ma mère, et on « me laissa près d'elle; elle était calme, tendre, « mais souriait, assoupie.

« L'agitation devint extrême ; Sir Henry déclara « que l'agonie s'approchait; l'abbé lit prévenir (( Monsieur qui attendait d'être appelé, dans de (( pénibles angoisses.

« On ouvrit les portes du salon, Monsieur (( n'osait s'approcher; j'étais près d'elle, je tenais <( sa main, elle tremblait. Elle aperçoit Monsieur, « il veut s'élancer : — N'approchez pas! dit l'abbé « d'une voix forte. Il n'osa plus franchir le seuil « de cette porte. L'agitation redoublait, l'agonie

« augmentait; elle éleva les mains au ciel et dit : « — Une grâce, Monseigneur, une grâce; soyez à « Dieu, tout à Dieu ! Il tomba à genoux et dit : — « Je le jure! Elle dit encore : Tout à Dieu! Sa tète « retomba sur mon épaule ; ce dernier mot fut son « dernier soupir, elle n'existait plus ! Monsieur leva « les bras au ciel, jeta un horrible cri! On ferma « la porte et nous nous mîmes tous en prières. »

« Le récit est vrai jusqu'au scrupule », affirme M'"'' de Gontaut.

Il concorde d'ailleurs avec celui que donne M, de Vaublanc dans ses Souvenirs:

« Le viatique est apporté et disposé sur une table « arrangée en auteL Plusieurs personnes sui- « valent les prières de l'Eglise dans la chambre; ce parmi elles, un homme couvert d'un manteau, « ayant un mouchoir sur la figure. Il se met à « genoux près de l'autel, ôte son manteau; on « reconnaît le comte d'Artois. Quand la mourante « eut fait la déclaration exigée par l'abbé de Latil, « il en fit une semblable et ajouta qu'il rempli- « rait toute sa vie les devoirs d'un chrétien. »

L'abbé de Latil avait exigé qu'elle demandât devant témoins pardon du « scandale » pour recevoir les sacrements.

Dans VHisloire de la Restauration, Lamartine fait un récit qui diffère peu :

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« La religion la consola comme elle avait « consolé La Vallière. Elle voulut en faire parce tager les consolations et les immortalités à son (( amant. Il se convertit à la voix de ce même « amour qui lavait si souvent et si délicieuse- « ment égaré des pensées graves.

« Un de ses aumôniers reçut, dans la chambre (( même de la repentie, les aveux et les remords (( des deux amants : — Jurez-moi, dit M"'' de Po- « lastron, que je serai votre dernière faute et votre (( dernier amour sur la terre, et qu'après moi « vous n'aimerez que le seul objet dont je ne « puisse pas être jalouse. Le prince jura du cœur « et des lèvres, et M'"*" de Polastron, consolée, « emporta avec son dernier embrassement son « serment au ciel. Le comte d'Artois, à genoux « au pied du lit de sa maîtresse, répète ce serment « à son ombre, et il le garda, quoique jeune « homme, prince^ roi aimé encore, à travers une « longue vie, jusqu'au tombeau, »

^jme jg Polastron était morte le 27 mars 1804; ce fut seulement le 22 avril que parvint à Varsovie la nouvelle de son décès.

« On a beau, mon cher frère », écrit Louis XVIII au comte d'Artois, « avoir prévu depuis longtemps « un malheur, s'y être prépaie du mieux qu'on a

(( pu, le coup est toujours le môme. Cette réflexion, (( sur ce que j'éprouve en ce moment, vous dit « assez que j'ai reçu votre douloureuse lettre du (( 30 mars ! Oh ! qu'ils sont heureux ceux qui « peuvent en personne recueillir vos larmes !

« J'attends que la douleur accablante dont vous (( étiez rempli en m'écrivant ait fait place à une « douleur également sentie, mais plus modérée. (( Je ne vois que trop les traces de la première « dans cette phrase, qu'en toute autre circonstance « j'appellerais cruelle! — Le ciel me réserve peut- « être la véritable consolation de mourir en vous « servant. Non, il ne vous la réserve point; il « faut que vous viviez pour pleurer ce que nous « avons perdu, pour aimer ce qui nous reste, pour « me remplacer un jour, pour achever l'ouvrage « que je ne puis me croire digne de mener à fin. « Et ce n'est pas en mon nom seul que je vous (( engage à bannir une telle pensée, c'est aussi au « nom de celle qui, sans doute, recueille à présent « le fruit de ses longues et cruelles souffrances, « mais dont le bonheur serait troublé si elle vous « voyait chercher à la rejoindre avant le temps « prescrit. Le croiriez-vous, mon ami, je me suis (( presque réjoui que la nouvelle de l'assassinat de « M. le duc d'Enghien ait suivi de si près votre « malheur; c'est en essuyant les pleurs des autres

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(( qu'un cœur comme le vôtre parvient aisément à « suspendre les siens'. »

Ces témoignages répétés de tendresse sincère viennent apporter un adoucissement au désespoir si légitime du comte d'Artois, mais c'est surtout aux pratiques d'une dévotion fervente qu'il va demander et trouver désormais un apaisement à sa douleur. Le lendemain même de la mort édifiante de son amie, l'abbé de Latil emmène le prince à la chapelle de Kings Street, et l'entend en confession. Le libertin d'autrefois a fait place à un chrétien repentant et convaincu. Dès les premiers moments, on s'aperçoit dans son entourage de ce changement, qui s'est opéré d'une façon si brusque. « Quoique préparé à cet événement », écrira le comte d'Escars au marquis de Bonnay, « Monsieur <( est dans la plus profonde affliction; sa santé ce- (( pendant n'en paraît pas altérée. Il est impossible (( de connaître encore quelle influence cette nonce velle situation aura sur le train de vie de Son « Altesse Royale. Ce qu'on a pu remarquer jusce qu'à ce moment est un peu de disposition à se (( tourner du côté de la dévotion-. »

1. M°»e de Polastron était morte le 27 mars, et c'est le 29 qu'était parvenue à Londres la Douvelle de l'assassinat du malheureux duc d'Eughien.

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