CHAPITRE IX
Charlotte de Lamarck à Sedan. Détails divers. — Elle épouse le vicomte de Turenne. — Les États généraux allouent une pension à la princesse d'Orange et à ses enfants. — La princesse concourt largement à la fondation d'une église wallone à La Haye. — Ministère de Wtenbogaert. — Lettre de Taffin à Th. de Bèze. — Généreux appui accordé par la princesse aux Genevois. — Mariage de Louise Julienne de Nassau avec l'électeur palatin Frédéric IV. Détails divers qui s'y rattachent. Patronage de la princesse et de Henri IV. — Lettre de la princesse à Scaliger pour le déterminer à accepter la direction de l'université de Leyde. — Lettre de Henri IV au sujet des affaires de la Bretagne, réclamant les bons offices de Louise de Goligny. — Réponse de celle-ci et activité qu'elle déploie. — Lettres de Ph. de Mornay à Henri-Frédéric et à Sainte-Aldegonde. — Louise de Goligny projette un voyage en France. — Elle écrit à Henri IV et au comte Guillaume de Nassau. — Communication qu'elle adresse aux États de Bretagne. — Rapports de Buzanval avec la princesse, aloi^ qu'elle se dispose à se rendre en France.
Lorsqu'au terme de négociations suivies avec un plein succès, le vicomle de Turenne eut amené en France une armée levée par lui en Allemagne, le roi s'occupa activement de la réalisation du projet, que depuis longtemps il avait conçu, de marier ce zélé serviteur avec Charlotte de Lamarck, duchesse de Bouillon.
Fille de Henri-Robert de Lamarck et de Françoise de Bourbon, Charlotte était cousine germaine des six filles issues du mariage de Guillaume de Nassau avec Charlotte de Bourbon.
Orpheline de père et de mère, elle avait perdu en 1587 et en 1588 les deux seuls frères qu'elle eut. L'aîné de ceux-ci portant le double titre de prince de Sedan et de duc de Bouillon, l'avait instituée par testament son unique héritière. Il avait attaché à la transmission de sa principauté et de son duché, la condition
expresse, que sa sœur n'épouserait qu'un protestant , et qu'elle ne changerait rien à l'état de la religion dans ses possessions. Il avait en outre confié au généreux Lanoue la mission de défendre la jeune duchesse contre toute agression de ses ennemis. Lanoue s'était acquitté dignement de celte mission ; et , pix)tégée par lui, en même temps qu'assistée de sages conseillers , dans le maniement des affaires publiques, Charlotte de Lamarck avait assuré à ses sujets, sous l'égide d'un gouvernement éclairé et bienveillant, la continuation de la prospérité dont ils avaient joui sous ses prédécesseurs.
Charlotte entrait à peine dans sa quatorzième année, lorsqu'elle succéda à son frère. Le roi de Navarre, son cousin , qui avait aimé ses parents, l'aimait aussi : et, tout en s'inléressant k son sort, il ne s'intéressait pas moins à celui des places fortes de son petit Etat , voisines de la France et politiquement appelées, selon lui, à en protéger la frontière. Aussi, dès le début de l'année 1588, écrivit-il au vicomte de Turenne*: J'ay reçu ce beaucoup de déplaisir de la mort de feu Monsieur de Bouillon, ce II avait meilleure envie que jamais de bien faire, et ses places ce sont des plus importantes que nous ayons aujourd'hui. Je me a console en une chose, qu'il a fait ce bon choix de Monsieur de c Lanoue pour exécution de son testament, lequel ne fera jamais a mal, à son escient, et ne portera aucun ^doiumage au party, a mais au contraire y apportera toute intégrité et fidélité, encores ((qu'il ayt aulcunement les mains liées. Ayant reçu ceste mau- ((vaise nouvelle, la première chose à quoy j'ay pensé a esté à a Monsieur de Turenne, et par là a l'héritage et à l'héritière, a Pour conserver le tout, j'y apporteray tout ce que je pourray. a Pensez-y comme pour vous et le public ; c'est chose que je (( désire infiniment. »
* Rec. des Lettres missives de Henri IV y t. 9, p. 334.
Ph. de Mornai qui, sur ce poiut, partageait les désirs du roi de Navarre, pressait en ces termes, à la date du 2 avril 1588*, le vicomte de Turenne de prendre un parti : «Je vousay souvent a écrit du mariage de Mademoiselle de Bouillon , lequel Sa Majesté «a proposé et acheminé pour vous, et fera plus ardemment, si «elle voit qu'y ayez affection. Vous ne nous en avez point fait de
• réponse; la chose le mérite, et est recherchée de plusieurs a endroits, même par menaces. Vous seul, en ce royaume pouvés «maintenir au party des places desquelles vous connaissez «rimportance.))
Tandis qu'en celte même année i 588, la question de Tunion projetée restait en suspens, non seulement par le fait du vicomte de Turenne , mais aussi à raison de Tûge de Charlotte de Lamarck, trop jeune encore pour pouvoir contracter mariage ,* le roi de Navarre ménageait à son intéressante cousine d'affectueuses relations, au foyer domestique, en tenant à ce quelle demeurât entourée, à Sedan, de Madame de Laval, de son fils, et de la fille du prince de Condé. La sollicitude de Henri pour la jeune duchesse et pour ces (rois personnes qui constituaient alors sou intime entourage, ressort d'une correspondance dont quelques fragments méritent d'êlre rappelés.
S'adressant, dans les derniers jours de mars, à Madame de Laval, le roi lui disait^: «Je suis délibéré de n'abandonner «point Sedan et ce qui est dedans, que je tiens par trop cher. « Croyez que j'aurai autant de soin de ma nièpce, de ma cousine, «et de voire fils, que s'ils étaient mes enfans ; aussi leur veulx-
• je servir de père. Je vous prie qu'ils ne se séparent point, et «vousmesme avoir l'œil sur ce que jugerez eslre de leur bien, «surtout pour empescher les pratiques et menées que je ne
* Archives nationales de France, p. 168,
* Lettres missives de Henri iF, t. 2, p. 360.
a double point qui ne se dressent en diverses parts. Il nous fault a voir plus clair aux affaires de ce monde : rien ne nous presse ; ail y a de la besogne taillée ailleurs, qu'il faull voir coudre c premièrement. J'espère qu'on ne perdra rien à Tattente. a Avertissez-moi et me tenez ^ ma cousine, pour vostre bien «affectionné cousin et meilleur amy.
Le roi écrivait à Charlotte de Lamarck^: «Ma cousine, j*ay «esté très ayse d'entendre de vos nouvelles, comme celuy qui «les désire autant bonnes que parent ou amy que vous ayez. (cJe pense vous Tavoir bien particulièrement fait entendre par (( mes dernières ; mais encore ne laisserai-je passer ceste occaasion. . . . Croyez, ma cousine, que je porte autant d affection a à la conservation de vostre personne et de vos places, que <K des miennes propres. ... Je trouve fort bon que ma niepce « madamoyselle de Bourbon continue en la mesme nourriture «qu'elle a prise, du vivant de son père, ne pouvant estre en «lieu plus sûr ny en meilleure compagnie que la vostre. J'en dis «autant de mon petit cousin de Laval. Je vous prie les aimer «tous deux et les avoir en recommandation, et taire très certain «état de mon amitié, comme de celuy qui est vostre bien affec- «lionne cousin et meilleur amy.»
