CHAPITRE X
Arrivée à Paris, Louise de Coligny écrit à Barnevelt. — Elle prend part aux exercices du culte réformé. — Ses intimes relations avec la sœur du roi. — Lettre de celle-ci à Ph. de Mornai. — Le roi accueille affectueusement Louise de Goligny, et s'intéresse à son fils, auquel il accorde une faveur exceptionnelle. — Devenu veuf de Charlotte de Lamarck, de qui il tient le titre de duc de Bouillon, Henri de La Tour recherche en mariage Elisabeth de Nassau. — Sollicitude maternelle de Louise de Goligny. — Sa correspondance avec Guillaume de Nassau. — Ses relations avec Téglise réformée de Paris. — Mariage de sa cousine M"« d'Andelot. — Elle blâme la conduite de la duchesse de Montpensier, dans les saturnales de la Ligue.
— Ph. de Mornai voit, à Paris, Louise de Goligny. — Lettres de Maurice de Nassau à la princesse, et de la princesse an comte Jean. — Bonté de la princesse pour son neveu Ghastillon. — Lettre d'elle au comte Guillaume.
— Elle prend soin de Flandrine de Nassau. — Retour de la princesse en Hollande, avec ses filles Elisabeth et Brabantine. — Mariage de Marie de Nassau avec le comte de Hohenlohe. — La princesse revient en France. — Célébration du mariage de sa fille Elisabeth avec le duc de Bouillon. — La princesse retourne en Hollande avec Brabantine. -^ Lettres de la nouvelle duchesse de Bouillon à la princesse et à Brabantine.
Louise de Coligoy arriva , le 28 juin 1594 , en compagnie d^Élisabetb et de Charlotte^Brabantine de Nassau ^ à Paris, sans y rencontrer le roi, qui était alors retenu au siège de Laon. Elle s'entretint, presque aussitôt, dans la capitale, avec le duc de. Montpensier, et espérait y voir arriver, sur son invitation, Madame de Ghastillon, pour le règlement, à l'amiable, de quelques affaires de famille. Voilà ce que nous apprend une lettre adressée par la princesse à Barnevelt, le li juillet^. Nous y lisons :
* Archives de la maison d' Orange-Nassau^ n** 2247». — Archives générales du royaume de Hollande, recueil intitulé : Brieven van vorsten regerings personen.
« Monsieur, avec ceste occasion de mon laquais , que j'envoye aavec lettre à mon fils» je n'ai voulu laisser de vous escrire ce n mot pour vous faire sçavoir de ma santé et de celle de mes a filles. Je suis arrivée en ceste ville, le 28 du passé, où j'attends '({Madame de Chastillon, ma belle-soeur, pour commencer de abesoigner en nos affaires. — Jusques à présent n'ay veu le roy, (( d'autant qu'il est toujours au siège de la ville de Laon, laquelle, «je crains, ne sera sitost en son obéissance, comme nous «souhaiterions. — Monsieur le duc de Montpensier est arrivé «en ceste ville devant-hier, pour aller trouver l'armée avec 800 « Fort bons chevaux , la plupart gentilshommes bien montez , et «/iOOO gens de pied. Je lui ai Faict bien au long le récit de la « bonne volonté que Messieurs les états-généraux ont, en son «endroict, et nommément de Hollande, en particulier; ce qu'il «a montré luy estre singulièrement agréable; avec sincère «promesse de, en toutes occasions, leur estre très fidèle amy, «ne demandant rien plus que de tenir avec eux une bonne «et mutuelle correspondance. Au demeurant, il m'a requis de «vous advertir, si, aprésent ou à l'advenir, il peut faire aucune «sorte de plaisir auxdits états, tant en général qu'en parti- «culier, qu'ils le veuillent employer, pour assurance du bon «effort en quoy il s'acquittera de telle sorte, qu'ils en auront sa- « tisfaction, mais que ce ne soit en choses dépassantes son auto- «rite ; ce qu'il vous plaira lui dire de sa part, ensemble me tenir «en la bonne grâce de Messieurs les états de Hollande, auxquels «j'ai tant de désir de servir, comme d'obligation de ce faire. — «Je vous recommande toujours mon fils, bien que je sCay estre «superflu, puisque m'avez toujours monstre tant d'amitié, que « j'ay assez d'assurance de combien vous estes affectionné à tout « ce qui me touche ; de quoy je n'ignore pas l'obligation que j'en «ay, qui ne sera mise en oubly. Depuis que je suis en ce pays, «je n'ai encores eu qu'une fois lettre de mondit fils; je suis
« désirante d'en avoir de vous, pour sçavoir de vostre estât et a de ce qui se passe devant Groningue: chacun m'en demande «des nouvelles, mais, à faute de n'en rien sçavoir, je suis forcée < de n'en rien dire, et, avec ces trois mots , très aise de saluer cvos bonnes grâces et de Madame vostre femme, comme font «mes filles. Je prie au Seigneur préserver vous, Monsieur, en «santé, avec longue et heureuse vie. De Paris, ce 1 4 de juillet «1594. — Lorsque me voudrez escrire, je suis logée chez «Monsieur de Barat, en la rue Saint-Thomas du Louvre. — «Vostre bien affectionnée et fort fidèle amie, Loysede Coligny.»
Madame de Chastillon déclina l'invitation de la princesse, et la pria de vouloir bien, au contraire, se rendre au château de Châtillon-sur-Loing , au sujet du règlement dont il s'agissait.
Ph. de Mornay, qui entretenait avec les deux belles-feœurs des rapports suivis, révéla, en ces termes, à son ami l'ambassadeur Buzanval, le sérieux motif qui avait dicté la réponse de Marguerite d'Ailly à Louise de Coligny*: ocJ'ay eu plusieurs «lettres de Madame la princesse d'Orange , et lui ai écrit plusieurs «fois. Elle me fait cet honneur de désirer que je la voie : je n'en «perdrai pas l'occasion, si je puis, et pour le public, et pour le «particulier; mais elle est encore incertaine où elle eslira son «séjour, pour faire ses affaires avec Madame de Chastillon, «laquelle ne veut approcher ni de la court, ni de Paris, craignant «d'être importunée pour se dessaisir de l'amirauté de Guienne «que le roi a promise à Monsieur le mareschal de Biron. Et, de «fait, elle a proposé à Madame la princesse de se voir en ceste «ville (Saumur), ce qui nous viendrait à souhait ; mais il sera « difficile parceque Madame la princesse me mande qu'elle ne «peut mener Mesdemoiselles ses belles -filles si loing : que Mon- « seigneur de Montpensier l'a priée de les lui laisser voir le plus
* Afém. et cotresp. de Mornay , éd. de 1824, t. 6, p. 86.
a longtemps qu'il se pourrait; et d'ailleurs ne les voudroit aussy « laisser seules et loing d'elle. J*estiine qu'eafia elles se résoul- «droQt de s'entrevoir à Chastillon.D
Ce fut là, eu effet, qu'ultérieurement les deux belles-sœurs se revirent, ainsi que l'établira la suite de ce récit.
Fidèle en tous lieux et en toutes circonstances à ses habitudes de piété, Louise de Coligny ne manqua pas, dès son arrivée à Paris, de prendre part au\ exercices du culte réformé; ce qui d'ailleurs n'était pas sans danger pour elle et pour ses coreli* gionnaires , à raison de la fermentation qui agitait encore la population parisienne, à l'issue des saturnales de la ligue, ainsi que le prouvent ces quelques lignes adressées de Paris même à Madame de Mornai par Madame de Rohan, le 30 juillet i59& ^ : a Quant aux rigueurs qu'on continue de tenir à ceulx de noslre a religion, elles sont estranges. . . . Madame la princesse d'Orange «est en ceste ville. On se persuade qu'elle et moi désobéissons eaux édits, encore que nous n'y pensions pas; et parle-t-on de c( nous assommer. Sur cette fort fâcheuse délibération , je vous «baise les mains humblement.»
Pas plus que Madame de Rohan, la princesse n'était femme à se laisser intimider par les menaces d'une horde de suppôts d'un clergé haineux et intolérant. Rien, du reste, n'établit qu'on ait osé passer des vociférations et des menaces à l'action, eo présence de la ferme attitude des deux amies.
En même temps, il n'était sorte d'imputations absurdes doot la propre sœur du roi, quelque attachée qu'elle demeurât à la religion réformée ne fut Tobjet. a Je vous dirai ce seul mot, (i écrivait-elle à Mornai^, que vous asseuriés , quoique l'on dise que «l'on m'ait vue à la messe, que je n'y ay esté, de fait, ny de
* Mém, et corresp, de Mornai/y éd. de 1824, l. 6, p. 82.
