E. Daudet, Louis XVllî et le coiule d'Aiéois
Et le Roi fait de son coté la môme remarque : « Pour juger si c'est un peu que mon frère tourne vers la dévotion, voici ses propres mots : c La « religion et les exemples frappants que j'ai eus « sous les yeux me donnent la force de ne pas <( succomber et je ne suis pas même malade, mal- « gré tout ce qui me déchirai » Aussi invoquet-il, en lui écrivant, les motifs les plus propres à loucher l'âme désolée de ce frère inconsolable :
« Vous me rendez bien content de moi-même ; « je ne me suis jamais flatté de guérir votre plaie, « cependant c'est beaucoup pour mon pauvre cœur « d'y verser un peu d'huile et de vin. Mais vous <( faites bien mieux, vous avez recours au véri- <( table Samaritain ; il ne vous donnera pas, comme « nous autres misérables mortels, de vaines et « faibles consolations, il vous rendra vos soufre frances profilabies, et à la manière dont il vous <( les fait supporter, je le vois déjà marquer « votre place à côté de celle qu'il a voulu qui •(( vous précédât. Mes larmes coulent en vous « écrivant ceci, car je suis bien plus faible que « vous; mais elles sont de tendresse autant que « de douleur. Priez pour moi, mon ami, d'aussi
i. Papiers Bonouy.
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« bon cœur que je pleure avec vous. C'est du « fond de mon âme que je vous le demande, mon « ami; votre douleur est juste, mais elle me perce « le cœur. Permettez une réflexion à celui qui (( donnerait sa vie pour vous rendre ce que vous « avez perdu. Si votre amie ne jouissait à présent <( du suprême bonheur, vous n'auriez pas les sen- « timents que toutes vos lettres respirent; c'est (( une récompense que Dieu a accordée non à « vous, mais à elle. Croyez et méditez fortement « cette vérité; je ne suis pas digne de vous le (( dire, mais elle n'en existe pas moins. »
Si j'ai cité presque intégralement ces longues et nombreuses lettres qui, peut-être, se répètent et reviennent sans cesse sur le même objet, puisque c'est le même sentiment qui les inspire, c'est qu'il m'a semblé que rien ne pouvait montrer d'une façon plus palpable la sympathie et l'affection qu'avait inspirées à tous ceux qui l'avaient connue la touchante Louise de Polastron ! Sa mort causait d'universels regrets, elle était pleurée même par ceux qui n'avaient fait que l'entrevoir, mais qui n'avaient pu résister à son charme incomparable, à la douceur de son sourire et de sa voix et à la grâce languissante de toute sa personne.
Aussi, malgré l'irrégularité de cette situation,.
toute la sympathie et la compassion vont au comte d'Artois, qui, lui, a pu apprécier mieux que personne combien son cœur était plus adorable encore que son visage. Depuis quinze années qu'il a tout rapporté à elle, elle Ta soutenu de son courage, éclairé de ses conseils, et lui a tenu lieu de tout dans l'existence; aussi tout le monde s'incline devant cette douleur si naturelle et si légitime. Il semble que le Roi ne trouve pas de mots assez forts, d'expressions assez vives pour exprimer au comte d'Artois les sentiments qui l'animent et la douloureuse compassion que lui inspire la perte de celle qui a été pour son frère le but et la préoccupation de sa vie, et en même temps le charme, la consolation et le dédommagement de ses peines. Son affection pour le comte d'Artois, qu'il sait accablé par le désespoir, s'exhale en termes touchants, et son ingénieuse tendresse sait trouver des accents qui adoucissent sa douleur. Que deviennent, devant ces lettres où l'amour fraternel se manifeste d'une façon si évidente, les calomnies qu'on a trop souvent élevées contre Louis XYIII, en lui prêtant des sentiments de froideur ou d'inimitié envers le comte d'Artois? La sécheresse de cœur qu'on se plaît à lui attribuer, et l'égoïsme qu'on lui a si souvent reproché, ne sont-ils pas des accusations injustifiées, dont le ton seul de ces
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lettres, à la fois si affectueuses et si tendres, suffirait à faire bonne justice.
La « sensibilité » de mode au commencement du xix" siècle ne parle pas un pareil langage, elle a des phrases toutes faites où s'étale un sentimentalisme de convention, tandis que Faffection sincère sait seule trouver des mots qui partent du cœur!
Le comte d'Artois ne s'y trompe pas et il demeure attendri et touché de ces affectueux témoignages, qui lui aident à supporter les cruelles rigueurs de la destinée.