Quanta Catherine de Bourbon, marquise d'Isle, fille unique de Condé et de Marie de Clèves , elle recevait du roi , à la même époque, les lignes suivantes ^ : «Ma niepce, maintenant qu'avés « perdu vostre père , dont je porte un extrême ennuy, pour ce «que je le tenois et aymois comme mon propre frère, je ne «double point, qu'oultre la douleur de ceste perte, vous ne «soyez en perplexité pour les divers conseils qu'on vous peut «donner, soit de la court ou d'ailleurs, pour vous faire changer
' Lettres misfiives de Henri IV, t. 2, p. 350. * Lettres missives de Henri IV, l. 2, p. 358.
<td*air*et de nourriture. Mais j*estiine tant de vostre bon naturel, «que rejectant toute induction à cest effect, vous vous conforamerez à ce qui estoit de la volonté de vostre dict père, et à «ladvis de ceux qui vous aiment. Vous ne pouvez estre en lieu «plus seur, pendant ce misérable temps, vous ne pouvez estre «plus honorée, ny en meilleure compaignie , qu'au lieu où vous «estes, avec vostre cousine, Madamoj selle de Bouillon. Pour «cest effect, j'escris à vostre oncle, Monsieur le cardinal de « Vendosme , qu'il ne vous laisse chômer de rien qui soit néces- «saire pour vostre entretenement. S'il y fait faulte, nous aurons «querelle ensemble. Croyez doncques, ma niepce, mon conseil «plus que de nul autre, estant celuy qui vous veulx à présent « servir de père. Advertissez-moy de ce qu'avez besoing , et me «tenez pour vostre plus affectionné oncle et meilleur amy.))
Lorsque vers la fin de septembre 1591 , le vicomte de Turenne se présenta au roi avec Tarmée qu'il avait levée en Allemagne, il reçut de lui le meilleur accueil , et consentit enfin à l'union projetée. Le souverain proposa le vicomte pour époux à Charlotte de Lamarck, qui ne le connaissait que de réputation. Le choix fait par le roi était, pour elle, l'indication d'une voie favorable à suivre: et, confiante dans les conseils de son protecteur, elle se décida à unir son sort à celui de Turenne.
Le mariage fut célébré à Sedan, en présence du roi le Il octobre 159 J.
La princesse d'Orange applaudit à l'union de son cousin avec la cousine de ses belles-filles, et représenta, à celles-ci la jeune duchesse comme bien heureuse d'avoir pour mari l'homme dont elle se complaisait, par excès de bonté, à faire, devant elles, le panégyrique; mais, si quelqu'un méritait d'être loué, c'était plutôt la jeune femme , que recommandaient sa piété, ses vertus, et s^ qualités aimables; noble apanage moral, que Turenne était loin de posséder au même degré qu'elle.
Les préoccupations de Louise de Coligny, depuis son arrivée à La Haye, étaient toujours les mêmes, au sujet de sa position personnelle et de celle de son jeune entourage, lorsqu'elle apprit que le 9 octobre J591, les États généraux venaient enfin de prendre en considération la demande d'une pension pour elle et ses enfants, qu'elle leur avait naguère adressée. Il ne s'agissait encore que d'une mesure préliminaire, qu'atteste, en ces termes, le procès- verbal d'une séance tenue par ces États* :
a Proposition aux États d'accorder, pour l'entretien de Madame « la princesse d'Orange et de son 6Is , ainsi que des filles de Son a Excellence Madame de Bourbon, qui, à cause de la présente «guerre en France, sont privés des revenus de leurs biens, ((laquelle guerre, en outre, ne permet pas à la princesse de (( percevoir le douaire provenant de la succession du feu prince «d'Orange, une pension annuelle de quinze mille florins. — «Les députés de Hollande, Zélande, Utrechtet Frise demande- (( ront le consentement de leurs commettansD.
Six mois s'écoulèrent depuis lors, avant qu'intervint, le 10 avril 1592, la solution définitive que voici^: «Les États c généraux accordent une pension annuelle de quinze mille ((florins, dont deux tiers au profit delà princesse d'Orange et ((de son fils, et un tiers au profit des filles de Son Excellence, «de haute mémoire. Madame de Bourbon. — Le trésorier-géné- « rai Doublet paiera cette pension mensuellement, par douzième. x>
Cette allocation n'avait qu'une portée limitée, celle de faire face à des dépenses journalières , de première nécessité. Elle n'exonérait d'ailleurs en rien la princesse et ses enfants des
* Archives générales du royaume de Hollande. Recueil des procèsverbaux des Etals généraux.
^ Archives générales du rotjaume de Hollande. Recueil des procèsverbaux des Etals généraux.
lourdes charges qui pesaient sur elle et eux, du chef des engagements dont se prévalaient les créanciers de la maison mortuaire de Guillaume de Nassau.
Ici encore incombait dans toute sa force, aux États généraux le devoir de procurer à la veuve et aux enfants du prince une entière exonération, qu'elle et eux réclamèrent avec une légitime insistance^, sans que, du reste, il soit aujourd'hui possible de préciser exactement ce qui en résulta.
La lettre suivante, de Louise de Coligny, àson neveu le comte Guillaume, du 1®' février 1592, se rattache vraisemblablement à la communauté d'intérêts qui portait la princesse, au double titre de veuve et de mère , et le comte Jean-le- Vieux à réclamer des États généraux l'exonération dont il s'agit ici ; il y était dit 2: ce Monsieur mon nepveu, sachant que Tondorf dépéchait «son homme, je n'ai voulu faillir vous faire ce mot, pour tous- «jours me ramentevoir en vos bonnes grâces et vous assurer de la «volonté que j'ai et qui me continuera éternellement pour vous « faire service, estant bien marrie que je n'ai moyen de vous en «rendre témoignage, en l'affaire que je sais que vous désirez; «mais en cela, ni en toute autre chose qui touche ceste maison, « on ne peut rien avancer jusqu'à ce que l'on sache des nouvelles «de Monsieur vostre père; de quoy, pour mon particulier, je «suis extrêmement en peine, et en reçois beaucoup d'incommo- «dité en mes affaires, ne voulant rien entreprendre et usant de «la plus grande patience que je puis, jusqu'à ce que nous enten- «dions de ses nouvelles, desquelles je vous supplie me vouloir « mander si vous en avez appris^ et aussi si vous n'avez rien
* Voir lettres de la princesse d'Orange et de ses enfants à la province d'Over Yssel et à la municipalité de Grœs, des 8 et 10 février 1593 {Ardiiven de Kamperi et de Gœs).
• Archives de la maison d'Orange-NassaUy n« 2247.