* Mém. et corresp, de Momayy éd. de 1824, t. 6, p. 80.
a pensée. Je me réserve à y aller, que vous soyez pape, comme, «disoit Monsieur le prinœdeCooty. Asseurés- vous donc, et tous «les gens de bien, que je suis toujours très résolue en ma reliagion. Dieu me veuille continuer cette sainte volonté ! v
Catherine de Bourbon était alors au château de Saint-Germain. La princesse d'Orange se hâta d'aller l'y visiter et de resserrer, dans d'intimes épanchements les liens d'affection qui, depuis maintes années, l'unissaient à elle.
Les saintes inspirations de la foi évangélique faisaient vibrer, à l'unisson , l'un de l'autre les cœurs de ces deu?c nobles femmes. Plus elles étaient attachées au roi et avaient souci de son honneur, plus elles s'affligeaient, en commun, de la légèreté avec laquelle il avait sacrifié à de fauK calculs politiques les intérêts sacrés et les hautes prescriptions de la religion dans laquelle il avait été élevé, ainsi que les suprêmes recommandations de sa pieuse mère. Mais sans amerlume et sans murmure^ dans leur poignante affliction, charitables et bonnes comme toujours, elles se rattachaient ardemment, en véritables chrétiennes, à l'espoir que Dieu, dont la puissance et la miséricorde sont infinies, tirerait, un jour, de son égarement et ramènerait à lui le frère, l'ami, en faveur duquel s'élevaient au ciel leurs secrètes prières.
Rien ne peut mieux traduire les impressions des deux princesses, sur ce point, que ces touchantes et belles paroles de l'une d'elles à leur fidèle ami Ph. de Mornai, qui lui aussi portait haut, en son âme, le sentiment du devoir envers Dieu ^ :
dJe suis très aise de ce que vous avés si bonne opinion «de ma constance, en laquelle je veux tellement persévérer, que «vous, ni tous ceulx qui font mesme profession n'y seront «trompés. C'est sur ce subject que j'adresse à Dieu mes pryères.
* Lettre de Catherine de Bourbon, de juillet 1594 {Mém. et corresp. de Momai, éd. de 1824, t. 6, p. 77).
306 LOUISK DE COLIGNY.
«et vous pouvés croyre que j'y employé les plus belles heures ((du jour et de la ûuict. Je ne double point que le changement « dont vous oyés parler ne vous altriste. Pour moi, j'en porte (( un tel ennui, que je ne le vous puis représenter ; mais j'espère Qcque Dieu, qui jusques icy nous a rendu tant de témoignages de (£sa bonté, ne nous délaissera point, ny particulièrement celuy ce qui, pour le bien de son peuple, ne craint de relascher quelque a chose de sa conscience, laquelle je m'assure que Dieu lui a rendra, après lassoupissement de ces confusions, aussi saine (cet entière qu'elle fut jamais. C'est a nous à l'en importuner « par nos larmes et prières. »
D'après ce qu'on sait déjà des sentiments qu'éprouvaient, l'un pour l'autre, le roi de France et Louise de Coligny, on peut aisément se rendre compte de la vive satisfaction qu'ils eurent à se revoir, après une longue séparation. L'accueil que Henri fit à la princesse, et qu'elle méritait à tous égards, fut des plus chaleureux. Il voulut qu'à sa cour, elle fût entourée d'une juste considération : et, à l'exemple du souverain, quiconque portait en soi un cœur généreux, salua avec empressement, en la personne de la fille de l'amiral de France, et de la veuve de Guillaume de Nassau, la noble femme dont les vertus, les qualités supérieures et les infortunes prolongées commandaient le respect et la sympathie.
Profondément touchée de la franche amitié et de la confiance que le roi lui manifestait, la princesse ne le fut pas moins de l'intérêt qu'il lui déclara porter à ses enfants. Elle le vit, avec bonheur, frappé du gracieux maintien, du langage et de la modestie d'Elisabeth et de Charlotte-Brabantine, reçut ses félicitations sur la direction elïicace qu'elle avait imprimée à leur éducation, et Tentendit exprimer l'espoir de connaître bientôt, non seulement leurs sœurs, mais aussi ce Henri -Frédéric qu'on désignait en parlant de lui sous le nom de petit frère.
Le roi n'oubliait pas que cel enfaDt, son filleul, était d'origine française, par son vénérable aïeul maternel, et il exprima le désir qu'avant même d'arriver à l'état d'homme, le petit frère trouvât dans la France une seconde patrie. C'était si bien là aussi ce que désirait la princesse pour son fils, qu'atin de mettre au large, sur ce point, son cœur de mère et de Française, le souverain se décida à accorder à l'enfant une insigne faveur, celle d'être traité, à tous égards, en France, comme Un Français, encore bien que, par sa naissance, il fût de nationalité étrangère. Aussi, avec quels élans de joie et de gratitude Louise de Coligny n'accueillit-elle pas un acte émané de la munificence royale , qui investissait Henri-Frédéric du privilège « d'habiter tt désormais en France, si bon lui semblait, d'y tenir et a posséder toutes qualités, honneurs, dignitez, estats, offices, '(bénéfices, pensions et octroys, recueillir tous biens, successions oc et donations, acheter tous biens et fiefs, et de tout faire et «disposer pour luy et ses hoirs, tout ainsi que s'il était né en «France*.»
Sans se douter, pour le moment, de la faveur royale, réellement exceptionnelle dont il était l'objet, le petit frère, en Hollande, ne s'occupait guères, dans sa correspondance avec sa mère et ses sœurs, que des labeurs de sa vie d'étudiant et de la diversion qu'y apportaient parfois quelques joyeux mais assez prosaïques passe-temps. Témoin ce billet adressé soit à Elisabeth, soit à Charlotte-Brabantine^ :
«Mademoiselle ma seur, il y avoit trop longtemps que je ne
* Voir à V Appendice, n» 12, le texte complet de ce document, auquel 8*atlache un intérêt d'autant plus grand, que selon toute apparence^ les dispositions qu'il renferme n'ont pas été publiées, et qu'elles tranchent^ par la largeur de concession, dont elles sont empreintes, avec les vues restrictives de la plupart des souverains du seizième siècle.
' Archives de M. le duc de la Trémouille.
a recevoy de vos nouvelles, et peosoy que vous nous aviés oubliés, «cap je pense que vous n'avés rien à faire, où vous estes, que de d vous aller promener. Quant à moy, vous sçavés bien qu'il faut a que j'estudie à toute heure. Il y a dis à douse jours que nous € sommes retournés des noces, où on a bien bu et danssé. Nous «estions, tous les jours, cinq heures à table, et après nous a dansions une heure, puis nous alious souper encore aussi long- ((temps, et nous dansions après jusqu a quatre heures du matin, cet quasi toutes Âlemandes ; et nous ne faisions rien autre chose, «six jours de long. Après, j'ay esté avec mon frère jusques à « Wyck pour aler à la chasse avec luy, un jour et puis encore «à Ammersfort, et le lendemain je le laisoy et vins à Utrect, là a où on but bien aussi; et après je suis retourné à Leyde, où le (( lacquais ma trouvé. Je me suis toujours bien porté, Dieu mercy. (S. Ma seur, je vous baise bien humblement les mains et vous (( prie de m'aimer bien toujours, comme vostre bien humble et «obéissant frère, à vous servir. — Henry de Nassau.»
Plus favorisées par les circonstances, en 159i, que le petit frère, dans la réalisation du désir de connaître la France, Elisabeth et Charlotte- Brabantine de Nassau, jouissaient alors, sous le patronage de Louise de Coligny, dans le cercle de ses relations de famille et d amitié, plus encore qu'à la cour, du charme d'un accueil, à tous égards, excellent, au sein de ce pays de France qui, tout nouveau pour elles, était destiné, sans qu'elles s'en doutassent, à devenir prochainement leur seconde patrie.
La princesse d'Orange, en mère clairvoyante de deux filles admirées de chacun, dans le gracieux épanouissement de leur jeunesse et surtout de leurs attrayantes qualités, pressentait, en secret, que l'une et l'autre, élevées par elle comme elles l'avaient été, et justifiant, de tous points, par une rare distinction personnelle, leur noble origine, deviendraient Françaises.
