‹ Louise de Coligny, princesse d'Orange (volume 2)Chapitre 44 sur 70 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Mort du duc de la TrémoïUe. — Lettres de Momai, de TÉlecteur palatin, de la comtesse de Hanau , de la duchesse de Bouillon, sur cette mort. — La princesse d*Orange se rend, avec son fils^ à TÉcluse. — Elle écrit à Âersens. — De Buzanval réclame Tintervention de la princesse auprès de la cour d*Heidelberg. — Lettre du duc de Bouillon. — La princesse soutient les deux duchesses, ses filles, dans leurs douloureuses épreuves. — Dévouement de Mornai aux intérêts de M^^ de la Trémoîlle et de ses enfants. — Lettre du connétable. — Sympathie de la princesse et de Mi»« de la Trémoîlle pour M' et M"** de Mornai, à la mort de leur fils. — En 1605, la princesse revient en France. — Lettre d'elle à M*"» de la Trémoîlle au sujet de la succession du comte de Laval. — La princesse s'efforce de ramener le duc de Bouillon à Tobéissance aux ordres du roi. — Mission d'Odet de Lanoue provoquée par elle. — Désolation de la duchesse de Bouillon. — Dumaurier, porteur d'un mémoire est envoyé par la princesse au duc de Bouillon. — Aveugle opiniâtreté de celui-ci. — Le roi marche sur Sedan^ avec une armée. — Le duc de Bouillon se soumet et obtient le pardon du roi. — Lettres du roi à la princesse d'Orange et à C. de Laforce. — Lettre de M»» de Bouillon à M»» de la Trémoîlle.

La princesse d'Orange continuait à demeurer sous la douloureuse impression que lui causait la mort de Catherine de Bourbon, lorsqu'un nouveau coup vint la frapper dans ses plus chères affections : L'union, jusque-là si heureuse de sa fille Brabantine avec Claude de la Trémoîlle, fut inopinément brisée par la mort de celui-ci, alors qu'un loog avenir de félicité semblait réservé aux deux époux.

Ph. de Mornai, intime ami du duc, et Tayant, à ce titre, assisté jusqu'à Theure suprême, s*empressa d'adresser le récit de ses derniers moments à TÉlectrice palatine, sœur ainée de la duchesse de la Trémoîlle.

72 LOUISE DE COLICNY.

a Madame, lui roanda-t-il, le 28 octobre iôdk S c*est avec un

« incroyable desplaisir qu'il faut que je vous escrive une si triste

((nouvelle, le décès de M. le duc de la Trémoïlle, advenu, la

ccnuict, entre le 2& et 25 de ce mois, après une maladie de

«douze jours, qui s'est terminée en léthargie. J'ai eu l'honneur,

a à sa prière et de Madame vostre sœur, d'avoir assisté ses der-

a niers jours et reçu ses dernières paroles. Je suis tenu de vous

a tesmoigner^que sa piété et sa vertu ont paru, tant que la parole

«ou le sentiment lui a demeuré; qui doibt estre une insigne con-

(( solation à tous ceux qui l'ont aimé; ne voulant ouir parler que

«de ce qui concernait son salut et la vie bienheureuse, sourd et

a muet à toutes autres choses, et à moi si ententifet si esveillé,

a au milieu dese$ endormissements, qu'il n'esct croyable comment

«en ung cerveau si affecté le jugement estoit demeuré si entier,

«le sentiment si vif. Madame sa femme, cependant, affoiblie de

«ses propres maux, abattue de ses appréhensions, a pensé suc-

« comber à ce dur accident, et n'en pouvons presquer tirer que

«larmes et sanglois. Sa consolation est en la parole de Dieu,

«qui seule peut sur ce genre de maux; assistée néanmoins des

«plus affectionnés serviteurs de feu Monsieur son mari, plustot

«compatissans que consolans, et prenant certaine confiance de

«Tamitié et bonne volonté de Vos Altesses, qu'elle s'assure

«redoubler ses effects, en ce besoing. C'est pourquoi. Madame,

«et son commandement et l'estroicle recommandation de feu

« Monsieur son mari et ma propre affection me fait suppléer son

«silence, en ceste dépesche qu'elle fait à Vos Altesses par le

«porteur, delaquelle vous jugerez assez la conséquence, et y

« apporterés, s'il vous plaist, Madame, et vostre bienveillance et

«vostre prudence, en ce que jugerés estre du bien et soulagement

«de sa personne, de Messieurs ses enfans, et de toute la maison,

* Mém, et corresp. de Mornai^ éd. de 1824, t. 10, p. 14.

c( Pour moi, je sçais que le fardeau m*en sera bien pesant ; je ne a Tentreprends aussi que sur la conGance d'estre appuyé de vos aauctorités, et non par présomption de la pouvoir porter. Bien «vous supplié-je, Madame, de croire que l'honneur que j'ay reçu c( et de la bonne grâce de Teu Monseigneur vostre père, duquel ((la mémoire ne se peut suranner en moi, et que je ressens de la ((Confiance que feu M. de la Trémoïlle a prise de moi, m'obli- (( gent si estroictement, que je n'oublierai rien, avec Taide deDieu^ (( du service que je pourrai rendre à Madame vostre sœur et à ((Messieurs ses enfants; m'asseurant aussi, Madame, que Vos (( Altesses l'auront pour agréable et le tiendront faict à elles- (( mêmes, en attendant que Dieu me fasse la grâce, sur leurs <( propres commandemens, de leur pouvoir tesmoigner mon très- (( humble service. x>

Ph. de Mornai, qui avait joint à la lettre ci-dessus une autre lettre destinée à TÉIecteur*, ne manqua probablement pas de faire part, directement, à la princesse d'Orange, du fait douloureux et des divers détails qu'il communiquait à l'Électrice et à l'Electeur; car, mieux que tant d'autres personnes, il connaissait les sentiments maternels de la princesse, et pouvait, d'après eux, mesurer la profondeur de son chagrin, à la pensée du veuvage de sa chère Brabantine.

Il eût été d'un haut intérêt de connaître les paroles de consolation et de relèvement que Louise de Goligny adressa à l'infortunée veuve, dans sa déchirante épreuve ; car, quoi de plus pénétrant que le langage de la mère chrétienne qui souffre et pleure avec son enfant bien-aimé, alors surtout qu'elle-même porte au cœur le plus grand des deuils ! mais, malheureusement, aucune des lettres écrites, dans celte circonstance, par la princesse d'Orange à la duchesse de la Trémoïlle n'est parvenue jusqu'à nous.