«entendu de celles de Madame vostre tante, la comtesse de « Schwarizenbourg. Je vous dirai que, grâces à Dieu, vos «cousines, mesdemoiselles d*Orange, tant celles qui sont à Delfi, «que celles qui sont auprès de moi, et aussi vostre petit cousin « Frëdéric-IIenri , se portent tous fort bien et je vous supplie, a monsieur mon neuveu , me mander de vos nouvelles par le «retour de ce porteur etc. etc.. »
De quelque poids que pesât sur l'existence de la princesse le souci des intérêts matériels, elle le dominait, des hauteurs de sa foi, et se montrait toujours prêle à s'oublier elle-même, pour servir la cause de la religion à laquelle elle s'honorait d'appartenir.
On le vit bien par l'appui qu'elle prêta à l'exercice du culte à La Haye, depuis son arrivée dans cette ville, arrivée que Bameveit avait signalée comme un fait dont l'importance nécessitait une prompte solution de la question d'établissement d'un service régulier de prédications, dans l'intérêt des Wallons.
A cet égard, que s'était- il passé depuis quelque temps, et qu'advint-il finalement? le voici :
Un ministre de l'Évangile, pieux, éloquent et doué de qualités supérieures, Jean Wtenbogaert, avait été appelé en janvierl590, par le Consistoire de l'église hollandaise de La Haye à desservir cette église, en qualité de quatrième pasteur. En confirmant sa nomination à ce poste, et en lui allouant un traitement, les États de Hollande et deWest-Frise, y avaient mis pour condition, qu'il serait tenu, a leur réquisition, ou à celle de Maurice de Nassau, de prêcher en français dans la chapelle dite de la Cour.
Des prédications en français par un ministre de l'église hollandaise constituèrent, pour les Wallons, un acheminement vers quelque chose de mieux. L'amélioration, telle que la comprenait avec juste raison la princesse d'Orange, et qu'elle l'avait indiquée dès le mois de mars 1591 , devait consister en ceci : que l'église
LOUISE DE CaLIGNY. 281
wallonne de La Haye fût dotée d*un ministre spécial. Or, deux hommes dévoués à la cause évangélique , sur le concours desquels s'appuyait la princesse, ccle pasteur Tafiin (d'Amsterdam) et le
«professeur Trelcat (de Leyde), député du synode wallon, «surent si bien mener TafTaire, qu'au mois de septembre 1591, a W tenbogaert fut installé, en qualité de pasteur de 1 église «wallone *».
Il est désormais permis d'assigner une date précise, celle du 27 septembre 1591 , à l'établissement de l'église wallonne de La Haye. La large part que la princesse d'Orange prit à ce salutaire établissement assure, de nos jours encoi*e, à sa mémoire, le respect et la reconnaissance de ses coreligionnaires 2.
Alors que les prédications en langue française suivaient leur cours régulier, TafBn manda de La Haye, à Th. de Bèze^ le 1 7 août 1592 : ce La principale fonction de M, Wlenbogaert est «le ministère en langue flamingue, en ce lieu. Cependant il y a «quelque temps que me trouvant icy, nous prismes résolution «qu'il prendroit en sa charge aussy l'église françoise, y pres- « chant une fois, le dimanche et le jeudi; de quoy il s'acquitte « fort heureusement et avec grande édification. d
Originairement l'église wallonne s'assemblait, à La Haye, «dans une chapelle, située au Binnenhof, autrefois réservée à «l'usage des comtes de Hollande et de leur cour; d'où lui était «venu le nom de chapelle de la cour. . . . Mais quand arriva
* Bulletin de la commission pour Vhistoire des églises wallonnes» La Haye 1885, tome !«', p. 316.
* Nous nous faisons un devoir de remercier ici Tun de Messieurs les pasteurs de l'église wallonne de La Haye, Monsieur Lacheret de la communication, qu'il a bien voulu nous adresser, de divers documents, à l'aide desquels nous avons pu préciser quelques-uns des faits que nous venons d'énoncer.
' BihL nat. mss. Ck)llect. Dupuy, vol. 101, f> 118.
a Wlenbogaert , les foules se pressèrent à ses prédications , tellece ment que bientôt il fallut songer au moyen de procurer plus «d'espace à ses auditeurs». Par résolution du 19 avril 1594, les Étals affectèrent à l'exercice du culte des Wallons un local plus vaste que celui dans lequel il avait eu lieu jusqu'alors*.
Activement favorisé par Louise de Coligny, le ministère de Wtenbogaert amena le rapide développement de Téglise wallonne de La Haye.
Pénétré de gratitude envers la princesse, en raison de l'appui qu'elle ne cessait de lui prêter, Wtenbogaert suivit avec bonheur l'occasion de la seconder dans la direction spirituelle quelle s'efforçait d'imprimer à Henri-Frédéric ; il se chargea de l'instruction religieuse de ce fils chéri , et prit même le soin de le former à l'étude de la langue latine 2.
Éminemment expansif , le zèle religieux de Louise de Coligny se manifesta particulièrement dans une circonstance où se trouvait en jeu l'intérêt des Genevois, au nom desquels Th, de Bèze cherchait, en IloUande, un appui contre l'attitude menaçante du duc de Savoie, et sollicitait l'allocation de secours matériels.
A cette circonstance se rattache une lettre de Taffin à Th. de Bèze, datée de I^ Haye, le 7 août 1592. Elle portait^ :
«Monsieur, le 4 de ce mois, j'ay reçu vos lettres, accompa- «gnées de celles que madame la princesse d'Orange m'escrivit, « me priant de venir la trouver pour adviser au moyen de pource suivre, avec espérance de bon succès, vostre intention et désir. ((Je partis dès le lendemain; ayant communiqué ensemble. Son ((Excellence, M. Wtenbogaert et moy, et ayant pris l'advis de ((quelques amis ayant affection et moyen de nous ayder, nous
' Bulletin de la commission pour V histoire des églises wallonnes, p. 320, 321.
* G. Brandis Historié der Reformatie, t. 4, p. 395. ^ BihL nat. mss. Collect. Dupuy, vol. 104, f*» 118.