Or, elle ne tarda pas à voir ses prévisions se réaliser, quant
à Tune d'elles, le jour où s'agita la question du mariage d'Élisa^ beth avec un homme de haut raug, sur lequel la jeune fille avait, è son insu, récemment produit une impression favorable. Cet homme n'était autre que le propre cousin de la princesse Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, dont le veuvage datait à peine de quelques mois.
Sa jeune et pieuse compagne, Charlotte de Lamarck, auprès de laquelle il avait connu le vrai bonheur, venait de lui être prématurément enlevée, le 15 mai 159/i. Elle lui laissait un éclatant témoignage d'affection et de générosité, consigné dans un testament^, lui attribuant la plénitude des droits dont elle était investie sur le duché de Bouillon et la principauté de Sedan. Quelle douleur ne devait pas inspirer au vicomte de Turenne la perte d'une telle compagne ! de quelle gratitude et de quel respect n'était-il pas tenu d'entourer la mémoire d'une telle bienfaitrice ! Mais qu'advint-il de sa douleur, de sa gratitude et de son respect dans cette solennelle conjoncture ? Versatile, en fait d'affections, et plus soigneux de ses propres intérêts, qu'observateur des convenances imposées par tout deuil, il détourna promptement ses regards du tombeau de sa femme pour les tourner vers le monde, et appliquer ses pensées, d'une part, à la recherche d'une nouvelle compagne, de l'autre à la défense de ses droits sur le duché de Bouillon et la principauté de Sedan que des tiers lui contestaient.
Jamais, dans une situation identique à celle du vicomte de Turenne, un homme de cœur, n'eût ainsi tout à coup rompu avec le culte des pieux souvenirs !
Jugeant que l'appui du roi lui serait utile pour assurer le triomphe de ses droits héréditaires, le vicomte de Turenne le
^ Voir le texte de ce testament dans le fonds GlérambauU, vol. 1155, P> 72 {Bihl. naU mss).
réclama, au moment même, où il annonça à Henri la mort de Charlotte de Lamarck. Le souverain, qui le supposait livré tout entier aux légitimes regrets que devait lui causer son veuvage, lui écrivit le 8 juillet 1594 * :
«Mon cousin, je plains vostre perle, qui est très grande, « ayant trouvé et puis perdu une femme fort vertueuse, de douce a humeur, riche et de bonne maison ; qui sont toutes qualités «excellentes, lesquelles ne se rencontrent pas souvent ensemble. « Mais je sçay aussy que vous estes si sage et avés tant d'expécrience de l'instabilité des choses mondaines, que vous recevrés aceste affliction comme de la main de Dieu, duquel seul vous «pouvés attendre l'entier allégement à vos douloureux ressenti- «mens; et ne laisseroy pas néanmoins de contribuer pour un si a bon suject tout ce qui pourra dépendre de ma bienveillance, «assistance et protection, surtout si vous êtes fondé en droict, «raison et bons tiltres, comme vous me Tescrivés. Mais, en «quelque sorte que les choses soient passées, je vous feray a paroistre que je vous aime, vous tiens pour mon serviteur, et «vous seray bon maistre; de toutes lesquelles choses jay « donné charge à Mons. le baron de Rosny, que vous cognoissés « de longue main, et auquel j'ay toute confiance, de vous donner ({ des assurances particulières, à prendre de vous celles que vous « ne voudrés pas confier au papier, et voir tous les titres sur « lesquels vous fondés vos prétentions, afin que, sur son rapport, «j'en puisse parler plus ouvertement et certainement.^»
La princesse d'Orange avait, par ses sympathiques condoléances, devancé celles du roi. Elle croyait Turenne confiné pour longtemps encore dans son veuvage, et absorbé par son procàs
* Lettres missives de Henri /F, t. 4, p. 187.
* Une transaction intervenue, après de longs débats judiciaires, entre le vicomte de Turenne et ses adversaires, lui assura définitivement la possession du duché de Bouillon et de la principaulé de Sedan.
avec les adversaires qui contestaient la validité du testament de Charlotte de Lamarck, lorsqu'à une date peu éloignée de celle de la lettre royale qui vient d'être rapportée, elle reçut du vicomte la confidence, qu'il aspirait à obtenir la main d'Elisabeth de Nassau.
Que lui répondit la princesse? on ne sait; mais il est assurément permis de croire, qu'en femme dont la franchise égalait la dignité morale, et en mère qui avait à cœur de sauvegarder, avant lout, le bonheur de chacun de ses enfants, elle fit sentir au vicomte que sa démarche était singulièrement précipitée ; et que l'étrange facilité avec laquelle il semblait oublier tout ce qu'avait été pour lui Charlotte de Lamarck, était loin de faire présager, de sa part, la constance d'une affection à toute épreuve pour la nouvelle compagne qu'il ambitionnait d'obtenir; qu'elle prenait trop grand soin du bonheur d'Elisabeth, pour le compromettre par son acquiescement à une union qui ne serait pas entourée des garanties, préalablement acquises, de sérieux dévouement et d'inaltérable affection auxquelles sa fille chérie avait droit.
Si telle fut, comme on n'en saurait douter, la réponse de la princesse, il devient dès lors facile de pressentir la nature de la réplique à laquelle elle donna lieu. Efforts pour justifier la précipitation d'une démarche représentée comme honorable en ellemême; protestations de gratitude, à raison d'un bonheur passé, dont le souvenir pouvait se concilier avec la perspective d'une union nouvelle ; éloges prodigués à la jeune fille, devenu l'objet d'une recherche qu'inspiraient des sentiments qui jamais ne se démentiraient; instances réitérées, promesses solennelles; rien ne fut épargné auprès de la princesse pour qu elle consentît à entrer dans les vues de celui qui déclarait se confier en sa bonté et en sa précieuse intervention.
Louisede Coligny, qui avait toujours fait preuve d'une extrême bienveillance pour son cousin, crut à ses protestations, à ses
promesses, céda enfin à ses inslances, et parla à Elisabeth. Elle Téclaira de ses appréciations , de ses conseils ; en la laissant d'ailleurs parfaitenaent libre de se prononcer comnie elle croirait devoir le Faire sur la grave question qu'elle lui soumettait.
Elisabeth avait alors dix-sept ans. Emue de la communication que sa mère venait de lui faire, en rengageant à mûrement réfléchir, avant de rien décider, elle déféra sans peine à une invitation dont elle comprenait à merveille la portée.
Non moins pieuse que douce, alliant la bonté et la droiture du cœur aux perceptions d'une saine intelligence, et la défiance d'elle-même à la foi en une direction suprême, Elisabeth était habituée à subordonner ses sentiments, ses pensées et ses actions à la grande loi du devoir envers Dieu. Dès lors, quoi de plus simple et de plus salutaire pour elle, que de se recueillir devant Celui qui sonde les cœurs et les éclaire! Trop judicieuse, et moralement trop ferme, toute jeune qu'elle était, pour céder à un entraînement irréfléchi ; trop modeste et trop pure pour se laisser séduire par les décevantes perspectives de la mondanité; trop loyale et trop aimante pour unir son sort à celui d'un homme qu'elle ne jugerait pas complètement digne de son estime et de son affection, n accorda-t-elle sa main à Turenne, que parce qu'elle se fiait à des sentiments dont il lui démontrait la sincérité? Vit-elle, en un mot, dans le bonheur que sa cousine, Charlotte de Lamarck, avait goûté, durant son union avec le vicomte, un gage de celui dont elle pourrait jouir à son tour? La vérité nous semble devoir se rencontrer dans la solution affirmative de ces questions.
Lorsqu'Ëlisabeth, épanchant son cœur dans celui de la princesse, eut déclaré accueillir le projet d'union dont il s'agit, Louise de Coligny s'adressa à Maurice de Nassau, en mère qui ne doutait point de l'assentiment qu'il donnerait à la réalisation de ce projet.