* Mém. et Corresp, de Ph, de Mornai, éd. de 1824, 1. 10, p. 12,

74 LOUISE DE COLIGNT.

Eq Tabsence de ces documents, dont la perte est si regrettable, il demeure du moins permis d*entreyoir le reflet des sentiments de la mère dans la correspondance de trois des filles qu'elle avait formées, en quelque sorte, à son image, et qui alliaient, à une piété vivante les tendres délicatesses de TaffectioD fraternelle. Dès lors quoi de plus naturel que de saisir ici l'occasion d'entendre Louise Julienne, Ëlectrice palatine, Catherine Belgie, comtesse de Hanau, et principalement Elisabeth, duchesse de Bouillon, épanchant, chacune, son cœur dans celui de la duchesse de la Trémoïlle !

<cMa sœur, écrivait Louise Julienne^, après avoir député vers a vous, j'ay reçeu vos lettres et entendu vostre triste estât qui, <( à la vérité, est regretté de moy avec beaucoup d'ennui, estant (( extrêmement en payne de vous sçavoir si mal, et de corps et «d'esprit; priant Dieu, de tout mon cœur, de vous faire la grâce «de surmonter vostre affliction et de vous pouvoir remettre à sa « vollonté. C'est aussi ce que nous devons faire, et vous avez «une particulière obligation de vous conserver. Puisque Dieu « vous a donné de si gentilles créatures, leur voudriés-vous tant « de mal, chère sœur, que de les priver de ce qui leur est le plus «nécessayre, après ce qu'elles ont perdu? Pensés, mon cher « cœur, en quel misérable estât vous les lairriés. Faictes donc, « pour l'amour d eux, le plus de résistance à vos regrés qu'il « vous est possible ; je vous en supplie de tout mon cœur, et que « nous puissions avoir ce contentement de vous sçavoir remettre « tout à la vollonté de Celuy qui est pardessus tout, et qui ne « fait rien qui ne réussisse au salut des siens. Nous ne pouvons « donc contredire à sa vollonté, mais il faut que nous acquiescions «à ce qui luy plaist, et nous garder de vouloir murmurer «contre luy.

' Lettre du 23 novembre 1604 {Archives de M, le diAC de la Tré^ moiUe).

a Hélas ! Je le sçay bien, ma chère sœur, que tout cela nous a est difficile ; mais si faut-il que nous en revenions là, d'endurer «avec pacience tout ce qui plaira à Dieu, et penser que luy, a qui a tant fait pour nous, veut aussy que, quand il nous afflige, ce nous reconnoissions que nous le méritons, et que toute la grâce a qu'il nous fait n'est que de sa pure miséricorde. Nous sçavons ce que nos jours ne sont que pour un temps, mais nous n'en rc devons désirer la fin ; et mesmes vous, qui pouvez encore faire « tant de bien à vos chers enfans et à ceux qui vous sont proches ; «vous asseurant que, de moy, je m'estimerai heureuse, si je ce vous puis estre utile en quelque chose ; et devez prendre ceste ce ferme créance, que personne ne peut estre tant à vostre service c< et de toute vostre chère petite troupe, que moy.

a .... Je suis toute à vous, ma chère et bonne sœur, à qui ce je souhaiterois pouvoir aporter quelque consolation; mais ne ce me sentant assez propre pour le faire, j'élèveray mes prières à a Dieu, affin que ce soit luy qui, par son Saint Esprit, vous ce console et fortifie, et de corps et d'esprit, au bien et contente* <e ment de tous les vostres. Je me réjouis de sçavoir M. Duplessis ce (Momay) près de vous : Dieu veuille bénir ses bonnes inten-> ce tions^ et me faire la grâce de vous accorder preuve que je vous ce suis, ma sœur, bien humble et très affectionnée sœur h vous ce faire service. »

' Vers la même époque, l'Électeur palatin écrivait à Ph. de Mornai : «J'ay ree^ogneu combien fidèlement vous avés assisté Monsieur de la ocTrémoïlle en toute sa vie jusques à son trespas, et depuis Madame la «duchesse, ma sœur, en son affliction. Pour l'ung et Taultrc» je suis € tenu par debvoir d'alliance de vous en remercier, comme j'ay faict, de «toute mon affection; vous exhortant et pryant vouloir continuer ceste c démonstration de vostre bonne volonté, en la charge que ledict «sieur défunt, recogDoissant vos vertus, mérite et suffisance, vous a «voulu commettre i> {Mém. et corresp, de Marnai ^ éd. de 1824, 1. 10, p. 39).

«Ma sœur, disait, de soq côté, la comtesse de Haoau^, ce (( mot n'est pas pour rafraischir vos ennuis, à qui je m*asseure la (( crainte de Dieu avoir, sinon arresté, pour le moins rompu la « violence de leur cours, mais pour vous tesmoigner que je parce ticipe, du plus profond de mon cœur, à la perte commune que ce vous avez faicte, et nous tous, en une personne que j*honorois (( de tout mon pouvoir. Je n'entreprendrai pas de vous consoler, (( ayant besoing de Testre moy-mesme, en un accident si doulou- « reux ; mais je vous dire seulement ce que, par aventure, « Tefiect de vostre douleur n'auroit admis chez vous : c'est qu'en (( telles afflictions, il faut que nostre âme sorte de son siège ordi- (i naire, s'esiève plus hault et cherche sa guérison, de la main ((qui blesse et est capable^ quant et quant, d'adoucir famertume a de la playe qui, à la vérité, semble d'autant plus grande, que (( la douceur de nostre sentiment s'esloigne pour un temps, juste qu'à ce que la raison, soutenant infiniment le coup, faict preuve « de la vertu que Dieu a coustume de donner à ceux qui le «craignent et invoquent. Chère sœur, je ne fais nul doubte du «premier, et, quant'au second, je joindray mes vœux avec ceux « de tous mes parens, vers ce grand Dieu, à ceste foi, qu'aug- «mentant vostre piété et vertu, il vous otroye la force et la « pacience qu'il vous sçait nécessayres, et à moy l'heur de vous « pouvoir obéir, chère sœur, en qualité de vostre bien humble « et très affectionnée sœur à vous faire service. »

L'Électrice palatine et la comtl^sse de Hanau, en écrivant à leur sœur, ignoraient qu'elle venait, dans les premières semaines de son veuvage, de perdre la plus jeune de ses filles. Cette pénible circonstance fut, peu de temps après, connue de la duchesse de Bouillon, qui naguères avait, elle aussi, perdu un enfant. De là,

* Lettre du 24 novembre 1604 (^Archives de M. le duc de la TrémoïUe).

après l'envoi d'un premier message, relatif à la mort du duc de la TrémoïUe, ces lignes touchantes^ dans lesquelles on sent un cœur aimant déborder d'émotion :

