‹ Louise d'Esparbès, comtesse de PolastronChapitre 95 sur 126 · Intermédiaire du 10 septembre 190G · texte numérisé non relu

Intermédiaire du 10 septembre 190G

2. La seule explication possible est qu'il s'agisse d'un membre ■de la famille d'Irrissou d'IIérisron, autorisée par le Conseil d'Etat, «n 1859, à ajouter à sou nom celui de Folastrou de la Hittière.

Il existait en Angleterre, au moment de l'émigration, deux collèges principaux oii étaient élevés les fils d'émigrés appartenant aux familles les plus marquantes : Kensington House et Stony Hurst (collège Blackburn), Ce dernier, tenu par des jésuites anglais, existe encore^ et on écrivant au révérend Joseph Brown, directeur de l 'établissement, j'ai pu acquérir la certitude que Louis de Polastron n'y avait jamais fait ses études, puisque son nom ne figure sur aucune des listes d'élèves. Sans doute, ajoutait mon correspondant*^ ce jeune homme devait être entré chez les R. Pères de la Foi, du collège de Kensington House.

A Kensington House, aucune liste des élèves n'a été conservée, et celles que tous les collèges catholiques étaient tenus de remettre à l'évêque de l'Eglise anglicane, à Londres, ont également disparu. Mais les documents communiqués par le R. P. Pollen, la correspondance du R. P. de Broglie et du P. Rozaven permettent d'établir d'une façon à peu près certaine que c'est à Kensington House que le jeune Polastron avait fait son éducation.

Cette maison des Pères de la Foi était une institution de jésuites dont le supérieur était le prince

i. Lettre du 16 décembre 1905.

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de Broglie, fils du maréchal. Son but, en fondant cet établissement, avait été de réunir les nombreux enfants des émigrés réfugiés en Angleterre et de pourvoir à leur éducation. Ses efforts avaient été au début couronnés de succès et le collège comptait de nombreux élèves, tous de nationalité française.

« Outre les enfants de nobles », nous raconte Richard Lalor Sheil, dans ses Mémoires, « il y « avait aussi beaucoup de jeunes créoles des Iles {( françaises, la plupart de naissance roturière, ce « qui ne les empêchait pas de faire très bon mé- « nage avec les jeunes nobles. Tous étaient d'ac- « cord, du reste, pour haïr l'Angleterre, ce qui « était inexplicable de la part des créoles, mais ce « qui se comprenait beaucoup mieux de la part « des jeunes nobles dont les parents étaient émi- « grés. Cette antipathie héréditaire était encore si (( vivace entre les deux nations, que l'on était tou- « jours ravi d'une défaite anglaise, »

Est-ce à la présence du jeune Louis de Polastron que Kensington House dut l'honneur d'une visite du comte d'Artois? Celui-ci se rendit un jour au collège, où il fut reçu en grande pompe. Les élèves furent rangés sur deux lignes et, lorsque le prince parut dans la grande cour, des cris enthousiastes de : Vive le Roi! éclatèrent. Mon-

sieur traversa les rangs comme pour passer une revue à ces jeunes exilés, victimes du dévouement de leurs pères à la cause monarchique ; quelquesuns lui étaient connus, quelques autres lui furent présentés, et lorsqu'à plusieurs reprises le prince se trouva en présence de ceux dont les parents avaient porté leur tête sur l'échafaud ou étaient tombés sur les champs de bataille, il eut peine à contenir l'émotion qui l'animait. « Hélas ! mon enfant! » dit-il seulement à chacun d'eux en leur posant doucement la main sur la tête; et, sachant par expérience qu'il est des douleurs que rien n'apaise, il n'essaya pas de prodiguer des consolations vaines à tous ces malheureux orphelins

Les jours de parloir, c'était une succession de vieux gentilshommes poudrés à frimas, d'une courtoisie hautaine, dont les nobles façons sentaient l'ancienne Cour. Ces derniers représentants d'un passé déjà presque disparu ne détonnaient pas à Kensington House; les belles manières y étaient en honneur et on y conservait pieusement les belles traditions françaises.