LOUISE DE COLLGNY. 313
«Monsieur raon fils, lui écrivit-elle, le 10 septembre 1594 *, «j'ay esté extrêment aise de recevoir de vos lettres par Maudréa court. J'avois esté, tout depuis mou partement en ceste attente. « Vous croyez bien , je m'en asseure, combien les nouvelles de «Groningue m*ont esté agréables et combien j'en ay loué Dieu de «bon cœur. Le roy me fit cest honneur de m'en mander les « premières nouvelles. Vous entendrez par les lettres de M . Cal vart « la résolution que le roy a prise pour vos affaires. — Croyés «que M. de Bouillon a bien envie d'entrer en campagne et qu'il a désire infiniment de servir si bien avec vous et messieurs les «estais, qu'à jamais vous soyez inséparables; et, pour vous rendre (Tcertayne preuve de cela , il m'a faict entendre le désir qu'il a «de prendre alyance avec vous, enespousantvostresœurYsabelle «(Elisabeth). C'est une alyance que je l'ay assuré que, de voslre «costé, vous auriez extrêmement agréable, et que vous en «senliriés fort honoré ; comme, à la vérité, c'est le seigneur de «France le plus estimé et le plus digne, et accompagné de si «grands mérites, que ses amis et ses ennemis mesmes publient «ses louanges. Il m'a priée d'en sonder vostre volonté, de- «vant que lui-même vous en escrive. Je vous supplie donc «me la faire entendre, afin que, si vous trouvez bon ceste « recherche, il vous fasse luy mesme sçavoir combien il le désire ; «et vous suplye de tenir cecy fort segret, d'autant que, si le «mariage a de se faire, le moins que l'on en peut ouyr parler «c'est le meilleur; d'autant qu'il se trouveroit des personnes qui « ne demanderoient pas mieux que de le traverser, pour empes- « cher tousjours l'union des gens de bien ; et je vous suplye donc «de m'envoyer incontinent un lacquais, pour en sçavoir vostre « intention. — Cela, si se faict, retardera mon retour ; mais pour «une si bonne occasion et si advantageuse pour vostre maison,
' Archives de la maison d'Orange'Nassau, n^ 2247.
<r je ne plaindrai point de me priver, encore pour quelque temps, «de voir vostre petit frère, l*estimant très bien, puisque luy «faites rhonneur d*en avoir tant de soing, comme me le mande (K M. de Dommarville^ et comme je voy bien par ses lettres qu*il «est extrêmement content d'estre près de vous. Je vous suplye flfde le vouloir toujours bien aimer, et l'exhortes bien de se <c rendre honneste homme, durant mon absence. Mandez-moy si «vous désirez d'avoir quelque chose d'icy ; et, encore un coup a je vous suplye que bientost j'aye vostre réponse. »
Vingt-quatre jours s'étaient écoulés sans que la princesse eut reçu une réponse de Maurice, lorsque, le 4 octobre, elle crut devoir lui expédier une nouvelle missive, qu'accompagna une lettre du roi 2, et que suivirent, les 5 et 6 du même mois, deux messages des ducs de Moutpensier et de Bouillon '. Forte du concours qu'elle trouvait dans l'approbation du souverain, ainsi que dans celle du plus proche parent d'Elisabeth, en la ligne maternelle; et, de plus en plus rassurée sur les sentiments du duc de Bouillon, elle insista sur la nécessité d'une réponse à sa communication précédente, et, en outre, signala une démarche qui concernait Charlotte-Brabantine.
«Monsieur mon fils, disait-elle à Maurice^, M. de Bouillon (( despesche exprès ce gentilhomme vers vous, pour vous advertir « de la recherche qu'il fait de vostre sœur Ysabelle, vous suplier « de l'avoir agréable, et que, par son retour, vous nous en «envoyés vostre consentement. — Il n'est point de besoin de «vous dire de son mérite, le rang qu'il tient en ce royaume, et
* Gouverneur d'Henri-Frédéric.
* Du 4 octobre 1594 (Archives générales du royaume de Hollande). ^ Archives générales du royaume de Hollande et Archives de la
maison d'Orange-Nassau^ n® 2204.
* Archives de la maison d* Orange-Nassau^ n» 2247. — Archivefi gé^iérales du royaume de Hollande.
((Combien vostre sœur sera heureuse avec un tel seigneur. Si «c'est chose que vous ayez agréable, je n'ay pas estimé devoir «escrireà messieurs des Estais, puisque vous estes sur les lieux, «pour leur en pouvoir communiquer; ce qui me semble que «vous devez faire. J'en escris seulement à M. de Barnevelt, afin «que, par le retour de ce gentilhomme, j'en sache leur résoluce tion, avec la vostre. Vous verres par les lettres du roy et «celles de M. de Montpensier, comme c'est chose qu'ils désirent «de moy et d'elle. Nous ne voulons consentir qu'à ce qui sera «trouvé bon par vous et messieurs des estats, mais nous nous «assurons bien que vous ne pouvés sinon avoir très agréable «une telle alyance. Faites-nous en donc bientost sçavoir vostre «volonté, car il est besoin que le mariage s'achève promptement, «et je le désire plus que personne, parce que mon retour dépend «delà. — Vostre sœur Brabantine est aussi recherchée par «xM. de Koh^n, et la mère le désire fort; mais l'âge de lui et «de l'autre me donneront bien le loisir de la ramener encore «avec moy. Toutefois, vous me manderés aussi, si vous plaist, «vostre volonté et celle de messieurs des estats ; car je pense «bien que, devant que je parte, la mère en voudra avoir « assurance. Pour le moins jugerés-vous que mon voyage aye «esté bien employé, puisque vos sœurs y ont trouvé de si bons «partis. — Je m'en vais aller, dans peu de jours, à Chastillon, «pour achever mes affaires avec madamede Chastillon et monfrère, «en attendant de vos nouvelles. Delà nous irons à Sedan, pour «faire le mariage de Sedan. M. de Bouillon me promet de me «rendre sûrement en vos contrées. — Monsieur mon fils, ce «m'est un extrême contentement du soin que M, de Dommar- «ville me mande que vous avés de vostre petit frère. Il m'écrit «vous avoir parlé de la compagnie du feu prince d'Espinoy pour «luy : je vous supplie, si c'est chose que vous trouVrés à propos, «comme à mon avis elle est, de la luy faire avoir. — On me
316 LOUISE DE COLICNY
« parle d'acheter une belle lerre pour luy, qui est Tévesché de «Coutances, près de demie lieue d'un port de mer, en Normandie. (I Ledit port n'est pas de Févesché ; mais il est à un pauvre d gentilhomme qui serait bien aise de me le vendre quand (j'aurois) a la terre. Mais il faudrait qu'il plût à messieurs des estats donner « à vostre petit frère une des obligations du roy, de trente mille aécus, que sa majesté prendrait en paiement, pour la vente à « perpétuité de ladite terre, qui est de son domayne et qui est «engagée pour vingt mille écus, que je rachèterai de mon bien, a et donnerois les vingt mille écus, pourvu que je fusse assurée «qu'il plût à messieurs des eslats dem'accorder cette obligation «de trente mille. Je vous supplyed'y adviser. Parlez-en, si vous ccplaist, à messieurs de Buzanval et de Dommarville: ils vous f diront ce que c'est. Vous en parlerez aussi à M. de Barnevelt, a à qui j'ai escrit. Il me semble qu'ils n'auraient point mal «employé leurs trente mille écus, d'estre assurés d'un port de « mer, en France, au païs de Normandie. — Je remets toutes «nouvelles à cest honneste homme, etc., etc. j>
A sept jours de là, une nouvelle lettrede la princesse à Maurice (11 octobre 1594) portait*: «Monsieur mon fils, le sujet de « cesle dépesche est de si grande importance pour le service de «messieurs des estats et pour le particulier de vostre maison, que «je m'assure que ce gentilhomme vous sera le bien-venu. Aussi «vous assuré-je qu'il vous est tant affectionné que, lorsque je lui «ai fait entendre l'intérêt particulierde vostre maison, encefaitrci, «c'est ce qui lui a fait entreprendre plus gaiement ce voyage. Il « vous plaira donc lui faire bonne chère ; et parce que les coffres «du roy sont, pour ceste heure, mal garnis d'argent, et qu'on ne «lui en a pas donné beaucoup : si, d'aventure, par un séjour de «delà, il venait à en avoir affaire, je vous supplie lui en faire
* Archives de la maison d'Orange-Nassau, n® 2247.
«bailler; mais j'espère que vous le depescherez si promptement, «qu'il n'en sera point de besoin. — Il vous dira d'autres parti- «cularités dont je l'ai chargé et vous fera entendre comme je «suis attendant vostre réponse pour le mariage de vostre sœur. «Cela fera que mon voyage sera plus long que je n'a vois espéré ; «mais je n'en suis pas marrie, puisque c'est pour un si bon «sujet, et que je sçay, par ce que m'en escrit M. de Dommar- « ville, le soin, que, en mon absence, il vous plaist prendre de «vostre petit frère, et mesme comme vous lui avez fait avoir «la compagnie du feu prince d'Espinoy, dont je vous remercie «bien humblement. Plus vostre frère sera avancé, et plus il aura «de moyens de vous faire service. Je remets toutes nouvelles au «sieur de Vaufin ; et, pour fin , je vous supplie de me conserver t vostre bonne grâce, etc., etc.»