« Chère sœur, ce n'est pas une nièce bien-aimée que je regrette, ac*est un enfant que je pleure, de vrai amour de mère. Qui a est-ce donc qui se peut mieux représenter vostre extrême douce leur que moi? Certes, mon cœur, vous ne pouvez estre plainte i( de personne du monde, à Tégal de moy ; car, quand je vous «considère, la mort me seroit douce et agréable, tant je pâtis et « souffre avec vous, qui pouvés seule modérer mes peines et mon (cennuy, si j'apprends que, comme vrai enfant de Dieu, vous a ayez avec patience reçeu ceste dernière affliction de sa main, a et reconnu qu'il ne vous a rien oslé qui ne fût sien et qu'il ne «vous eût donné. J'appréhende tellement la foiblesse où vous a « réduite la perle des grandes pertes, que celte dernière vous «aura trouvée sans résistance. Cette crainte abat tellement «vostre sœur, que rien ne peut la relever que vous. Au nom « de Dieu, puisque vous ne vous aimez plus pour vous mesme, « aimez-vous, pour l'amour de nous. Conservez-vous donc, mon « cœur ; pensez à voslre santé : c'est de vous fortifler et consoler « en Dieu, que tant de gens de bien invoquent pour vous, qu'il « ne vous délaissera point. Assurez-vous en ses promesses : il se « tient près des âmes désolées qui ont recours à lui, et vous estes «si nécessaire à ces chers enfanls! Regardez-les donc en pitié, «et secourez leurs infirmités. Surmontez donc vos ennuis par « ceste cognoissance.

« Si Teneuil 2 que je vous envoie pour vous dire mes senti- « mens et sçavoir en quoy l'on vous peut servir, ne me porte-

* Lettre datée de Sedan, 27 décembre 1604 {Archives de ftf. le duc de la TrémolUe).

' Gentilhomme du duc de Bouillon.

crcesle nouvelle, qu*il m'anDooce aussitost la mort, car je la a recevrois moins tristemeat. Je vous demande la vie , chère a sœur : me la refuserez-vous? non, car vous n*avez pas oublié à a m'aymer, je le sçay bien, ni à croire ce que vous pouvez sur moy, a qui vous dis encore que nous n*avons rien qui ne soit à vous, a ni que vous ne pouvez rien vouloir de moy que je ne le fasse. « J*escrips à Madame du Plessis (M"^ de Mornai) pour luy tes- (i moigner mon sentiment des bons offices de Monsieur du Plessis, «en façon que je croy qu'elle Taura agréable. i*escripvis hier à c la bonne Madame l'électrice, qui renouvellera son deuil de sçaa voir le voslre. Je luy fais bien cognoistre Tobligation que je « sens luy avoir des tesmoignages d*amitié qu elle vous a rendus; (caussy les tiens-je faicts à moy. Je vous ay escripl, il y a huit a jours : je sçay le mal de vos pauvres yeux : ne vous incomamodez point à me faire réponse; dites à Teneuil seulement ce « que vous voulez de moy ; je ne trouverai rien de difficile. L'on a vous dira des nouvelles de mon petit peuple. Je prie Dieu pour « vous, de tout mon cœur, et qu'il vous conserve le vostre, que a je baise mille fois. Ma vie et tout ce qui en dépend est à « vous, mon cœur. »

Mêmes élans d'affection et de sollicitude, dans les lignes suivantes, écrites à cinq semaines de là ^ :

a Chère sœur, je dis que vous m'aimez puisque vous m'assu- 4 rés que voulez penser à vostre santé , laquelle m'est si chère, a que je tiendrais une vie langueur, si je vous sçavois encores en <K Testât où vous avez esté réduile. Mais Dieu soit loué de ce que, a vous ayant regardé en pitié, il vous y a envoyé de l'amendet(ment, à ce que m'a assuré Teneuil, et à ce que j'ai vu par le ce mémoire de M. Miron, le médecin. Ce n'est pas tout, mon cœur,

* Lettre datée de Sedan, 7 février 1605 {Archives de M. le duc de la Trémoille).

«c d'avoir commencé à surmonter vos douleurs; il faut continuer a et recognoistre les grâces que le bon Dieu vous a faicles, parmi a ces chastimens. Vous confessez que vous n'avez jamais mieux ce expérimenté sa bonté , que depuis vos afflictions : asseureza vous donc qu'il ne vous abandonnera point, mais qu'en luy a vous trouverez soutien, confort et repos assurés. Vous avez a raison de dire qu'il vous a mise à l'épreuve bien rude ; ce que a je ne me puis représenter sans trembler et sans estre touchée si «sensiblement de vos douleurs, que je puis dire, en vérité, «n'avoir joie aucune, mais que je Irouverois la mort douce, quoi- «que je me voye près de ce qui m'est si cher.

«Mais, mon cœur, pourquoy vous dire mes ressentimens, «puisque vous n'en doutés point, et que je renouvelle vostre «deuil, si préjudiciable à ce que je requiers de vous, au nom de « Dieu, c'est que vous ne méprisiez point vostre santé. Elle n'est « pas encore en Testât, que je puisse estre en repos ; vous ne me « pouvez point donner de preuve plus assurée que vous m'aimez, «qu'en usant des remèdes qui vous y sont propres. Et, que ne «suis-je auprès de vous? C'est ou je me desirerois. Vous ne me «le prescrivez point absolument; si ne doubté-je point que vous « m'y desirez. Oh! la dure condition qui m'empesche d'estre, et «ce qui m'est si cher, auprès de vous! ... Pour ce qui regarde « vostre santé, je ne vous convie pas seule. Vous ne pouvés pas «estre bonne mère, si vous n'en avés soin; et, pour l'amour « de ceux qui en ont tant de besoin, sur montez- vous donc vous « mesme. Représentez-vous leur condition, s'ils vous perdaient, « la plus déplorable certes qui se peut imaginer ; et puis vostre « vie est si chère à vostre sœur, qu'elle choisiroit pins tost de « perdre la sienne que voir perdre la vostre. Dieu vous la con- «servera par sa bonté: nous l'en supplions ardemment, et qu'il « vous fortifie et console en l'assurance de ses promesses, qu'il «n'abandonnera jamais ceux qui se fient en luy. x>

La princesse d'Orange, alors que rien ne lui faisait présager le prochain veuvage de sa fille Brabantine, avait, en mère toujours prête à seconder son fils, de ses judicieux conseils, accompagné Henri Frédéric à TËcluse, où l'appelait Texercice des fonctions de gouverneur des villes de Flandre délivrées de la domination espagnole.