« Je vous remercie de tout mon cœur, mon
« ami », écrit-il au Roi, « de me parler des grandes
(( et consolantes idées qui peuvent me procurer
« des consolations. Croyez que j'en fais un refuge
« habituel, parce que j'existe, et puisque ma santé
« et mes forces morales ne sont pas détruites.
« Mais Dieu lui-même ne peut guérir une telle
« blessure que par un seul remède. »
Moins d'un mois après la mort de M'"* de Polastron, il écrit au comte de Vaudreuil et donne libre cours à sa douleur s'épanchant dans le sein de son ami :
« 23 avril 1804.
« Quant à moi, je remplirai mes devoirs
« avec persévérance, peut-être même avec zèle,
<( parce que Dieu me l'ordonne et que je dois lui « obéir. Mais je sens chaque jour de plus en plus « que le monde a complètement disparu pour (( moi; il est si vrai, si profondément vrai que je « n'y tenais que pour un seul objet I Pardon, si je « te répète ce que tu sais aussi bien que moi. (( Malgré le cruel état de mon cœur et de mon « âme, ma santé est fort bonne. Je ne le conçois « pas, et je crains que la Providence ne veuille « prolonger mon supplice, mais je me soumets « sans murmure à tous ses décrets^ et j'espère « que rien n'altérera ma résignation.
« Dis bien des choses de ma part à ta femme, « et embrasse tes enfants pour moi.
« Adieu, mon ami^ je t'aime et t'embrasse de « tout mon cœur.
« Charles-Philippe. »
La lettre est datée de Londres.
Peu après, le prince écrivait à la comtesse Diane de Polignac :
« J'ai reçu, hier, ma pauvre mère \ votre lettre « du 23 avril. Mon silence vis-à-vis de vous et de « votre frère avait deux motifs : d'une part, je
1. On sait que le comte d'Artois avait l'habitude d'appeler ainsi la comtesse Diane; il donnait le nom de sœur à la duchesse de Polignac.
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« craignais d'être le premier à vous instruire des <( dangers auxquels sont exposés des hommes « aussi intrépides que dévoués', et, de l'autre, « quelle consolation peut offrir celui qui n'en a « plus aucune à recevoir en ce monde?
« Vous me demandez de vous ouvrir mon « cœur, j'y suis porté par ma confiance en vous; « mais, hélas! que puis-je vous dire, sinon que « tout est fini pour moi, et que depuis le 27 mars « je n'ai plus sur la terre ni but, ni désir, ni « espoir, ni même aucun sentiment. Elle réunis- « sait tout, elle animait tout pour moi, et sa « mort a rompu tous les liens de mon cœur, de « mon âme et de mon esprit. Ah ! ma pauvre « mère! personne, non, personne au monde, ne « peut avoir une idée, que moi seul, de ce que « cette créature angélique était pour moi.
« Vous serez étonnée d'après cela que j'existe, « que je puisse vivre avec des humains, que ma <( santé se soutienne, et que je me sente même la <( force de remplir les devoirs de mon état. Eli « bien! apprenez que c'est elle, et toujours elle, « qui m'inspire; c'est son exemple que je m'ef- (( force do suivre; ce sont les i>randes leçons
1. Allusion au procès de Georges Cadoudal, daus lequel deux fils du duc de Polignac élaieut compromis.
M qu'elle m'a données qui sont ma règle; c'est « enfin la ferme confiance de la retrouver un jour <( qui mr fait supporter tout ce que Tanéantisse- « ment de mon existence a de pénible et de déchi- « rant. Sans cela, — c'est-à-dire sans la Pro- « vidence qui m'a parlé par sa voix^ — soyez « certaine que mon supplice serait déjà fini.
« Malgré l'excès de mon malheur, croyez bien, (( ma pauvre mère, que mon cœur n'est pas fermé « aux peines de mes amis et que je pense sans « cesse à l'état cruel de votre frère. Je reconnais (( bien son âme à la manière dont il nous parle « du danger affreux de ses enfants ; excellent « homme! Je sens que je pourrais encore avoir « un moment de satisfaction, si j'apprends qu'ils « ont échappé à la rage du tigre. Oui, ma pauvre <( mère, nous sommes bien cruellement malheu- « reux, bien barbarement déchirés, mais croyez <( qu'il est possible de se soumettre à la Provi- <( dence et de s'abandonner à la résignation, « puisque j'existe encore.
« Adieu, ma pauvre mère, aimez-moi; plaignez <( l'être le plus malheureux, et croyez que ma « bien tendre et bien constante amitié ne finira <( qu'avec moi^ »
l. Lettre du 18 mai 1804.