Deux jours avant celui où elle traça ces lignes, Louise de Coligny avait eu la satisfaction d'assister, le 9 octobre, à la célébration du mariage de sa cousine, Mademoiselle d'Andelot, au Louvre, sous les auspices et dans la propre demeure de Madame, sœur du roi. Bientôt cette solennité servit de prétexte à un clergé intolérant, dont rien n'arrêtait l'audace, pour faire entendre au roi une protestation contre l'exercice du culte réformé, que patronait Catherine de Bourbon. Voici, en effet, ce que P. de l'Estoile^ rapporte à cet égard : «Le dimanche, 16 octobre 1594, M. le cardinal de Gondi, «accompagné de quelques-uns du clergé, vint faire plainte au «roy des presches que Madame sa sœur, faisait faire à Paris ; «et que ce qu'on trouvoit estrange en cela, estoit qu'elle faisdit «prescher dans le Louvre, qui estoit la maison de Sa Majesté. « Auquel le roi respondit qu'il trouvoit encore plus estrange de «ce qu'ils étoient si osés de lui tenir ce langage, en sa maison,
* Journal^ éd. nouvelle, t. 6, p. 236.
(c et mesmes de Madame, sa sœur : toutefoiSy qu'il ne luy avoit «donné cesle charge, et qu'il parleroit k elle. — Plus, lui parce lèrent des mariages qu'on y faisoit, supplians Sa Majesté d'y a pourvoir ; lequel fit responce, qu'il ne sçavoit que c'estoit que «cela. Alors un gentilhomme qui estoit près de Sa Majesté, luy «dit que, à la vérité, il s'en estoit fait un, et qu'il n'en sçavoit « que cesluy-lk ; mais que c'estoit une chose faicte. Puisque c'est «faict, dit le roy, quel ordre voulez-vous que j'y donne? Qu'on «ne m'en parle plus. — C'estoit maJamoiselle Dandelot qui ce avoit été mariée chez Madame, dans le Louvre, le dimanche «pré(^ent, 9** de ce mois, oii on avoit faict le presche public, à (chuis ouvert ; ce que le roy sçavoit bien *.»
Opposant un juste dédain au\ grossières attaques dont elle était Tobjet, Catherine de Bourbon maintint avec fermeté la célébration du culte réformé dans sa demeure.
Louise de Coligny, non moins ferme que Catherine, dans la profession de sa foi religieuse, continua d'assister aux exercices qui avaient lieu chez cette princesse, et à ceux qui lui étaient
* Trois ans plus Lird, se passa un autre fait que P. de l'Étoile rapporte en ces termes : cen ce mois d'août 1597 s'assemblèrent à Paris, «jusqu'à 50 ou 60 femmes d'icelles qu'on appeloit dévoles, qui cou- « raient par la ville et se plaignaient des presches qu'on faisoit, au logis «de Madame, disant que tous les maux que nous avions en procédaient. « Elles furent chercher M. le procureur-général , puis s'en vinrent au «parquet des gens du roy, au palais, qui les renvoyèrent à M. de Paris, «leur évesque. Après cela elles se transportèrent au logis de M. le pre- «mier président, auquel elles firent leurs plaintes; et lui, eut réponse «fort à propos, car il leur dit qu'elles luy envoyassent leurs maris, afin « de leur faire commandement de les tenir enfermées dans leurs maisons, «et qu'elles ne courussent plus les rues, comme elles faisaient. Une des « principales de ceste bande estoit la femme du médecin Martin. Entre «autres griefs, elles alléguèrent qu'on avait donné l'aumône de chair «publiquement, à la porte de Madame^ le jour de la Nostre-Dame, qui «estoi un vendredi. On les disait suscitées par quelques ecclésiastiques % mal contens de cesle liberté de presche que faisait Madame, p
toujours accessibles dans les réunions des membres de l'église réformée de Paris.
• En ce qui concerne ses relations avec celte église, il est d'un haut intérêt de constater que le plus ancien des registres de baptême, tenus par des pasteurs qui la desservaient* portait, au début de son premier feuillet, cette mention : ce Le XI novembre a 1594, fut baptisée Louyse, fille de messire Georges de Glermont, «marquis de Galande, et de dame Marie Clautin, sa femme, préasentée au baptême par messire Henry, s"* de Rohan, et dame d Louyse de Coligny, veufve de monsieur le prince d'Orange.»
Nous reproduirons plus loin quelques autres actes de baptême dressés par les pasteurs de l'église réformée de Paris, dans lesquels on verra figurer encore, comme marraine, la princesse d'Orange.
Une invariable dignité morale alliée à une exquise délicatesse de sentiments, était l'un des traits saillants du caractère de Louise de Coligny. Toujours aimable et bienveillante, dans le cercle des relations qu'elle entretenait, à la cour, avec divers personnages recommandables, et surtout avec ceux dont le dévouement au roi et à Catherine de Bourbon lui était connu, elle se montrait inflexible dans la juste réprobation qu'encouraient, à ses yeux, certaines individualités, sur le coupable passe desquelles on semblait jeter par trop complaisamment le voile de l'oubli. De ce nombre était la duchesse de Montpensier qui ayant, à l'issue des excès de la ligue, dont elle avait été l'instigatrice, réussi, on ne sait comment, à imposer sa présence au roi et à sa sœur, se prélassait, à la cour, comme si ses récents méfaits ne l'eussent pas rendue indigne d'y figurer.
Dès lors, rien de plus naturel que le fait suivant, rapporté par P. de l'Estoile 2 : « Le 18 septembre 1594 , Madame la
* Voy. Appendice, n'> 13.
* Journal, dernière édition, t. 6, p. 228.
o( princesse d'Orange, aianl trouvé dans la chambre de madame, G sœur du roy, la duchesse de MoDtpensier, en sortit aussitôt, ael se retira, disant tout haut : qu'il ne lui estoit pas possible de t voir de bon œil un de ceux et de celles qui avaient été cause cde la mort du feu roy (Henri III), parcequ elle estoit Françoise «et aimait les François.»
La duchesse de Montpensier payait si bien d'audace, à la cour, que P. de l'Estoile ajoute à l'anecdote précédente celle que voici*: f Ce jour (12 octobre 1594), madame de Montpensier, «estant en la chambre de Madame, y eut un gentilhomme, «auquek après que le sieur de Grillon eut dit deux ou trois (( mois à l'aureille, vint à ladite dame de Montpensier et lui dit : < a Madame, vous ne sçavez pas ce que M. de Grillon me disoit, f atout à ceste heure, à l'aureille ? il me disoit que c'estoit vous a «qui aviez tué le feu roy, et que je vous tuasse. — J'estois trop « «peu forte pour le faire, luy répondit-elle, mais de dire, que je « «n'en aye esté bien aise, je vous le confesse tout haut, et l'ad- « « voue, en bonne compagnie i> i> — dont chacun demeura étonaé, «et principalement, qu'avec toute son impudence, on la voioit « mieux venue chez le roy et chez madame, qu'aucune autre «dame et princesse de sa qualité. 2>
A ce moment même, Ph. de Mornai, se trouvant à Paris ^ s'était empressé d'y visiter la princesse d'Orange, de laquelle il avait reçu l'accueil le plus flatteur. Sous l'impression d'un tel accueil, il adressa à son ami Buzanval ces paroles émues*: « ce m'a esté un singulier plaisir de voir Madame la princesse «d'Orange. Je tâche de mériter sa bonne grâce, si non par «mérites au moins par services, en recognoissant peu qui lui
* Journal, dernière édition, t. 6, p. 237.
* Mém. et corresp. de Ph. de Mornai, éd. de 1824, t. 6, p. 97. LeUre du 16 octobre 1594.
«ressemblent, en ce temps. Aussi elle est née d'une souche, et aentée en ime aultre qui ont monstre plus de vertus en nos a jours.])