Quel émouvant souvenir, pour elle, en séjournant à TEcluse, que celui de la dure captivité qu'y avait naguères subie son père^! Quel contraste, sous Tinfluence des vicissitudes d'ici-bas, entre la condition passée de Taïeul, dans cette ville, et la condition présente du petit-fils! Et surtout quels exemples de résignation, d'énergie et de piété légués par le premier au second ! En effet, c'était au château de rÉcluse, que, sans faiblir, un seul instant, sous le poids d'une immense infortune, Gaspard de Coligny, étudiant avec ardeur les Saintes-Écritures, dans le silence de la solitude, a avait été gagné au Seigneur, pour estre, a un jour, instrument d'élite, en son église 2. x> C'était là aussi qu'il avait rédigé le mémorable récit de son héroïque défense de Saint-Quentin; récit, au terme duquel, élevant son âme à Dieu, et contemplant, des sereines hauteurs de la foi, les agitations, les luttes et les désastres de cette terre, il avait inscrit cfô îidmirables paroles : «Tout le réconfort que j'ay, c'est celuy qui «me semble que tous les chrestiens doibvent prendre, que tels «mystères ne se jouent point sans la permission et volonté de «Dieu, laquelle est tousjours bonne, sainte et raisonnable, et «qui ne fait rien sans juste occasion; dont toutes fois je ne sçay «pas la cause, et dont aussy peu je me dois enquérir, mais plus « tost m'humilier devant luy, en me conformant à sa volonté. j>

* Voir les détails que contient, sur ceUe captivité, notre publication intitulée : Gaspard de Coligny , amiral de France , t, 1«»", p. 312 et suiv.).

* Th. de Bèze, Hist. eccl., t. l^r, p. 140.

En évoquant, devant Henri Frédéric, le souvenir de ces faits, Louise de Goligny insistait sur les hauts enseignements qui s'en dégageaient pour lui ; enseignement d'autant plus précieux, dans leur mise en évidence, qu'ils avaient pour fidèle interprète la pieuse mère qui conviait son fils à les recueillir.

Le séjour de TÉcluse fut nuisible à la santé délicate de la princesse d'Orange, a Le mauvais air de ceste ville, écrivait-elle a à Aerssens, lorsqu'elle fut de retour à La Haye, m'a causé une a si longue et fascheuse maladie, que je ne fais que commencer «à m'en relever*. »

Quelle que fût encore la débilité physique de Louise de Goligny, elle ne s'en occupait pas moins, jusque dans les plus petits détails, de ce qui concernait le bien-être ou même les simples convenances de ceux qu'elle aimait. Elle le prouva, en ajoutant, dans sa lettre à Aerssens : «J'avais donné charge à mon secré- «taire, que j'ay envoyé en France depuis quelque temps , de «vous parler du désir que j'avais d'acheter, de M. le prince a d'Orange, une bonne partie des terres qu'il fait vendre de deçà, «et luy en eusse faict toucher les deniers à Paris, ayant, à cest « effect, envoyé une procuration pour vendre une terre que j'ay «en Beausse^, pour laquelle je trouve prou de marchands qui a me veulent donner argent comptant. Mais, comme je suis arrivée ccicy de Zellande, j'ay trouvé que le sieur Kermens a voit tout « vendu, réservé quelque peu. De ce que je luy prye de m'en «laisser deux kavèles (parcelles), pour faire là une petite censé, « pour avoir de l'avoyne pour nourrir les chevaux de mon fils, il « m'en a donc laissé ce petit nombre, soubs le bon plaisir de Mon- « sieur le prince, mon beau-fils, parcequeje luy ay dict que j'es- « pérois que mondict sieur le prince en fera meilleur marché à son

' Lettre du 20 novembre 4604 {Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 45,950, fo 22).

* La terre de Lierville.

tf frère qu'aux estrangers, et que, pour cest effect, je desirois qu'il a atlendist mon payement jusqu'à ce que nous eussions entendu «sa volonté. Je vous prie donc, Monsieur Aersens, d'en parler «à mondict sieur le prince, mon beau-Bis, et l'inviter k me traiater un peu plus favorablement que les autres, considérée que c c'est pour son cadet, qui ne jouytd'un seul liard de Sa mayson, a et qui n'a rien que ce qui plaist à messieurs les Estats de luy a donner. Je luy en escrips par le sieur de Torsay. Je m'asseure a que vous tiendrés la main pour m'en faire avoir une bonne a responce, comme je vous en prye, et de me croyre tousjours, a Monsieur Aersens, vostre très affectionnée et bien bonne « amye. ï>

A cette époque, comme à une foule d'autres de l'active existence de Louise deColigny, l'ambassadeur Buzanval, qui savait cette princesse toujours prête à servir, dans la mesure du possible, les intérêts du roi de France, réclama son intervention auprès de la cour d'Heidelberg, dans une question politique, au sujet de laquelle il suffira, pour signaler le bon vouloir de la femme éminente que Henri IV avait investie de sa confiance, de reproduire ce passage d'une dépêche officielle du 5 janvier 1605*:

<t II seroit besoing de réunir les provinces de l'empire inté- «cressées en ceste cause; ce qui ne se peut faire sans un a rapport de tous à la personne de Sa Majesté, et malaisément «sans l'intervention du premier d'entre eux, qui est l'éleca teur palatin ; ce qu'ayant déjà faict comprendre à M. le prince « Maurice, il promet d'apporter tout ce qui sera en sa puissance cpour le disposer à suivre le chemin qu'il a desjà commencé de ce reprendre , et à oster les causes qui pourroient entretenir Sa

* Dépêche de Buzanval à Villeroy {BibL nat. mss. f. fr. vol. 15,953, f>398).

ce Majesté en la deffiance qu'il auroit de sa bonne volonlé en ce son endroict. Madame la princesse d'Orange m'asseure de ce mesme pour ce qu'elle peult, à l'endroict de Madame l'éleccctrice, et fera volontiers semblables offices à Tendroict d'A...., ce si elle croit y avoir plus de crédit qu'elle n'a et qu'il ne se cccroye pas tant comme il taict. Bref, elle ne refuse nulle peine, oc ni nulle entreprise, pour le service et contentement de Sa Madjesté et pour le bien qui pourroit venir par la guérison dudit

c et l'étroite union et intelligence dudit sieur électeur avec

ce Sa Majesté. »

A La Haye, comme à l'Ecluse, de douloureuses pensées et de sérieuses appréhensions étreignaieot le cœur de la princesse, au sujet de ses filles Brabantine et Elisabeth, en présence du double deuil récemment imposé à l'une et de l'affliction persistante que causait à l'autre la situation si témérairement compromise et, de jour en jour aggravée de son mari, lorsqu'un heureux événement vint momentanément faire diversion aux anxiétés de la mère de famille : la bonté de Dieu accordait un fils à là duchesse de Bouillon. Le duc, en apprenant à la princesse d'Orange la naissance de cet enfant, lui écrivit de Sedan*: ce Plut à Dieu que nous eussions tous cest honneur de vous voir, ce pour, icy et ailleurs vous continuer les effects de nostre fidèle «service!» A quelque temps de là, alors qu'étaient parvenus à Sedan les félicitations et les témoignages réitérés de la tendresse de Louise de Coligny pour sa chère Elisabeth, le duc répondit 2 :

a Je vois par voslre lettre la continuation de vostre amitié en a mon endroict, tant bien la participation de la joye qu'il vous ce a pieu prendre avec nous, du fils que Dieu nous a donné, que

* Bihl. nat, mss. Collect. Dupuy, vol. 494, f« 74.