«avons dressé une remonstrance , au nom de Son Excellence, a à Messieurs les états des Provinces-Unies, en laquelle, après «avoir représenté vostre estât bien au long, elle les prie de «vouloir accorder quelque somme de deniers, en les y exhortant «avec toutes les raisons qu'il a pieu à Dieu nous suggérer. — «Ayant dressé la remonstrance en français, M. Wtenbogaert «Ta traduite en flamand, et nous a donné advis de la présenter «en Tune et l'autre langue. Ayant 3fadame signé l'une et l'autre, «nous nous sommes trouvés, M. Wtenbogaert et moy, aujour- «d'huy, vers Messieurs les estats; M. Wtenbogaert ayant fait la « proposition , en séance et présenté les estats de Messieurs les fSyndicques et Conseil (de Genève) et ladite remonstrance de «Son Excellence. — Leur réponse a esté favorable : qu'ils avaient «ce faict en singulière recommandation pour advancer vostre «affaire autant qu'il leur serait possible. Sur quoy, il vous plaira « entendre que, quand il est question de telles affaires, il faut «qu'elles soient communiquées aux provinces, qui entendent «avoir l'advis des villes; ce qui est raporté en l'assemblée des € estats-généraux pour en prendre résolution; et celte procédure «est cause de la longueur d'avoir dépêches. — Ceux à qui nous «avons aujourd'hui parlé, sont bien affectionnés, et s'emploie- «ront vers les autres, qui s'assembleront lorsqu'il faudra en «prendre résolution. — Madame tiendra la main pour aussi «recommander ce fait; et semblablement M. Wtenbogaert, «lequel, s'y confessant obligé, s'y montre aussi fort affectionné «et a moyen d'y beaucoup aider. Comme il est résidant en ce «lieu, estant fort du goût de tous , doué de prudence, il servira «beaucoup à l'advancement de vostre intention et désir, suivant «qu'il en sera bien d'advis, qu'il soit requis devons ou de vostre «compagnie, de continuer à poursuivre vos affaires, m'asseurant «qu'il leur y aydera beaucoup, comme aussi Madame s'y monstre « fort affectionnée — Voici nostre intention et attente ;
a que Messieurs les eslats vous accorderont quelque hoDueste oc somme d'argent de la généralité; et, après qu'ils en auront «déclaré leurs résolutions, nous les supplierons de permettre «tde faire une collecte sur les églises de ces provinces, pour la «subvention des pauvres de vostre ville. Nous espérons qu'il a n'y aura point de difflculté ; nous pensons que les remonsatrances des ministres serviront pour obtenir quelque aide a notable, en matière de subvention des pauvres. Voilà, quant à «nostre besogne et espérance. Dieu veuille toucher les cœurs de « tous ceux auxquels il a donné moyen de vous assister, pour «s'y employer selon l'obligation de charité et affection chréa tienne 2>.
La démarche accomplie par Louise de Coligny, d'accord avec Taflin et Wtenbogaerl , ne demeura pas inrructueuse : une subvention fut accordée à Genève par les Etats généraux , et Th. deBèze, dans une lettre du 18 mars 1593 à Wtenbogaert*, en exprima sa reconnaissance. Mais la détresse de Genève continuant, celte ville fit de nouveau appel aux amis qu'elle et son église possédaient en pays étrangers.
Un agent de confiance, chargé des intérêts des Genevois, fut envoyé dans les Provinces-Unies. Invoquant en faveur de sa mission le patronage de la princesse d'Orange; il obtint d'elle, qu'à l'occasion d'une tournée qu'il devait faire en Frise, elle le recommandât, le 12 juillet 1593, à son neveu le comte Guillaume de Nassau ; ce qu'elle fit en ces termes ^ :
«Monsieur mon neveu, cette honnête homme qui vous baillera « celte lettre est député de la part de Messieurs de Genève vers « Messieurs les Élats de ces Provinces-Unies pour avoir recours «à leurs libéralités, en cette extrême nécessité où leur ville est
» Voir Rogge, Brieven vanJ. Wtenbogaert^ eerste Deel, p. 17, n^21, * Archives de la maison d'Orange-Nassau y n^ 2247.
«réduite. Il a eu 1res bonne et favorable réponse de Messieurs de a Hollande, et a été trouvé bon, en l'assemblée de Messieurs les (( estats-généraux , qu'il se transportât en chacune province en «particulier, pour tant mieux représenter cette affaire, afin qu'il «en puisse remporter quelque bon fruict. Il s'en va donc, à cette «heure en Frise, et m'a priée de l'accompagner de cette lettre, «par laquelle je vous prie de le vouloir favoriser, en cette si «sainte négociation, qui est, de soi-même, de tel mérite et si «digne que tous les gens de bien et zélés au service de Dieu s'y «emploient, encore que je sais bien que, sans ma recomman- « dation, vous lui eussiez libéralement octroie toute l'assistance «que lui eussiez pu faire. Mon but est donc de lui donner adresse «à vous, et l'ai assuré que ne manqueriez point de lui aider de «toute votre faveur, comme je vous en supplie; et je sais, «qu'en son particulier, vous aurez contentement de sa reconnais- «sance, car c'est un honnête homme, et qui tient rang, audit «Genève; étant conseiller en leur Conseil.»
La princesse ne s'était pas bornée aux démarches qui viennent d'être mentionnées; elle avait de plus, fait parvenir à Genève un secours pécuniaire, aux. mains de Th. de Bèze, ainsi que nous l'apprend ce dernier dans une lettre à Wtenbogaert du 29 juillet 1593*. Il y dit: a Très honoré frère, tout cest estât «vous est infiniment attenu et obligé pour le grand soin que «vous avez de nos affaires, ainsi que M. Ânjorran nous a fait «entendre, combien que Teffect ne s'en soit encores ensuivi,
«comme nous eussions bien désiré Au surplus la somme
«qu'il a plu à Madame la princesse de m'envoyer m'a esté fidèle- «lement rendue. Nostre escole va son petit train, comme elle «peut, parmi les tempestes. .... Vous n'ignorez, comme je «m'asiseure, ce que Satan prétend du costé de France; en quoy
* Rogge, Brieveii van J. Wtenbogaert, eerste Deel, p. 20, n'» 8.
a Dous espéroDS tousjours qu*il se trouvera trompé ; estant bien a besoin cependant que ce prince si rudement assailli a droite et a à gauche, soit assisté de prières très ardentes et assiduelles a que Dieu voudra bien exaucer, comiûe je le supplie de tout a mon cœur. »
Un heureux événement de famille vint, à cette époque, causer une douce satisfaction à Louise de Coligny : Taînée des jeunes filles dont elle était la seconde mère, et qu'elle avait si parfaitement élevées, Louise-Julienne de Nassau, fut, dans les premiers mois
de Tannée 1593, recherchée en mariage par l'Electeur palatin, Frédéric IV; recherche quelle accueillit avec Tassenliment de la princesse, du comle Maurice, du comte Jean , auprès duquel elle se trouvait alors, à Dillembourg, et des autres membres de sa famille.
La princesse avait fait part de la demande en mariage au roi de France qui y donna sa pleine approbation et la confirma par la lettre suivante, du 8 avril 1593 * :
« Ma cousine, dès le premier advis que le sieur de Buzanval a me donna du mariage qui se traitait entre mon cousin Télecleur «palatin et ma cousine Madamoyselle Louise, vostre belle-fille, «j'escripvis non seulement à vous et à mon cousin vostre beauce fils 2, mais audit sieur Electeur, le plaisir avec lequel j'avais reçu (cceste nouvelle, tesmoignant par mesme moyen mon affection à (( laccomplissement de ceste alliance, dont j'ay esté encore plus «aise d'entendre par vos dernières lettres que les choses sont si «advancées, qu'il y a occasion d'en espérer bientosl Tefîect. Et «pour donner quelques arres de l'amitié que je porte à madite «cousine, et que ledit sieur Electeur pourra davantage attendre «demoy, par le moyen dudit mariage, j'ay, en faveur d'iceluy,
• Archives de la maison d'Orange- Nassau, n» 2202.