Ces lignes furent trois semaines plus tard suivies de celles-ci ^ : «Je ne peux certes parler ni à elle, ni d'elle, que la mémoire «du père et du mari ne me touche le cœur; tant Tobligation «que nous leur avons tous, m'est récente; mais particulièrement «la considération de sa propre vertu, autant digne de l'ung et «de Taultre, que ce misérable siècle s'en rendit indigne. Je «croy que, la voyant, elle vous témoignera que j'ay obtenu « quelque part en sa bonne grâce. j>
Louise de Goligny, ainsi que nous Tapprend Mornai*^, venait alors de partir, «pour aller faire ses affaires à Ghâtillon.D
Toutefois, elle n'était partie, qu'après avoir reçu de Maurice de Nassau, l'assurance formelle qu'il consentait au mariage de sa sœur avec le duc de Bouillon , et, des États généraux des Provinces-Unies, une approbation et un hommage qui la satisfirent pleinement, car leur dépêche officielle, en date du 2 novembre, portait * :
(( Madame, aiant entendu par une lettre que nous a escrite «M. le duc de Bouillon, par un gentilhomme exprès de sa part, «la recherche qu'il faisait à Son Excellence^ de Mademoiselle « Elisabeth de Nassau, sa sœur, et depuis sçue que l'intention « de Sa dite Excellence, pour son regard, estoit d'y consentir, «nous vous avons bien voulu advertir que nous aurons aussy « ceste allyance fort agréable, pour le bien de la cause commune
* Mém. et corresp. de Marnaiy éd. de 1824, t. 6, p. 101. Lettre du 8 novembre 1594.
* Lettre précitée du 8 novembre 1594.
' Archives générales du royaume de Hollande^ registre des dépêches relatives aux affaires de France, de 1585 à 1595.
* Maurice de Nassau.
Si
Qt et des ambedeux maisons, s'il plaist à Dieu permettre qu'elle « ayt soQ eflect, ainsy qu'espérons ; d'aultant que nous nous « assurons que Vostre Excellence s'est employée et entremeslée, «en ce faicl d'une sage prévoyance et singulière affection qu'elle «porte au bien de la maison, dont vous remercions, et prions, (c Madame, qu'il vous plaise encore continuer ceste mesme bonne «volonté en général et particulier, en toutes occurences, selon « la confiance qu'en avons ; et pourra Vostre Excellence s'assuarer que nous serons toujours très prompts pour luy complaire, « partout où l'occasion se pourra présenter, d'aussy bon cœur, «que nous prions le Créateur, Madame, de vous octroyer en a santé, longue et bienheureuse vie. »
«de Vostre Excellence bien affectionnés amys,
« Les États généraux des provinces-unies des païs-bas
«à la Haye, en hollande, ce 2* jour de novembre 1594.»
Restait à obtenir le consentement du comte Jean-fe- Vt'eux, oncle d'Elisabeth. Toujours pleine d'égards pour lui, la princesse d'Orange lui écrivit, du château de Châtillon-sur-Loing, le 22 novembre*.
«Monsieur mon frère, je croy que vous n'estes à sçavoir la «recherche que M. le duc de Bouillon, mon cousin, faict de «vostre alyance, par le désir qu'il a que vous et tous les parens «de ceste maison ayés agréable qu'il épouse ma fille, madamoy- « selle Elyzabeth de Nassau, vostre niepce. J'en ay adverty mon- «sieur le comte, mon beau-fils, il y a déjà quelque temps, et «crois qu'il n'aura failly de levons faire entendre, comme à celuy «qui tient lieu de père à tous les enfans de ceste mayson. — «Maintenant je vous diray que je viens de la court, où le roy «luy a faict l'honneur, recognoissant celuy qu'elle a de luy
* Archives de la maison d'Orange- Nassau, u9 2204.
capparlenir, de prendre soin de ce qui luy touche, et m'a dit «qu'il desirait et approuvait fort ce mariage, comme aussy «M. le duc de Montpeusier l'a fort agréable, comme je croy que «vous verres bientost par les lettres qu'il vous en escrira. Il «reste, Monsieur mon frère, que nous en ayons àceste heure, « vostre consentement. Je me promets que ce sera chose qui vous «sera agréable, recognoissant combien ce parti-là est avantai( geux pour ma fille ; car, pour la personne de mondit sieur de c Bouillon, et les belles qualités qu'il possède, nul plus que vous c ne les peut recognoistre. Quant à sa réputation en ce royaume, « elle est telle et sy grande, qu'il n'y a princesse qui ne se feust f sentye très heureuse de l'espouzer. De ses moyens, ils sont aussy «beaux et grands que de seigneur qui soit en france; et est «en vouionté de faire tous les advanlages qu'il pourra à ma «fille ; de fasson que, l'aymant comme vous faytes, je m'asseure «que vous ferés cest honneur de vous resjouir du bonheur que «Dieu luy présente, et que jugerés que mon voyage en ce « royaulme ne luy aura point été inutile. Vous m'advertirés donc, «sy vous plaist, de vostre intention, car elle est bien résolue de « ne consentir qu'à ce qu'elle saura qui vous sera agréable. — «M. de Bouillon luy a mandé qu'il vous a voit dépesché un «gentilhomme pour sçavoir vostre volonté*, laquelle il se pro- «met bien qui sera conforme à la syenne, sur l'amytié qui est «entre vous deux; mais tousjours ma fille et moy serons très « ayses qu'il vous plaise nous en escrire vostre intention, afin que «nous ne fassions rien qu'avec vostre volonté et consentement, « lequel attendant, nous vous suplyons de nous conserver vostre «bonne grâce, et moy, Monsieur mon frère, vous suplye que «me teniés tousjours pour vostre bien humble et obéissante «sœur.»
* Lettre du 10 novembre 1594. Archives de la maison d'Orange- Nassau, n^ 2204.
L'Électrice palatine, Louise-JulieuDe de Nassau, joignit ses instances à celles de sa sœur Elisabeth, de la princesse d*Orange et du duc de Bouillon, auprès du comte Jean, pour le déterminer à approuver le pi*ojet d'union de sa nièce avec le duc^.
Le séjour de la princesse d*Orange au château de Chàtillon, où se trouvait son jeune neveu, Henri de Goligny, fut, de tous points, favorable à ce digne fils de François de Chastillon et de Marguerite d'Ailly. Le cœur de Henri, comme celui de l'excellent père qu*il avait prématurément perdu, était largement ouvert aux affections de famille. Aussi, en se trouvant journellement sous le toit maternel, aux côtés de la sœur de son père, apprit-il promptement à connaître et à aimer cette tante Louise, de laquelle il avait maintes fois ouï parler, alors que de graves circonstances la tenaient éloignée de la France. Il lui était enfin donné de la voir et de Ten tendre. La supériorité d*esprit de Louise de Goligny, la distinction de son langage, Taffabilité de ses manières, sa constante bonté, lui concilièrent tout naturellement Taffection de son neveu. Elle lui parla fréquemment du fils qu elle avait dû laisser en Hollande, de ce Henri-Frédéric qu'elle chérissait. Il se rapprochait, disaitelle, de lui par son âge, par son caractère, par son attachement filial, par ses aspirations : aussi ne doutait-elle pas que les deux cousins, dès qu'ils pourraient se voir, ne se convinssent entièrement et qu'une franche amitié ne s'établit entre eux. Cette perspective, qui ne souriait pas moins à la tante qu'au neveu, se transforma, à trois ans de là, en une touchante réalité, que fera ressortir la suite de notre exposé.