• Bibl. nat. mss. Collect. Dupuy, vol. 494, f> 59.

84 LOUISE DE GOLIGNT.

« le plaisir qu'auriés de me voir près du roy ainsy que j'y ay a esté plusieurs foys. Je prye à Dieu m'en ouvrir le moyen. a Recevez, s'il vous plaisl, l'asseurance de nostre entière affecation à vous faire service. J'ay veu une lettre de M. le comte a Guillaume, qui disoit ce qui s'estoit faict et passé en ce der- « nier combat, où il disoit, en ces propres mois : que vostre cher <i nis y avoit faict comme un Alexandre. »

Le duc de Bouillon n'eût pu se montrer digne de la bienveillance de la princesse d'Orange, qu'en suivant les sages conseils qu'elle lui donnait. Ces conseils se basaient sur la conviction, que l'unique moyen, pour lui, de sortir de sa situation, à la fois coupable et périlleuse, était d'avouer franchement ses torts au roi, et de recourir à sa clémence, en lui donnant des gages sérieux d'une ferme résolution de demeurer désormais, vis-à-vis de lui, dans la ligne du devoir. Mais la princesse, sans illusion sur le caractère et les intentions du duc, redoutait que, sourd à ses conseils, il attirât, sur lui, de la part du souverain, le châtiment d'une opiniâtreté et d'une désobéissance qui touchaient à la rébellion. Ses prévisions, à cet égard, n'étaient que trop fondées, comme on le verra plus loin.

Louise de Coligny, en attendant qu'un nouveau séjour, qu'elle désirait faire en France, la rapprochât de ses 61les Elisabeth et Brabantine, s'efforçait d'alléger le poids de leurs épreuves par le fréquent envoi d'affectueux messages. Elle avait besoin desavoir que chacune d'elles pût puiser quelque force et quelque consolation dans des relations d'amitié et dans des témoignages de sympathie, qu'elle sentait leur être nécessaires. Aussi apprit-elle avec satisfaction que ces relations et ces témoignages ne leur faisaient pas défaut.

Et d'abord, en effet, quant à la duchesse de Bouillon, il lui fut donné, dans te cours de l'année 1605, de jouir, à Sedan, de la présence de trois de ses sœurs, l'Électrice palatine, Made-

LOUISE DE GOLIGNY. 85

moiselle d'Orange et la comtesse de Hanau. Sa correspondance^ prouve combien elle fut heureuse de leur séjour auprès d'elle. Les éloges qu'elle leur accorde se résument^ sous sa plume, dans des paroles telles que celles-ci : (n Mon Dieu, que ceste princesse (c (l'ÉIectrice) est bonne ! Sa compagnie ne se peut assez estimer a et chérir; on n'en saurait trouver une meilleure au monde. — ce De ma sœur, Mademoiselle d'Orange, je ne diray rien, sinon a qu'elle est la bonté même. — La comtesse de Hanau a amené (c avec elle sa fille ainée et, de plus, me la laisse. C'est une très a belle fille, de douce humeur. Je prie à Dieu qu'elle puisse profiter ce entre mes mains, selon l'espérance que l'on a. Je ne manquerai «point d'affection et de soin.»

La duchesse de la Trémoïlle, de son côté, s'appuyait sans réserve, dans son isolement, sur le dévouement affectueux de Monsieur et de Madame de Mornai, qu'elle savait être unis, de longue date, par les liens d'une étroite amitié à sa seconde mère, et qui ne pouvaient mieux seconder la tendresse maternelle de Louise de Goligny, qu'en prodiguant à sa fille les soins les plus délicats et les seules vraies consolations. Dépositaire des intimes pensées et des suprêmes recommandations de Claude de la Trémoïlle, Ph. de Mornai avait inauguré son ministère de conseiller et de fidèle soutien de la jeune veuve par la manifestation de sentiments et par des actes, k la dignité desquels le connétable s'était fait un devoir, dès les premiers moments, de rendre un éclatant hommage. Yoici en quels termes, associant à ses pensées celles des membres de sa famille, parmi lesquels figurait la prin* cesse d'Orange, il s'était adressé, le 17 décembre 160/i, à Ph. de Mornai ^ :

* Voir notamment une lettre du 28 juin 1605 (Archives de M. le duc de la Trémoïlle),

* Mém. et Corresp. de Mornai, éd. de 1824, t. 10, p. 45, 46.

86 LOUISE DE COLTGNY.

a MoDsieur, je vous remercie, de tout mon cœur, du soing (cque vous preués de mes petits nepveux et niepces de la Tréa moïlle et de ce qui leur touche, seloQ la recommandation que a VOUS en a faite feu leur père, auparavant sa mort ; en quoy il avons a rendu une singulière preuve, quoiqu'elle vous soitonéareuse, de la grande amitié qu'il vous portait et de Testât qu'il d faisoit de vous, à qui il a voulu consigner ce qu'il avoit de a plus cher. Je l'ai faict entendre au roy, qui a eu fort agréable a ceste sienne élection qu'il a faicte de vostre personne ; et pour amoy, je ne la puis assez louer, pour la créanceque j ay qu'il « n'en pouvait faire une meilleure, et que vous vous en acquitterés a si dignement et avec tant d'affection» que vous y acquerrez de «l'honneur et une grande obligation sur ces petits enfans, (ik laquelle tous leurs parens participeront, et mesmement moy, «qui les veulx aymer comme les miens propres; qui me fera a vous les recommander autant que je puis, encores que jesçache «qu'il ne se peult rien adjouster au désir que vous avés de leur « bien, auquel je conspirerai tousjours avec vous et m'y em- « ployerai fort volontiers, en ce que ma niepce et vous me mar- «querés» vous pryant affetueusement de l'en asseurer, et faire «estât que j'ay tousjours chéri et aymé feu vostre frère et vous, « et que, en toutes occasions où le moyen m'en sera donné, vous « apercevrés comme je vous estime et honore.»