Il est curieux de se rendre compte de ce qu'était il y a cent ans l'éducation dans un collège, au milieu de ces temps troublés; le programme de l'institution que j'ai sous les yeux nous renseigne

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exactement sur les règlements en usage et le développement incroyable qu'on y donnait à l'étude des langues.

D'aprè^s ces statuts pleins de sagesse, il semble que rien n'ait été oublié pour l'instruction dês enfants et en même temps pour leur éducation morale. « La religion et la morale, y est-il dit, fondement et soutien principal de la société môme, sont considérées par les directeurs de cette maison comme le but le premier et le plus important; aussi, nul effort ne sera épargné pour inspirer à ces jeunes gens l'amour de la vertu et l'borreur du vice. »

Le programme d'étude était des plus étendus et comprenait le latin, le grec, avec les ouvrages se rattachant à la littérature classique, l'histoire sacrée et profane, l'arithmétique, et, aune période plus avancée, l'algèbre, la géométrie avec les différentes branches des mathématiques, sans oublier la philosophie dans ses diverses divisions.

Les cours se font à la fois en anglais et en français, et, à certaines heures fixées, les élèves sont obligés de converser dans l'une des deux langues. L'hébreu et autres langues orientales, particulièrement le persan, « à cause de sa grande utilité »(sic), sont enseignés dans la maison, et il en est de même pour toutes les langues européennes.

italien, allemand, espagnol, dont les professeurs « sont natifs de chaque pays ».

Des examens publics, oii sont récompensés ceux qui se sont distingués par leur application « et oii les négligents sont punis », ont lieu plusieurs fois dans l'année.

Les châtiments corporels, les fameuses férules si longtemps en usage, ont disparu, et (le programme prend soin de nous en avertir) la punition la plus habituelle « est la retenue à l'étude pendant les récréations, pour rattraper le temps perdu ».

Le prix de la pension est de 50 guinées, et moyennant cette somme qui se paie d'avance, les enfants sont défrayés de tout, « sauf des médicaments et des ports de lettres », et jouissent d'une nourriture abondante et saine qu'ils partagent avec leurs maîtres. L'uniforme consiste en une tunique bleue de drap fin avec des boutons dorés et un gilet blanc.

Quant aux vacances, elles dénotent des habitudes différentes des nôtres; elles ont lieu du 23 juin au l"" août, et les parents ont la liberté de laisser leurs enfants dans la pension pendant cette période sans aucune augmentation, u C'est le vif désir des directeurs qu'il en soit ainsi », ajoute l'abbé de Broglie dans son programme, « car

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les absences temporaires et les amusements qu'on y goûte sont toujours nuisibles aux études et souvent cause de tiédeur et même d'aversion pour un travail sérieux, car on pense, en se remettant à l'étude, au plaisir dont on a joui. — On espère que cette réflexion sera comprise dans son vrai sens parles parents, préférant le bonheur réel de leurs enfants à leur propre satisfaction ! »

Cependant, s'il faut en croire les Mémoires de Richard Lalor Sheil, dont j'ai déjà parlé, il s'en fallait de beaucoup que ce brillant programme fut exécuté à la lettre; la géographie et l'histoire y étaient fort négligées et les mathématiques enseignées d'une façon insuffisante. Les affaires du P. de Broglie, qui n'avaient pas été longtemps bien prospères, déclinèrent de plus en plus et, à la fin de 1804, on dut fermer le collège*.

Au moment de la mort de sa mère, Louis de Polastron se trouvait encore àKensington House; c'est là qu'on vint le chercher pour l'amener au chevet de la mourante, qui s'entretint longtemps avec lui et lui adressa ses suprêmes recommandations.