Le règlement d'affaires entamé entre les deux belles-sœurs nécessitait, pour sa solution définitive^ certains délais. La princesse, après avoir adressé à sa fille, l'Électrice palatine, une
* Lettre du 15 décembre 1594. Archives de la maison d'Orange^ Nassau^ n^ 2204.
lettre, dont nous entendrons bientôt celle-ci parler au comte Jediù-le-VieuXy revint à Paris, d'où elle expédia, le 10 décembre au comte Guillaume de Nassau, ^ une missive, prouvant avec quelle sollicitude elle veillait, de loin, sur la tenue régulière de la maison de son fils, et sur le maintien des bonnes relations de Maurice de Nassau avec le roi de France, dans la confiante intimité duquel elle vivait, et à la bienveillance duquel elle voulait, avec juste raison, que Maurice répondit par ses procédés, « Monsieur mon neveu, disait-elle, si je ne vous escris souvent, a ne pensés pas que, pour cela, vous soyés moins en ma mémoyre, «car je vous ayme et honore, de toutes les puissances de mon « âme. Vous sçaurés par ce porteur tout ce qui se passe pardeçà. «Je l'envoie pour estre près de vostre cousin et avoir la charge «de toutes ses affaires, car je sçay que vostre dict cousin n'en «prend pas beaucoup de soing: et cependant vous sçavés com- «bien il est nécessaire que, en une maison telle que la sienne, «il y ait quelcun qui ayt l'œil sur tout; autrement, il s'y fait «un estrange ménage. Je recognois la fidélité, l'affection et la «capacité de Torsay, comme faict vostre cousin ; et luy et moy «avons jugé, avant mon partement, qu'il n'y avait personne plus «propre pour ceste charge. Je vous supplie donc, Monsieur «mon neveu, de conseiller à mon fils d'autoriser ledit sieur de «Torsay en sa maison, afin que, soubz luy, il en ayt toute la «conduite; car, s'il n'est autorisé de son maistre, vous sçavés «qu'il est impossible qu'il le puisse bien servir. Il faut que je «vous prye d'une aultre chose : c'est de tancer, mais je dis à bon «escient, monsieur le prince, mon beau-fils, de ce qu'il n'escrit « point au roy, mesmement quand il se passe chose remarquable, «comme a esté ce combat dernier; car Sa Majesté, à l'heure que «je vous parle, n'en sait pas bien encore les particularitez. Vous
* Archives de la maison d^Orange-Nassau^ n^ 2247.
une sçauriés croire combien cela luy serviroit, si, par ses lettres, Qt il communiquait avec le roy ; car Sa Majesté m'a dit, plusieurs flcfois : — « Si vostre beau-fils m'escrivoit et me mandoit en quoy « il a besoing de mon assistance, je ferois plus pour luy, et ajoua teroit plus de foy à ce qu'il m'escriroit, qu'à tout ce que ce j'apprends d'ailleurs. Mais c'est une estrange procédure, et est-il a seul, au monde, ayant l'accès qu'il a auprès de moy, et moy (rayant l'intérêt que j'ay à la cause qu'il défend, qu'il ne me ce tienne point averti de ce qu'il faict et de ce qu'il désire de <moy....> — Je luy en escris un mot, mais je vous supplie de ce luy en faire de bonnes leçons, et à vostre cousin aussi, et qu'il <t caresse les français. — Je me remets de tout le reste à M. de ccTorsay, et prie Dieu, etc., etc.»
Au milieu de ses nombreuses préoccupations, la princesse d'Orange ne perdait pas de vue le sort de sa belle-fille Flandrine de Nassau, qui se trouvant en France, depuis son bas âge*, avait été naguères violemment soustraite, par les menées d'inlolérans catholiques, à la direction éclairée et affectueuse de sa cousine. Madame du Paraclet, et livrée aux mains despotiques d'une abbesse dont les efforts tendaient à la faire entrer irrévoblement dans la vie monastique.
Cette abbesse était parente de Henri de Bourbon, duc de Montpensier. Louise de Coligny qui soutenait de bons rapports avec celui-ci, le pressa vivement, comme le pressa, de son côté, l'Électrice palatine, d'user de son influence auprès de ladite abbesse, pour qu'elle cessât de peser sur la volonté de Flandrine ; mais la débile jeune fille, séquestrée et obsédée par cette femme
* Nous avons fait connaître ailleurs les circonstances dans lesquelles Flandrine de Nassau fut de bonne heure confiée, en France, aux soins de Madame du Paraclet, cousine et intime amie de Charlotte de Bourbon, sa mère (voyez notre publication intitulée : Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange^ 1 vol. in-S». Paris).
altière, s était déjà si docilement courbée sous son joug, qu'elle se déclara résolue à n'avoir d'autre vie que celle du cloître. Le duc, en faisant connaître la résolution de Flandrine annonça qu'il ne se prononcerait sur son adoption, ou sur son rejet, que dans un sens conforme aux déterminations de la princesse d'Orange et de Maurice de Nassau.
Il écrivit, en effet, le 23 avril 1594 , à ce dernier * : « Je
cvous avois, il y a quelque temps, dépesché un gentilhomme «exprès pour vous faire entendre comme Mademoiselle Fiance drine, vostre sœur et ma cousyne, m'avoit instamment pryé de «la vouloir faire religieuse, et avec tant de recherche et conti- «nuelle poursuyte, que Madame de Sainte-Croix, ma tante, luy ce a donné le voile blanc ; mais voulant, à ceste heure, se rendre «du tout professe qui seroit s'obliger du tout à estre religieuse, «je ne luy ay voulu permettre, que je n'aye, premier, sçeu vostre «sentiment et intention et celle de Madame vostre belle-mère, «vous supplyant bien humblement encore par ceste-cy, vouloir «envoyer vers ma dite cousine, vostre sœur, quelcun qui vous «puisse entièrement et fidèlement rapporter sa volonté et luy «faire entendre la vostre, à laquelle, et en toutes autres choses, «je me conformeray, comme celuy qui, par les effets, veut méri- «ler la qualité. Monsieur, de vostre bien humble et obéyssant «allié, à vous faire service. — Henri de Bourbon.»
Vainement Flandrine, à peine âgée alors de quinze ans, prélendait-elle adopter de son plein gré, la vie du cloître : elle ne put à cet égard convaincre, ni la princesse d'Orange, ni l'Électrice palatine 2, ni Maurice, qui ne voyant en elle que l'inconsciente victime d'astucieuses obsessions^, firent tout ce qui
* Groen van Prinsterer, Corresp, 2® série, t. i^^. p. 266.
* Lettre de rÉlecteur au comte Jean, du 3 janvier 1595 (V. Appen^ dicCy n» 14).
' Voir, sur ce point, le n» 15 de V Appendice,
328 LOUISE DE COLIGNT.
dépendait d'eux pour Ten affranchir désormais, la rendre, en quelque sorte, à elle-même, et la détourner de son imprudente résolution. Ils eurent la douleur de voir leurs efforts demeurer infructueux, et les menées d'un tenace bigotisme aboutir triomphalement à Tasservissement spirituel de Flandrine qui, dans son aveuglement, n'avait su comprendre ni leurs généreux sentiments, ni leur dévouement à ses véritables intérêts. Ils déplorèrent sa faiblesse et plaignirent son sort, sans que jamais, du reste, leur affection pour elle subît, depuis lors, la moindre altération.
Au début de Tannée 1595, la princesse d'Orange revint à GhâtilloD-sur-Loing, pour y procéder, avec sa belle-sœur, à un règlement d'affaires définitif. Ce règlement fut conclu, et aux terme d'un acte authentique du 2& janvier de ladite année ^, les « terres, seigneuries et châtellenies de La Mothe et du haut de «Chasteauregard, furent, moyennant une somme déterminée, «délaissés à la princesse 2>, qui bientôt revint à Paris, satisfaite de la conclusion amiable à laquelle Marguerite d'Ailly et elle s'étaient arrêtées.
Louise de Coligny ne resta que peu de temps à Paris et reprit, avec Elisabeth et Brabantine, la direction de la Hollande, où il lui tardait de revoir son fils et, où elle eut la joie de le retrouver dans de favorables conditions de santé et d'activité.
Elle écrivit alors, de La Haye, au connétable^ : «Monsieur, «un des plus grands désplaisirs qui me pourroit arriver, estoît « de partir de France et de Paris, presque en mesme temps que «l'on vous y alendoit; car c'est un de mes plus affectionnés «souhaits, d'avoyr l'honneur de vous voyr pour vous tesmoigner «que l'absence, ny le temps n'ont rien diminué en moy du ser-
• Voir note authentique du 24 janvier 1595 {Archives de la maison d'Orange-NassaUy n® 2570).
« Bihl nat. mss. f. fr. vol. 10,239 fol. 56.
f Yice et du respect que je vous doy et que je vous veux à € jamais rendre. ... je nourris mon fils en ceste mesme volonté^ «etc., etc.»
Le retour de la princesse fut bientôt suivi d'une solennité à laquelle elle s'associa avec une affection maternelle dont elle voulait que chacune de ses belles-filles se ressentît : Tainée d'entre elles, Marie de Nassau, comtesse de Buren, que sa piété et l'élévation de ses sentiments lui rendaient particulièrement chère, épousa le 7 février 1595 , le comte Philippe de Hohenloe. De Thou*, en parlant de ses noces, dit: «Qu'elles furent célébrées «avec beaucoup de magnificence, dans le château de Buren, en «Gueldre, qu'il s'y trouva grand nombre de seigneurs d'Alle- « magne , et que les États firent des présents considérables à la «comtesse, en reconnaissance des obligations qu'ils avaient à son «père, à son frère et à son époux.»