Alors que la princesse d'Orange savait sa fille Brabantine entourée, ainsi que ses enfants, des soins assidus et de la sollicitude de Monsieur et de Madame de Mornai^, elle eut la douleur d'apprendre que leur fils, qu'elle avait accueilli, en Hollande,

* Les archives de M. le duc de la Trémoïlle contiennent une volumineuse et fort intéressante correspondance que Ph. de Momai entretint, pendant plusieurs années, avec Charlotte Brabantine de Nassau, duchesse de la Trémoïlle. Elles contiennent aussi quelques leUres intimes de Madame de Mornai à la duchesse.

avec un bienveillant intérêt, quand il était arrivé pour servir sous les ordres de Maurice de Nassau, venait, comme naguères Henri de Coligny, de succomber, victime de son courage, au cours des opérations d*un siège ^. Quelle ne fut pas l'émotion de la princesse, à Tidée de tout ce qu'allaient souffrir ses amis, en recevant la sinistre nouvelle de la mort du fils bien-aimé sur lequel reposaient leurs plus chères espérances ! S'identifiant, de toute l'énergie de son cœur de mère, avec celui de Madame de Mornai; dont elle n'ignorait pas que la santé était profondément altérée, elle s'alarma pour cette amie, si pieuse, si résignée, sans doute, mais qui, brisée par une indicible souffrance, ne pourrait probablement pas se relever du coup le plus redoutable qui pût lui être porté. Les faits ne justifièrent que trop manifestement ses alarmes, car Madame de Mornai ne survécut que peu de temps au fils dont la perte l'avait frappée au cœur.

L'infortunée mère, que la tendresse de son mari, si douloureusement éprouvé lui-même 2, s'efforçait de soutenir, vivait encore, lorsque, en digne fille de Louise de Coligny, Madame de la Trémoïlle adressa à Pb. de Mornai ces lignes touchantes ^ : «Monsieur, le cœur plein d'ennui, et les larmes aux yeux, je «fais ces quelques lignes, non pour penser pouvoir apporter

* Maurice de Nassau écrivait à Mornai, le 27 octobre 1605, en déplorant la mort de son fils («emporté d'un coup de faulcommun^ en se € trouvant entre les premiers entrepreneurs contre la ville de Gueldre) : «il s'est comporté, durant qu'il a esté en ceste armée, si sagement et a « donné telle monstre de sa valeur et courage, que tous les chefs et gen- « lilshommes de ceste armée, avec moy, en avoient eu une singulière «satisfaction et contentement» (Afém. et Correap. de Mornaiy éd. in-4', t. 3, p. 136).

* Qui ne connaît cette navrante exclamation de Mornai, à l'ouïe de la sinistre nouvelle qui ulcéra son cœur de père et de mari : «je n'ai plus « de fils ; je n'ai donc plus de femme ! ]£>

' Mém, et Corresp. de Mornai^ éd. de 1824, t. 10, p. 136.

88 LOUISE DE COLIGNT.

<t soulagement à vostre affliction. Je sçais que nul que Dieu ne apeult amoindrir le juste ressentiment que vous en avés; Dieu, adis-je, qui fait reluire en vous de telles marques de piété, que aies consolations quont les aultres ils les prennent de vous. (i C'est donc à ceste heure qu*il faut mettre en pratique de sages a discours que m*avez autrefois faicts, en pareilles espreuves, «qui certes me font eslre aussi peu capable de vous consoler, a que pleins de ressentimens de vostre juste douleur. Je n*ose aencores aller mesler mes larmes parmi les vostres : j'attendrai a que Dieu ait rendu Madame de Mornai avec plus de force, et a que ma présence serve, non à renouveler son ennui, mais à y (i apporter soulagement. Mon affliction est telle, que je ne la puis «exprimer.»

Dans l'automne de 1605, la princesse d'Orange revint en France, sans être, cette fois, accompagnée de Henri Frédéric, que ses devoirs militaires et politiques retenaient sur le soldes Provinces-Unies. Elle laissait dans ces mêmes provinces un jeune Français, auquel elle n'avait cessé de s'intéresser. Appelé à servir sous les ordres de Maurice de Nassau, il avait, plus heureux que Henri de Coligny et que le jeune Mornai, sur le théâtre des hostilités, échappé à la mort. Ce protégé de la princesse était le fils de M. et M"*^ de la Force. Atteint d'une simple blessure, il attendait sa guérison, pour rejoindre, en France, ses parents. M. de la Force, voyant, à la cour, Louise de Coligny, l'entendait lui parler de son fils, dans les termes les plus flatteurs; et il s'empressa d'écrire, de Paris, à Madame de la Force, le 16 novembre 1605 : «J'attends notre fils, dans quinze jours. Madame «la princesse d'Orange est ici, que j'ai fort entretenue chez la «roine, et m'a dit de lui force bien*.»

En fréquentant la cour la princesse espérait servir utilement les

* Mémoires de La Force, t. !«»•, p. 417.

intérêts de ses filles Brabantine et Elisabeth, ayant à cœur de seconder Tune dans des démarches officielles relatives à la consolidation de son patrimoine, et de redoubler d'efforts, vis-à-vis du mari de l'autre, pour Tarracher à la voie funeste dans laquelle il s'était engagé, à l'égard du roi, aux périls qui en demeuraient inséparables, et au désastre final dont étaient menacés, par sa faute, sa femme et ses enfants.

En ce qui concernait la duchesse de la Trémoïlle , Louise de

Coligny rencontra, pour lui être utile, un judicieux et actif auxiliaire^ en la personne du généreux Mornai, qui toujours marcha d*accord avec elle dans la carrière du dévouement au soutien des droits de la jeune veuve.