* Lettre de Henri IV à Maurice de Nassau {Archives de la maison d'Orange-Nassau y n« 2202).
aaccordé la gratification, à madite cousine, que vous entendrez^, «de laquelle je luy feray bientost sentir le fruict et paroistre d audit Sieur, en toute occasion ce que la considération d'elle « peut adjouster à ma bonne volonté envers luy, comme je luy «en touche un mot par ma lettre que je luy escrips encores à a présent sur ce subject, escripvant, oultre ce, au sieur de dFresne, mon ambassadeur en Allemaigne, d'intervenir de ma a part au traicté et contrat dudit mariage, s'il est trouvé à propos «de y faire les offices que besoing sera, en mon nom, ne vouloir «rien obmettre de ce qui peut dépandre de moy, afin de le faire «au plustost effectuer, spécialement pour l'affection que je porte «conjoinctement à tout ce qui est de la maison paternelle de ma «dite cousine, avec la proche parenté dont elle m'appartient.:» Alors que s'agitait la question du mariage et qu'il s'agissait à la fois d'assurer à la jeune fille une dot, et de pourvoir, dans son intérêt, à l'acquit de diverses dépenses indispensables, il fallut s'informer auprès des curateurs de la maison mortuaire, de ce qui pourrait lui être fourni, sur ce double point. La princesse d'Orange, d'accord avec la comtesse de Schvvartzenbourg, se chargea d'obtenir d'eux les renseignements nécessaires, ainsi que le prouvent deux mémoires ^ empreints du
* «Aujourd'huy 8^ d'avril 4593, le roy estant à Compiègne, ayant esté « adverty de la conclusion du mariage de Monsieur le prince électeur, «comte palatin du Rhin, duc de Bavière et Madamoyselle la princesse «Louise de Nassau-Bourbon, fille de feu Monsieur le prince d'Orange «et de Madame Charlotte de Bourbon, Sa Majesté ayant fort agréable «ladite aliance, a, en contemplation dudit mariage, fait don à madite la «princesse Louise de Nassau-Bourbon, sa cousine, de la somme de cent «mille livres, qu'elle veult luy estre payée des deniers tant ordinaires «que extraordinaires de son espargne. En tesmoing de quoy sadite « Majesté m'a commandé luy en expédier tous acquetz nécessaires et ce- « pendant le présent brevet, qu'elle a signé de sa main et fait contresigner « par moy, son conseiller et secrétaire d'état. (Signé) Henry, et plus bas, «Potier. » {Archives de la maison d'Orange- Nassau, n" 2202 *»).
caractère de documents de famille, attestant la sollicitude de la mère et de la tante pour leur ûlle et nièce.
1^ ((Mémoire^ de certains points mis en délibération par € Madame la comtesse de Schwartzenbourg , concernant Madeamoiselle Louise de Nassau-Bourbon, lesquels Madame la a princesse d*Orange trouve bon estre communiquez aulx députez a de la maison mortuaire de feu Monseigneur, pour avoir sur <L iceluy leur bonne résolution.
a Premièrement qu'il leur plaise ad viser quelle somme on pourra a promettre pour la dot de Madamoiselle, et qui la promettra, a et où on la pourra assurer.
«Quand et où on promettra de payer ladite dot; et advenant c qu'elle ne se payast au terme promis, comment on se goua vernera des intérêts jusques k ce que la somme capitale sera € payée.
((Et comme indubitablement Monseigneur le comte palatin ((désirera estre informé des biens de Madamoyselle, quelles ((valeurs l'on pourra spécifier et déclarer à Madamoiselle ((compéter, tant du costé paternel que maternel, fût-ce en vertu cdu testament de feu Monseigneur son père, ou ab intestat, ce ou à aultre titre, pour, ce ensuyvant, coucher le contractde a mariage.
«Finalement estant besoing et nécessaire que, tant que pour aies accoustremens , bagues et joyaulx de Madamoyselle, que a pour les despens en chemin et aultres choses nécessaires, non «seulement au voyage jusqu'à Dillembourg, mais aussi, donnant a Dieu la grâce que la chose ait bonne issue, jusques à Heydel- ((berg. Ton trouve la somme de vingt mil livres de Francfort, «suivant leslat cy-joiut, il plaise à Messieurs les députez aviser ce sur les moyens pour trouver ceste somme.»
* Archives de la maison dCOrange-Nassaxi, n*' 2202'».
2® a Mémoire * de ce qui sera nécessaire pour les affaires de aMadamoyselle Louise, a Premièrement en accoustremens. . . J 0,000 florins fr'.
(cEn chaînes d'or 1,000 » »
ccEnjoyaulx 2,000 » »
et Bague de mariage, crouselin, ou mé-
« dailies pour le Seigneur 800 » »
ce Présens de bagues , médailles ou crouse-
«lins; joyaulx ou vaisselle , pour les
«princes, seigneurs, parens, etprinci-
« paux députés et conseillers. . . . 1,200 » » a Uog charriot avec six chevaulx et toutes
a ses appartenances 1,000 » »
aDespens pour le chemin et auUres extrade ordinaires, et présens jusques à
«Heydelberg 4,000 » »
«Somme, sans dot. . . . 20,000 florins de
«Francfort.»
Où ignore ce que répondirent les curateurs de la maison mortuaire, et dans quelle mesure il put être pourvu, tant à une constitution dotale qu'à l'acquit des dépenses ci-dessus spécifiées, en présence de Téta t obéré de la succession du prince, et de Tiocertitude dans laquelle on était encore des ressources que pourait fournir à Louise-Julienne, la part lui revenant dans la succession de sa mère.
Tout porte à croire que les cent mille livres données par le roi de France à Louise-Julienne constituèrent la plus notable partie de son apport en mariage ; et de ce fait il est permis de conclure, à sa louange, qu'elle fut recherchée par l'Électeur palatin, non
* Archives de la maison d'Orange-Nassau, n^ 2202^.
pour sa rorluoe, mais en considération des qualités qui la distinguaient et au développement desquelles Louise de Coligny avait si heureusement contribué.
Les derniers pourparlers et les fiançailles devaient avoir lieu à Dillembourg chez le comte Jean, oncle de Louise-Julienne. La princesse d*Orange et Maurice de Nassau , qui ne pouvaient s*y rendre, chargèrent Marnix de Sainte-Aldegonde de les représenter ; et ce fut ainsi que ce fidèle ami de la maison d'Orange-Nassau» après avoir, comme nous l'avons exposé ailleurs^, assisté, dans les préliminaires de son mariage, Charlotte de Bourbon, mère de Louise-Julienne, prêta également h celle-ci une affectueuse assistance, dans les circonstances qui précédèrent son union avec Frédéric IV.