Le lendemain. M'"" de Polastron n'était plus,

1. Lo deruier propriétaire de Keusingtou House fut le célèbre baron Grant, linaucier et escroc de liante iiiarriuc qui lit faillite vers 1880. La maison fut démolie en 1882.

mais elle avait eu le temps encore de recommander son fils à la duchesse de Coigny, sa consine par sa mère, la comtesse d'Andlau, née Polastron. Le jeune homme avait dix-huit ans, il était donc d'âge à servir et la carrière des armes était à peu près la seule qu'il pût embrasser; des démarches furent entreprises immédiatement pour lui faire obtenir un brevet d'officier dans un régiment. M'"" de Gontaut raconte dans ses Mémoires qu'il entra dans l'armée anglaise, comme sous-lieutenant d'un régiment de cavalerie alors en garnison à Gibraltar.

De nombreuses raisons pouvaient faire douter de l'exactitude de ce renseignement. D'abord, un brevet de lieutenant pour la cavalerie coûtait 20,000 francs, et il était peu probable que, malgré ses puissantes protections, le jeune Polastron, auquel sa mère n'avait laissé aucune ressource, pût faire un pareil sacrifice. De plus, il semblait impossible qu'un régiment de cavalerie ait existé à Gibraltar, qui était alors, comme à présent, une forteresse maritime pure et simple, et qui n'a jamais servi comme base d'opérations à une armée. Enfin, aucun annuaire militaire ne relatait son nom. Il était beaucoup plus vraisemblable que ce fût dans un des nombreux régiments étrangers à la solde de l'Angleterre : Dillon, chas-

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seurs britanniques, ou de Roll, que fût entré le jeune Polastron. Grâce à l'extrême obligeance de lord Guernesey, officier d'ordonnance du gouverneur de Gibraltar, Sir Johnston Walker, grâce surtout aux patientes recherches du général Auld, il m'a été possible de retrouver sa trace, qu'aucun historien jusqu'ici n'avait réussi à découvrir, et j'ai obtenu du Public Record Office et du Ministère de la Guerre à Londres les pièces du dossier militaire que j'avais vainement cherchées si longtemps.

Ce fut au régiment de Roll, régiment d'infanterie suisse levé en 1803, qu'on fit entrer le jeune orphelin.

Le baron de Roll* était un des fidèles amis du comte d'Artois, et voici la lettre qu'il écrivait, pour solliciter en faveur de son protégé, au colonel Clinton, chef de cabinet du commandant en chef de l'armée, S. A. R. le duc d'York, fils de George III :

1. Le baron François de Roll, ancien capitaine d'un régiment suisse, devenu maréchal de camp.

WARR OFFICE

Ministère de la Guerre

Mémoires et papiers du commandant en chef [liasse 159).

« No 22, Tbayer Street, Manchester Square, 21 avril 1804.

« Monsieur,

<( J'ai l'honneur de vous informer que M. Son- « nenberg de Castellen a été forcé de résigner sa (( commission d'enseigne dans mon régiment à « cause de son mauvais état de santé, qui l'a em- (( péché de quitter la Suisse, comme il avait l'in- (( tention de le faire depuis longtemps.

« En conséquence de cette vacance, je prends la « liberté de joindre ici une recommandation pour (( M. Louis de Polastron, vous priant de la dé- « poser devant Son Altesse Royale le comman- « dant en chef, pour avoir l'approbation de « Sa Majesté.

« M. de Castellen n'ayant reçu aucune solde « depuis le 25 décembre 1803, jour où la nomina- « tion a été insérée dans la Gazette, j'espère qu'en « considération de cette épargne, et des dépenses « nécessaires à prélever sur les appointements « de M. de Polastron, que Son Altesse Royale

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(( voudra bien reporter la nomination à cette date. « J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très « obéissant humble serviteur,

« Baron de Roll.

« Au colonel R.-H. Clinton. »

La nomination arrivait huit jours plus tard.

ENDORSED.

RÉGIMENT DE ROLL

« 28 avril 1804.

« Le colonel Roll est informé que S. A. R. « recommandera M. de Polastron pour le grade (( d'enseigne dans le régiment de Roll, en rem- « placement de Gastellen, mais les appointements « ne peuvent remonter au delà du 23 mars 1804.

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