C'est ici, qu'à l'occasion d'une opulente succession ouverte, pour une large part, en faveur des représentants de Claude de la Trémoïlle, nous rencontrons, dans la correspondance de la princesse, les traces de sa sollicitude maternelle. Un de ses proches parents tenant aux la Trémoïlle par des liens de famille assez éloignés, le jeune comte de Laval, petit-fils du célèbre d'Andelot, frère de l'amiral de France, venait de mourir, en 1605, laissant une partie de ses biens à sa mère, Anne d'Allègre, épouse, en secondes noces, du maréchal de Fervacques, une autre aux représentants du duc Claude, et le surplus au duc d'Elbeuf. En cet état de choses, Louise de Coligny, écrivit, le 31 décembre 1605, à sa fille Brabantine^ :

«Ma chère fille, si je puis recevoir consolation en l'extrême a perte que je fais, avec ma maison, en la personne de feu mon «pauvre nepveu. Monsieur le comte de Laval, ce ne peut eslre a que de voir tomber ceste illustre maison, dont je suis sorti par (cma mère, es mains d'une autre que je tiens pour mienne et a à laquelle je suis si étroitement liée, et de parenté et d'amitié,

^ Archives de M, le duc de la Trémoïlle.

ce et de toutes sortes de debvoirs, que je ne pense avoir fait perte a qu'en sa personne.

a II est besoin que vous donniez ordre, de bonne heure, à ((recueillir ceste belle et grande succession, et croire que la pre- « mière chose que vous devez faire, c'est d'escrire au roy, pour <c le supplier de vous commander comment il plaist à Sa Majesté ce que vous gouverniez en ceste affaire.

ce II y a icy M. de Montmartin qui a tousjours esté très affecce tionné à la maison de Laval et qui en entend fort bien les a affaires, pour en estre un des principaux vassaux. Il m'a promis^ a si le roy le trouve bon, de vous aller trouver dans peu de jours a et vous faire entendre inânies choses dont il est besoin que vous a soyez instruite. Je vous réponds de son affection, fidélité et «dextérité pour vous bien servir. Feu mon cousin de Laval, «père du dernier mort, lui avoit donné la capitainerie de Vitré, «dont il a joui, par longues années. Depuis, Madame de Fer- « vacques la luy a ostée, sans aucune récompense. Son désir «seroit qu'il vous plùst l'honorer de la mesme charge, et je vous « en supplye de tout mon cœur, soubs l'asseurance que j'ay que «vous en serez fort fidèlement et fort bien servie.

« Je vous avois envoyé, ces jours passés, une lettre de Madame « de Fervacques, pour une petite affaire ; mais vous en aurez « bien de plus grandes à démêler ensemble ^. Il faut vous éver- « tuer, à ceste heure, afin que Dieu vous donne et santé et dexté-

* Il y eut, notamment, entre Mesdames de Fervacques et de la Trémoïlle un grave procès, que le parlement de Paris fut appelé à juger. Louise de Colîgny, dans l'intérêt de sa fille, assista aux débats de cette affaire, ainsi que le prouve ce passage du plaidoyer prononcé alors par Tavocat-général Servin : « Madame la princesse d'Orange , qui est icy « présente^ ne décriera pas que feu M' de Laval fut la saluer à Middel- € bourg, et que de là il s'achemina à l'armée du comte Maurice etc. > (Du Bouchot, Preuves de l'histoire de In maison de Coligny^ p. 1121 à 1128).

« rite pour bien conduire le surcroît de grandes affaires qui vous «viennent, en ceste grande succession. Or, je prye Dieu, ma a chère fille, qu'il vous ait en sa très saincte garde.

oc Vous avez de belles étrennes pour le commencement d'année. y>

Deux jours après Tenvoi de cette lettre, fut expédiée celle que

voici ^ :

« Ma chère fille, puisque c'est le sieur de Bourron qui vous ce porte ceste lettre, il vous rendra si bon compte de ce qui se ce passe icy, qu'il n'est point besoin que j'en emplisse ce papier, ce Seulement je vous dirai que vous êtes attendue en bonne dévoce tion, et que je croy qu'il est besoin, pour vos affaires, que vous ce y soyez bientost, car Monsieur de Fervacques, à ce que Ton ce dit, car c'est celuy que je ne vois point, se prépare bien au a combat. Il est, tous les jours, avec ma belle-sœur, laquelle je «vois aussy peu que de coutume. Mon frère et lui ont rompu, «carc'estoit son intention, lorsqu'ils traitèrent ensemble, d'avoir « de l'argent dans peu de temps, et celle de M. de Fervacques tout «au contraire, comme il l'a bien monstre; de façon, que mon « frère me vient de céder son droit, et en avons dû passer un «petit contrat que M. Robert a minuté.

« Le sieur de Bourron vous dira l'advis que tous vos amis vous «donnent pour le regard de vos enfants, les amenant icy, comme «je croy que vous les y devez amener^ y venant pour y demeurer «longtemps, comme il ne se peut autrement; et me semble « que vous pouvez bien avoir icy vostre fille, sans la mener à la «cour, qu'une fois, pour faire la révérence à la roine ; et, ceste « fois, chacun lui fera tant de caresses, qu'elle n'aura point loisir « de s'asseoir ; de façon que cela ne portera point préjudice à ce «que vous pourrez obtenir, en une autre saison, qu'elle sera «plus grande ; car, en ce petit âge où elle est, chacun juge que

* Archives de M. le duc de la Trémoïlle.

92 LOUISE DE GOLIGNT.

d VOUS ne devez pas vous attacher bien Tort à demander une a chose ^ que vous auriez grand'peine à obtenir, si vous ne mona triés des preuves bien certaines que cela ait esté, car on ne a s'arrêtera pas sur des ouï dire ; et de vous mettre au hasard a d'estre refusée, c*est chose qu'il semble que vous ne devez pas « faire.

<c Je suis encore incertaine si vostre frère viendra ou non, car (( le vent a tousjours esté si contraire, depuis le passage de M. de (( Buzanval, qu'il n'est rien venu depuis luy.

oc Je vous envoyé une boite de tablettes que Madame la gardece des-sceaux m'a donnée pour vous envoyer. Elle dit que c'est son a apothicaire qui en a la recette, lequel elle ne m'a jamais voulu a nommer^ et dit que, toutes les fois que vous en voudrez avoir, a qu'elle vous en enverra ; mais j'ai dit au sieur de Bourron qu'il ce demande la recette à M. de La Violette. Pour de ceste étoffe (( pour une robe, j'en ai vu plusieurs pièces, mais toutes si chères, «que je n'en ai pas voulu prendre ; aussy que l'on m'a dit que a c'est à Tours où elle se fait, et que Bourron, passant par là, en «pourra voir et vous dire le prix, et que, de jour à autre, vous « vous en ferez apporter. J'attends les gants que l'on m'a pro- « mis de faire pour mon petit mignon ; s'ils sont faits, le s' de « Bourron les portera.

« Leurs Majestés sont à Saint-Germain. La roine n'a avec elle (( que Mesdames les princesses de Gondé et de Gonti. Madame de « Montpensier avoit esté mandés pour y aller, et moy commandée «pour l'y accompagner; mais nous avons si bien faict jusqu'ici, « que nous sommes exemptées de ceste petite corvée ; et je croy « qu'aujourd'huy toute la cour va à Vigny chez M. l'admirai, et «que delà tout reviendra icy ; qui sera un fort grand plaisir, car «c'est une peine extrême d'aller, à ceste heure, par les champs.