Il était porteur du pouvoir suivant, que lui avaient donné la princesse d'Orange et Maurice de Nassau ^ :
« Nous , Louise de Coligny , princesse douairière d'Orange , «comtesse de Nassau, etc., etc., et Maurice, prince audit a Orange, comte de Nassau, etc., etc., salut! — Comme ainsi oc soit que, depuis quelque temps, se soient présentés diverses ce mentions et entreparlers de future alliance et mariage entre a Frédéric, comte palatin, électeur, duc en la haute et basse «Bavière, et nostre très chère et très aimée belle-fille et sœur, ccdaraoiselle Louise princesse audit Orange, comtesse de Nassau, «etc., etc. ; — que ces pourparlers ont amené à une conférence a sur ce entreprise à laquelle conférence nous eussions tant
a voulu assister, mais nous en sommes empêchés Char-
«geons de nous y représenter, pour régler l'affaire, notre cher «Philippe de Marnix, sieur de Sainte-Aldegonde, etc., etc.»
* Voy. notre publication, ïn\li\x\ée Cliarlotte de Bourbon^ princesse d' Orange, p. 84 et suiv.
' Archives de la maison d'Orange- Nassau, n® 2202 «.
Ce pouvoir était accompagné d'instructions précises, remises à Marnix*.
Le 25 juin 1593, Buzanval écrivit, de La Haye à Mornai^ : c Mademoiselle Louise de Nassau fut fiancée, le 20 du présent, «à DiUembourg, avec Monseigneur Télecleur palatin. C'est une i belle alliance pour ceste maison.»
Le mariage suivit de près les fiançailles, a Ledit électeur apalatin, mandait Coignet à Ph. de Mornai^, fut marié, à « DiUembourg , avec Mademoiselle Louise d'Orange ; en quoy il y a en a eu de bien trompés et atlinés, qui n'espéraient rien moins (que ce coup, encores qu'ils semblassent le désirer. Dieu l'a «voulu pour ung grand bien, notamment de Son Altesse, qui, €sans cela, estoit mal à cheval. Nos ennemis en despitent êtrea doublent, non sans cause, car nous avons au lieu d'une bourse, «pris une bonne espée pour la nécessité. — Dumont a eu comc mandement de vaquer aux affaires de Madame l'électrice.»
Louise de Coligny était si charmée du mariage de Louise- Julienne, que son neveu le comte Guillaume, reçut d'elle cette communication^: ce Je m'assure que vous participerez bien à la «la joie que j'éprouve de l'heureux mariage de votre chère a cousine. 7)
La princesse avait, en même temps accordé une grande marque de confiance à Louise-Julienne, en l'autorisant à emmener avec elle sa jeune sœur Emilie Antverpiana à Heidelberg et à l'y garder bien longtemps. Nous ne tarderons pas à entendre Emilie elle-même parler de son séjour dans celte ville.
Maurice de Nassau de son côté, disait au comte Jean de Nassau,
* Archives de la maison d* Orange-Nassau^ n» 2202 «.
* Mém, et corresp. de Ph, de Marnai, éd. de 1824, t. 5, p. 457. ' Mém, et corresp, de Ph. de Morriai, éd. de 4824, t. 5, p. 545.
* Archives de la maison d'Orange- Nassau, n» 2247. Lettre du 12 juillet 1593.
292 LOUISE DE CÛLIGNY.
le jeune ^: aAiaDt^ par le discours de vos lettres, bien particulièce ment cogaeu tout le succès de la célébration et solenanîsation des ccnopces de Madame ma sœur avec Monsieur Télecteur palatin, (( aians esté honorés de la présence de tant de seigneurs et de ce personnaiges signalés et de qualité, je vous puis asseurer la a joie et contentement que j en ay receu avoir esté tels et si ((grands, que nulles nouvelles plus agréables ne me pourroient ccestre veneus ; louant le Seigneur Dieu de ce que tout y a esté ce achevé si heureusement, avec entière confiance qu*il y con* ((tinuera ses saintes bénédictions. ]>
Cependant, la princesse d*Orange désirant imprimer une direction nouvelle aux études de son fils, pensait, en 1593, que le meilleur parti à prendre était de le faire participer aux travaux de jeunes garçons de son âge^ dans un établissement d'instruction publique, tel que l'université de Leyde, qui se recommandait si bien à ses yeux, que, depuis un an, elle y avait, par son crédit, fait nommer professeur Pierre Dumoulin, et qu'elle aspirait à y voir installé comme directeur un François, que le monde littéraire tenait en haute estime^.
Elle savait, en effet, que, depuis un certain temps, on tentait d'obtenir du célèbre Scaliger qu'il acceptât le poste honorable que les États généraux lui offraient d'occuper, à la tête de l'université dont il s'agit ; mais qu'il hésitait à se prononcer. Dans l'espoir de vaincre ses hésitations, elle lui tint ce langage empreint d'une gracieuse délicatesse * :
* Grœa van Priustern, Corresp. de la maison d' Orange -Nassau j 2« série, t. l^»", p. 250. Lettre du 21 juillet 1593.
• Vie de M"* Pierre Dumoulin, ministre de l'église réformée de Sedan, écrite par lui-même {Bulletin de la Société de Vhist. du prot. français, t. 7, p. 180).
' Archives de la maison d' Orange-Nassau; et rec. du Nederlandscfie Spectator^ 1871. — Voir aussi une lettre de Mornai aux Étals généraux, du 22 août 1593 (Afém. et corresp, de Mornai, éd. in-4«, t. 2, p. 341).