A peine quelques semaines s'étaient-elles écoulées depuis le mariage de Marie de Nassau, que la princesse d'Orange se disposa dans l'intérêt d'Elisabeth, à retourner en France.
«Je suis», écrivait-elle, de La Haye, en mars 2, «pressée de «M. de Bouillon de lui mener sa fiancée. Il m'a mandé, le 18 de «ce mois, qu'il fera trouver icy la compagnie qu'il nous doit «envoyer pour nostre conduite; de façon que je fais estât de « partir le 22 ou le 23, aimant mieux retarder mes affaires par- «ticulières, que de relarder son contentement et l'empêcher «de s'acquitter du devoir de la charge de laquelle le roi l'a «honoré.»
Maurice de Nassau, qui ne pouvait accompagner sa sœur et sa belle-mère, pria celle-ci de la représenter, au mariage d'Elisabeth, et lui remit, à cet effet, un pouvoir des plus explicites^.
• Hist. univ.y tome 8, p. 571.
• Archives de M. le duc de la Trémoïlle.
• Archives de la maison d' Orange-Nassau^ u9 2205.
Lai solution désirée ne se fit pas attendre. La princesse étant arrivée avec Elisabeth à Sedan, il fut aussitôt dressé, au château de cette ville, un acte authentique, contenant les conditions civiles de Tunion qui allait se conclure^, et, le 16 avril 1595, Elisabeth fut mariée au duc de Bouillon.
Une lettre de la princesse à son neveu, je comte Guillaume, du 16 mai de cette même année, précise la date de la célébration du mariage 2. Elle lui écrivait de Sedan : a Vous avez déjà en- « tendu comme vostre cousine et chérubine a changé de nom, le ((16 du mois passé, et est à présent Madame la duchesse de «Bouillon, fort heureuse et fort contente, pour avoir un mari a qui, en toute sorte, lui rend preuve de la parfaite amitié qu'il a lui porte, comme plus particulièrement j'espère vous faire ence tendre dans peu de temps, espérant estre de retour, s'il plait a Dieu, en Hollande, au commencement de juin. Je vous supplie ce que je sois toujours conservée en vos bonnes grâces, et que avons aimiez et ayez toujours soin de vostre petit cousin qui, «un jour, vous fera service s'il plaît à Dieu.» .
Le comte Guillaume était digne de l'estime et de raffection que lui portait Louise de Coligny. Il avait pour elle un dévouement sans bornes, dont les quelques paroles que voici, précédant de peu de jours la dernière communication de la princesse, donneront une idée: « Madame •'^, il y a longtemps que je n'ay «reçu aucunes lettres qui me donnèrent plus de contentement «que celles qu'il a pieu k Vostre Excellence m'escrire,' par les- «quellesje voy que ny le long temps, ny la grande distance n'ont «nullement effacé ni amoindri tant soit peu ses faveurs accous- « tumées envers moi; ce qui m'oblige tant plus m'esvertuer pour
* Archives de la maison d* Orange- Nassau, n» 2205.
* Archives de la maison d'Or ange -Nassau, n^ 2247.
^ Lettre datée de Lewarden, 23 avril 1595. Archives de la maison d'Orange-NassaUy n» 2247.
«pour me rendre digae de ceste grâce; assurant Vostre Excelalence que, si bien les occasions me dénient le moyen à le «monslrer tousjours par effect, à tout le moins je ne céderai à «personne en bonne volonté et grand désir pour obéir et honorer «votre Excellence, que desirons très tous icy de revoir en ces «quartiers en bonne santé et disposition.»
Le 28 mai Louise de Goligny était à Paris avec Brabantine. Elle y retrouva Mornai , qui se disposant à envoyer son fils à Leyde, pour qu'il y passât Thiver, le lui présenta^, La princesse était trop attachée à M. et M™® de Mornai, pour ne pas promettre d*élendre sur ce jeune homme un bienveillant patronage, dont elle le savait digne, sous tous rapports.
Elle n'avait pas encore quitté la capitale, lorsque Brabantine lui communiqua ces lignes que la jeune duchesse de Bouillon venait de lui adresser ^ le 7 juin :
« Il faut que je confesse, chère sœur, que je ne t'aimai jamais «tant. Vous direz que je suis bien fort plaisante, de rendre mon «amitié plus grande, absente que présente : Il n'y a remède ; je «vous le dis comme je le crois. Vos actions m'assurent plus que «jamais que vous m'aimez ; et pourquoi ? c'est en rendant «l'extraordinaire de ce qu'apporte le séjour de Paris, apportant, «non pas du tout un oubli, mais une si grande n^ligence à « témoigner à ce que l'on aime le souvenir perpétuel que l'on en « a ; et vous, tout au contraire, bonne sœur, vous prenez cette «peine-là pour me contenter. Je la loue et l'estime à un prix «infini. — Je vous écris, en ayant reçu la vôtre par le moyen «de Rosel. Monsieur mon mari a dépéché son laquais, devant «qu'il soit parti pour aller à Mouzon, et m'a dit que je ne le
* Lettres de Mornai à Buzanval et au duc de Bouillon des 27 avril , 25 et 28 mai 1595. Mém. et Corresp, de Mornai, éd. de 1824, tome 2, p. 557, 563, 564.
* Archives de Af . le duc de la Trémoïlle,
«fisse guère attendre; mais le moyen de ne vous parler point? «Ce sera donc avec hâte, pour avoir écrit une fort longue lettre
«à Madame ma belle-mère Mon cœur, voilà ce que je te
«dirai, pour ce coup* Aimez-moi bien, et ne perdez point la «créance que vous m*avez assuré avoir, quej*en faisais de même. « Mes actions ne vous détourneront point de le croire, en vou- « lant plaire du tout à vous le témoigner, Adieu, je vous baise mille «fois les mains : croyez que vous êtes toujours en ma pensée.»
Cette charmante lettre, qui fut suivie d'une foule d*autres, à la lecture desquelles s'attachera un intérêt toujours croissant^, donne déjà, à elle seule, une idée des affectueux sentiments et du gracieux langage d'Elisabeth de Nassau. On aime à y saisir, dans sa pureté, un reflet de la bonté de cœur et de la délicatesse d'esprit de la femme éminenle qui exerça une si heureuse influence sur la direction morale et intellectuelle des jeunes filles dont elle fut la seconde mère.
On peut induire d'un document officiel, que le retour de la princesse d'Orange et de Brabantine en Hollande n'eut lieu que vers la fin de juillet 1595. On lit, en effet, dans le recueil des résolutions prises par les Etats généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas, à la date du 31 juillet 1595^ la mention suivante: «Il est député un membre de chaque province, pour complice raenter Madame la princesse revenue de France.»
Le 22 août, la duchesse de Bouillon ne savait encore rien du retour de sa belle-mère et de sa sœur.» «Je désire bien «savoir», écrivait-elle alors à Brabantine', «votre arrivée en
• Voir entr'autres lettres écrites par Elisabeth de Nassau, duchesse de Bouillon, à sa sœur Brabantine, celles des 7 juillet, 22 août, !«• septembre, 2 octobre, 10 octobre, 2 décembre 1595, et du mars, 25 avril, 4 juin 1596 {Archives de M. le duc de la Trémoille).
• Archives générales du royaume de Hollande, ' Archives de M. le duc de la Trémoille.
€ Hollande; mais n'oublie point, je t'en prie, mon cœur, de me «mander ce que l'on dit de moi, et principalement de certaines ((personnes. Dites à Monsieur mon frère ^^ qu'il ne vit pas assez «librement avec moi* Eh quoi! Ses lettres sont aussi retenues «que s'il ne m'avait guères vue ; après, il n'en est point assez «libéral de ses lettres. Si je le pensais à La Haye, je lui écrirais ; «mais je n'ai que bien peu de loisir. Il n'y aura que Madame «ma belle-mère et vous (à qui j'écrirai, cette fois), et, si puis, «un petit mot au cher petit frère.r>
Informée enfin de l'issue favorable du voyage de la princesse et de Brabantine, Elisabeth écrivit le i®"* septembre, à cette dernière 2; ce Ma chère sœur, je me réjouis infiniment de vous «savoir heureusement arrivée, mais non point en comparaison «de l'afiliction que je reçois de vous savoir si éloignée de moi.]>
L'éloignement dont s'affligeait Elisabeth ne devait pas être de longue durée, ainsi qu'on le verra ci-après.
' Maurice de Nassau.
* Archives de M. le duc de la TrémoUle.