LOUISfe DE COLIGNY. ^3
«Monsieur Scaliger, j'ay esté priée par MM. de Hollande de €YOus escrire louchant un désir qu'ils ont , auquel je commu- « nique, pour l'obligation et affection que j'ay au bien public de <tcest estât. Et, pour ceste même cause, encore que je n'aie cest «heur de vous cognoistre que par la réputation de vostre savoir <c et vertu, si ay-je bien voulu me laisser persuader que ma requesle a ne seroit sans efficace, en vostre endroit. Ce désir qu'ils ont, «et moy avec eux, concerne l'ennoblissement de leur université «de Leiden. Ils ont icy le repos et la tranquillité autant assurée «qu'en nulle région de l'Europe ; sujet requis pour y convier «et retenir les muses. Mais ils auroient besoingd'un homme rare cea doctrine, comme vous, pour donner nom et bruit à cette «académie. Il est en vous de la faire fleurir par vostre présence. «Je vous en requiers d'autant plus confidemment, que je < m'asseure ne pouvoir entrevenir aucune considération particu* « lière, bastante à divertir vostre affection de ce bien public que «vous devez procurer avec nous. Et vous puis assurer. Monsieur «Scaliger, que vous serez caressé et honoré, en ce lieu, autant «ou plus qu'en autre province oii vous puissiez choisir vostre «demeure; je dy mesme avec telle reconnaissance de vostre «labeur, que vous aurez tout sujet de vous louer de ces Messieurs, «qui ont accoustumé de chérir et priser extrêmement les gens «de vostre profession et qualité. Croyez-m'en, je vous prie, et me «donnez ce contentement commun d'avoir aidé à cette publique «utilité, et ce particulier, de vous voir en lieu où mon fils ait «ce bien de vous aprocher; car je me délibère mesme de «l'envoier, dans quelque temps, à Leiden. Il commence à c apprendre les lettres ; j'estimerai que vostre seule ombre puisse «beaucoup à le faire devenir savant. Vous quitterés la France ; «mais aussi bien n'est-elle pas maintenant eile-mesme, et vous «en trouvères icy quelque portion. Quant est de moy, vous «pouvez toujours faire estât de ce qui est en ma puissance, et
a qu'en toutUeu je m'estimeray heureuse de vous pouvoir témoiccguer le cas que je fais des belles parties que chacun estime en a vous. »
Scaliger unit par accepter ; et quand il eut pris possession des fonctions de directeur de Tuniversilé de Leyde, la princesse d'Orange lui confia le soin de veiller sur les études que son fils y allait entreprendre. Henri-Frédéric fut alors «envoyé en ceste a université, avec un gouverneur nommé Jean de la Douhes, a Seigneur de Nortwyk, qui prit un très grand soin à le faire «instruire dedans les langues et dedans tous les exercices «conformes à sa noblesse et à sa grandeur ^.d
Au milieu de ses préoccupations maternelles Louise de Coligny ne perdait pas de vue la marche des événements en France, et se montrait toujours prête à seconder, en ce qui dépendait d'elle, les intentions du roi, dans ses fréquents rapports avec les Provinces-Unies. Elle le prouva notamment, dans Tautomne de 1593, alors que, la Bretagne se trouvant gravement menacée par Tennemi, Henri IV autorisa les États de cette province à envoyer dans les Provinces-Unies des Pays-Bas, des délégués, à TefTet d'y conclure certains arrangements qui leur procurassent les secours nécessaires à la défense du territoire. Le jour même où le roi appuyait, par lettre^ auprès des Etats-généraux, la démarche de ces délégués, il écrivit à Louise de Coligny, en confiant appréciateur de son dévouement et de son influence ^ :
«Ma cousine, Taffaire pour laquelle les états de mon païs de « Bretagne envoient leurs députez vers Messieurs des états des «Provinces-Unies, me touche si avant que, cognoissant vostre « affection en tout ce qui regarde mon service , je vous ay bien
' Commelyn, Vie de Henry Frédéric^ p. 2 et 3. • Lettre du 20 novembre 1593 (Recueil des lettres missives de Henri IV, t. 4, p. 57).
' Recueil des lettres missives de Henri iF, t. 4, p. 58.
<r voulu escrire ce mot, pour vous prier de la vouloir employer a en ceste occasion, pour en faciliter un bon succès auxdits a députez, comme en chose qui tend entièrement au bien de amondit service, et en laquelle vos bons offices me feront un a singulier plaisir.»
Non moins modeste que dévouée, la princesse répondit^ :
«Sire, sy le retour de M. de Morlas fust agréable à Vostre <i[ Majesté, pour luy avoir porté assurance des bonnes voulontés «que M. le prince Maurice, mon beau-fils, et aussi cens a de cest estât continuent à son service, je croy que celuy «du sieur Galvart, ne le sera moins, puisqu'il vous porte. Sire, a assurance des effets qu'ils désirent vous en rendre, que pleust ta Dieu que leurs moyens égalassent leurs voulontés ; Vostre «Majesté en tireroit de plus grandes utilités. Tousjours, Sire, «je sçay qu'ils tiennent à pair les affaires de Vostre Majesté et «les leurs propres. Que sy une misérable servante y peust appor- «ler quelque chose, Vostre Majesté me fera, s'y luy plaist, « cest honneur de croyre que c'est la plus ordinaire et agréable «occupation en laquelle j'emploie ma vie, et à rendre mon fils « digne de l'honneur qu'il vous plaist luy faire , par les lettres «dont Vostre Majesté m'a gratiffiée.
Ce fils était alors dans sa dixième année. Au bienveillant intérêt que manifestait pour lui le roi de France, s alliait, en faveur de son développement moral et intellectuel, la sollicitude de Pb. de Mornai , qui ,* en digne ami de la princesse d'Orange, dont il connaissait le noble cœur, adressa directement au jeune Henri-Frédéric, le 19 décembre J593, ces lignes mémorables 2 :
« Monsieur, j'ay à vous remercier, premier que vous avoir « fait aucun service ; mais vous avez voulu obliger de bonne
• BibL nat. mss. f. fr. vol. 15,950, f« 19.
' Afém. et corresp. de Mornai^ éd. in-4«, t. 2, p. 378.
296 LOUISE DE COLIGNT.
«heure celui qui, de longtemps , avait voue son affection à la « vertu des vostres, et qui la dédie par celle-ci à Tespérance toute € certaine de la vostre. Peu de grands en la chrestienté se «peuvent vanter de tels titres que vous ; issu de ces deux héros a que Dieu a suscités, en nos jours, pour la défense de son ^lise, a en France et aux pays-bas. Je vous vois, et ce vous soit augure, a succéder à cette bénédiction , et me promets que ce qui a esté «commencé en eux et par eux, sera, un jour, continué, à bon «escient, et avancé par vous. Proposez-vous donc, dès vostre «entrée, ce bel exemple, et vous mirez, tous les jours, en ces «grands hommes-là. En leurs vies vous formerez la vostre à «piété, à prudence, à justice ; en leurs travaux goûterez plus «de plaisir, en leur mort même, plus d*honneur qu'es délices et «vanités de plusieurs autres ! Je prie Dieu, de tout mon cœur, «qu'il vous bénisse et m'exauce. — Vostre très affectionné, « héréditaire serviteur.»
Oui, précieuse hérédité à recueillir par le jeune prince dont l'excellent Ph. de Mornay avait tant aimé l'aïeul et le père, et dont il aimait tant la mère. Ses paroles allèrent droit au cœur de celle-ci.
Quelles magnifiques paroles inscrites encore dans une lettre de Mornai à Sainte-Aldegonde , vers la même époque !
« Monsieur, en ces ennuis publics , je ne trouve consolation «qu'en la conférence des bons, et, entre ceux-là, je vous tiens «des meilleurs, mesmes, en la meilleure partie que j'^time le «désir de la gloire de Dieu et de l'avancement de la vraie chres- «tienté, avec cela j'aime mieux soupirer profondément, qperire «effusément avec les autres, parceque le plus souvent Dieu se «rit da nos ris ; et au contraire exauce nos gémissements et nos «larmes. Doutés-vous que ces changements ne m'aient percé «jusques à l'âme? Pensés-vous que j'appèle prospérité ce qui «ne réussit; j'ai toujours plus craint, et Dieu le sait, ses grâces
«que ses chastimens, parceque ceux-cy nous rappellenl vers a lui; celles-là nous endormeut en nous mesmes. Et pourtant je «tremble aujourd'hui de tant plus, et pour le roi, et pour Testât. «Mais Dieu seul soit arbitre de ses jugemens et de ses miséri- € cordes. En particulier, Monsieur, faites-moi toujours cest «honneur, de m'aismer, et croies que je vous honore unique- «ment, etc., etc*.
A entendre Mornai, ce français d'élite qui lui parlait, Henri- Frédéric sentit s'accroître en lui le désir de voir de près cet ami vénérable et la. patrie au service de laquelle il avait consacré sa vie. Mais ce désir ne devait être satisfait que plus tard ; car Louise de Coligny qui , vers la fin de Tannée d593 se proposait de faire un voyage en France, comptait n'y amener avec elle que deux de ses belles-filles, Elisabeth et Gharlotte-Brabantine. Elle tenait à ce que, pour le moment du moins, Henri-Frédéric restât en Hollande, et qu'il y continuât sans interruption, ses études à l'université de Leyde.
La princesse entretint de son projet de voyage le roi de France, en ces quelques mots ^ : « Sire, si vostre séjour eust été «plus long à Dieppe *, Vostre Majesté eust cogneu que le sieur de «Morlas ne vous a pas représenté, et à Madame vostre sœur, «plus d'affection que j'en ai d'aller rendre les devoirs d'une «très-humble subjecte; car Thyver ne meust sçeu empescher «que je n'eusse passé la mer pour satisfaire mon âme de la chose «du monde qu'elle désire le plus. Mais, puisque mon malheur « a voulu que j'aye manqué à ceste occasion , je veux croyre, «pour mon contentement, que Vostre Majesté et Son Altesse « n^eslongueront encore de beaucoup ces contrées , et qu'à ce
* Mém, et corresp. de Marnai^ éd. in-4o, t. 2, p. 399.
* Bihl. nat. mss. f. fr. vol. 15,950, f> 19.
' Henri IV avait, en dernier lieu, séjourné dans cette ville, du 2 au 29 novembre 1593 (Lettres missives de ce monarque, t. 9, itinéraire).
«printemps, je pourrai recouvrer à jouir de rhonneur de vos a présences; qui sera un des souverains biens de ma vie et le a plus grand auquel mon ambition aspire, d*estre tousjours arecogneue de Vostre Majesté pour très humble et très obéis* € santé subjecte et servante, d
Le printemps vint : Louise de Goligny eut alors la joie d*apprendre Fentrée du roi dans Paris ^, et, à peu de jours de là, l'arrivée de la princesse , sa sœur, dans cette ville ^. Le moment approchait où, séparée de sa patrie depuis près de onze ans, la noble fille de Tillustre amiral , pourrait se retrouver au sein de cette France à laquelle la rattachaient d'indissolubles liens.
M Je fais état, écrivait-elle, de La Haye, le 15 mai 1594, à cson neveu le comte Guillaume de Nassau^, de partir, s'il plait «à Dieu, à la fin do cette semaine. Avisez, je vous supplie, si je «serai bonne pour vous servir en France, et vous assurés que là «et partout où je serai jamais, j*y porterai toujours une très « affectionnée volonté de vous servb et complaire. Je vous re- «commande, durant mon absence, vostre petit cousin^ il me « vient conduire jusqu'en Zélande. Je m'assure que vous croyez « bien que noslre séparation ne se fera sans quelques larmes. Je
* «Le mardi, 22® jour de mars 1594, à sept heures du matin, le roy «entra dedans Paris; et fust la ville réduite en son obéissance, sans sacq « et sans effusion de sang, fors de quelques lansquenets qui voulurent «mener les mains, et deux ou trois bourgeois de la ville» {Journal de P, de VEstoUe^ à cette date).
' «Le mercredi 13 avril 1594, Madame, sœur du roi, arriva à Paris, «accompagnée de huit coches et carrosses. Le peuple de Paris, qui regar- «dait passer son train, voiant des gentilhommes dans un des coches, se «disaient l'un à l'autre: ce sont ses ministres» (Journal de P. de VEstoilCy nouv. éd. t. 6, p. 205).
' Archives de la maison d'Orange-Nassau, n9 2247.
* Henri-Frédéric faillit, à peu de temps de là, être victime d'un odieux attentat projeté par un prêtre de Namur. Voy. Lâpise, Histoire de la principauté d'Orange^ p. 638.
a VOUS dis adieu, en résolution de demeurer, toute ma vie, a vostre humble tante, à vous faire service. »
Le 8 juin, la princesse était à Middelbourg, d*oiielle adressa aux États de Bretagne la communication suivante, relative à la négociation que ces États avaient, sous le patronage du roi, comme on Ta vu, entamée avec les représentants des Provinces- Unies*.
«Messieurs, j'eusse bien désiré que Messieurs vos députés a fussent venus pardeça, en meilleure saison et opportunité, <t d'autant que par cy-devant Messieurs les estais ont départi «de leui*s aides et moyens au roi. Et nonobstant qu'ils ont «continuellement beaucoup d'affaires sur les bras, pour pourvoir «et satisfaire à leurs guerres ordinaires, si est-ce que, suivant «leur providence et bonne volonté accoutumée, ils se sont «efforcés d'offrir pour vostre secours ce qui leur est possible, «ainsi que pourrez voir par l'acte qui en a esté sur ce faict, et «entendre plus à plain par les susdits, lesquels vous pourront « témoigner de quel zèle et affection je m'y suis emploiée ; tant « pour le service de Sa Majesté, que pour vostre bien et conser- «vation de vostre province, comme y estant doublement obligée, «même à cause de nos intérêts particuliers, ainsi que pouvez «bien sçavoir, où j'y ai apporté tout ce qui est en ma puis- «sance; et espère que la recherche et poursuite de vos députés «en ce lieu servira promptement pour le secours que fait ici «rechercher la reine d'Angleterre, pour joindre l'armée navale «qu'elle fait en faveur de la Bretagne; désirant infiniment, « Messieurs , que les affaires puissent réussir à vostre bien et «contentement, comme la meilleure et plus assurée amie que «vous sauriez jamais acquérir; vous assurant que j'essaierai «toutes les occurences qui se pourront présenter. Et, avec
' Dom Morice, Hist. de la Bretagne, preuves; t. 3, col. 1590-4593.
«cette bonne volonté, je prierai Dieu, Messieurs, de vous a donner heureuse et longue vie , en bonne paix et tranquillité a assurée. D
Cette lettre, de même que divers autres éléments de la corres* pondance de Louise de Coligny, donne une idée de la légitime considération qui s'attachait, tant en France qu'au sein des Provinces-Unies, à son efficace intervention dans les relations existant entre ces deux pays. Cette intervention était, pour Tambassadeur de France Buzanval un précieux appui: aussi, avant le départ de la princesse, s'empressa-t-il de conférer avec elle, au sujet des affaires politiques dans lesquelles pouvaient lui venir en aide les judicieuses directions qu'il attendait de son obligeance accoutumée. 11 était donc , à cet égard , tout naturel » qu'après s'être concerté avec elle, il écrivit de La Haye, au roi, le 8 juin 1594*: «Sire, je suis en ce lieu, avant l'embarquement de «Madame la princesse, de peur de manquer aux affaires qui a y peuvent survenir, etc., etc.»
Louise de Coligny ne s'absenta des Provinces-Unies, que dans la pensée de servir, en France, les intérêts de ses enfants, et que dans la certitude que le fils qu'elle laissait momentanément derrière elle trouverait d'affectueux protecteurs en son frère aîné Maurice, en son cousin le comte Guillaume el en des amis éprouvés de la maison d'Orange tels entre autres que Buzanval et Barnevelt.
' Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,952, fo 4.