Le tabouret au cercle de la reine,

ce Voilà Bourron qui vient demander mes lettres : je finis donc, a eu vous embrassant, et toute la petite troupe, de tout mon ce cœur, et vous conjurant d'aimer toujours vostre maman.»

Cependant la princesse d'Orange^ tout en accordant son précieux appui à la duchesse de la Trémoïlle, se montrait, plus que jamais, animée du désir de soustraire sa chère Elisabeth et ses enfants aux périls toujours croissants de la situation que le duc de Bouillon, méconnaissant ses devoirs de mari et de père, comme il méconnaissait ses devoirs de sujet, leur avait imposée par sa coupable conduite vis-à-vis du roi. En conséquence, elle s'attachait, de toute l'énergie de son âme, à vaincre l'altière opiniâtreté du duc ; tâche ardue, dans l'accomplissement de laquelle sa persévérante bonté ne se lassa pas un seul instant.

Une première difiiculté fut enfin aplanie. Cédant, en effet, à la fermeté des conseil^ de la princesse, le duc se décida à faire parvenir l'aveu de ses fautes au roi et à invoquer sa clémence. L'aveu était conçu sous une forme et dans des conditions dont la nature surprit à un si haut point Dumaurier, qu'il manda à Buzanval * : « elles sont telles, que je ne puis trouver des paroles a pour les exprimer, tant cela me semble éloigné des langages aprécédens, il semble que le cœur lui soit fondu tout-à-coup, « tant il s'approcha de ce dont il avoit tousjours protesté se vou- « loir esloigner. »

Une lettre de la duchesse de Bouillon à sa sœur Brabantine nous fixe sur l'issue de la démarche accomplie auprès du roi, au nom du duc, et sur le projet d'une mission dont elle pouvait, d'un moment à l'autre, être elle-même chargée. Voici, d'après cette lettre, l'état exact de choses à la date du 12 décembre 1605 2 :

* Aubei7 Dumaurier, par H. Ouvré. In-8, 1855, p. 127.

* Ardiives de M. le di*c de la Trémoïlle.

« Je VOUS dirai Tissue du voïage de Teneuil qui a mis Tafifaire a de mon cher mari en ces termes : c'est que le roy luy accorde a l*usage de sa clémence et de luy eu faire expédier les actes <c conçus eu la forme que nous trouvons la plus authentique, a afin de reprendre lieu en sa protection , de la remettre en posa session de ses maisons, eslats et dignités; mais il demande a des sûretés. On Ta supplié de dire lesquelles : il a renvoyé à <rM. de Sillery, qui a fait response que le roy ne les vouloit a exprimer, mais laissait à mon monsieur de les luy offrir.

«Teneuil est donc renvoyé à Madame ma belle-mère, qui a a conduit tout cecy, pour sçavoir si le roy aura agréables celles a qui lui sont données, qui sont toutes celles qu*il s'est pu repré- (csenter devoir et pouvoir. Elles sont contenues dans un petit a paquet que je vous envoie.

«M. de Sillery dict aussy qu'il falloit que mon monsieur «envoyast quelcun, avec pouvoir de recevoir les sûretez que le ce roy offrirait; mais il a jugé que ce seroit inutilement, sy aupa- (c ravant Ton n avoit su sy le roy auroit agréables les siennes.

c Voilà en quel estât cela est, chère sœur : Dieu y veuille douce ner une heureuse fin et telle que vous désirés, et je m'asseure <cque c'est comme je les pourrois souhaiter. Au reste, ce que ce vous me mandates dernièrement , touchant mon voïage à la ce cour, aïant esté bien considérée de mon monsieur, il incline à ce me le faire faire, pour tesmoigner au roy plus de submissiou, plus ce de franchise et d'affection , de façon que je serois celle à quy ce il donneroit le pouvoir de recevoir les sûretés du roy, et lui ceporterois celles de mon monsieur. Teneuil a charge de dire à ce Madame ma belle-mère ceste volonté, afin que elle sonde ce sy le roy estimera et agréera davantage que ce soit moy ; car, ce à la vérité, si je pensois pour rien conter, je n'entreprendrois ce pas volontiers ce voïage, comme aussy, sy je n'espérois y estre ce assistée de vous, mon cœur, que je prye et reprye à mains

ce jointes, de ne me laisser point au besoing. Au nom de Dieu, «ma très chère sœur, aydés-moy à suporter un si pesant far- Qcdeau que ce voïage, si je le fais. »

La duchesse de Bouillon fut dispensée, par les circonstances, de l'obligation de faire le voyage qu'elle appréhendait.

De Sillery avait laissé entrevoir que la principale sûreté à offrir au roy était Sedan ; mais le temps s'écoulait sans que le duc de Bouillon semblât vouloir se prêter à la concession dont on lui avait fait pressentir l'opportunité.

Le jour vint où, fatigué des tergiversations et des réticences du duc, le roi déclara à son envoyé Teneuil qu'il voulait «avoir ce dans Sedan un gouverneur et une garnison qui lui répondissent ce de cette place ; sinon, qu'il avait la justice et la force en main, € pour ruiner le duc d'honneur et de biens. »

A l'exigence, nettement formulée, du roi, il fallait une réponse, mais aucune ne fut faite.

Justement mécontente et alarmée du silence du duc, la princesse d'Orange pria le roi d'accorder à Odet de Lanoue l'autorisation de se rendre à Sedan, pour décider le récalcitrant à se soumettre. Après maintes difficultés, le roi accorda l'autorisation demandée, mais sous la condition expresse que le voyage ne durerait pas plus de dix jours.

Odet de Lanoue, ayant échoué dans sa mission, revint aussitôt. On sait, par une lettre qu'il adressa à Mornai, le 17 février 1606 ^, ce qui s'était passé à Sedan et quelles mesures énergiques le roi venait d'adopter.

«Aujourd'hui, disait-il, que l'affaire de M. de Bouillon est «en la bouche de tout le monde, j'estime nécessaire de vous a informer de la vérité.

* Mém. et Corresp. de Ph. de Mornai^ éd. in-4», t. 3, p. 250, et éd. de 1824, t. 10, p. 254.

<K Depuis trois mois, on eD a traité par reatremise de Madame « la princesse d'Orange, et en estoit-on venu à tel point que, <c moyennant la confession du duc, le roy pardonnoit tout et le <c remettait en ses biens et honneurs. Comme on a pensé en faire ce une conclusion, le roy a déclaré que, tout ainsy qu'il lui bailce loit toutes les seurelés qu'il demandoit, il vouloit aussi avoir des aseurelés de luy contre les méfiances qu'il en pouvoit prendre, et d Yen a-t-on laissé quelque temps à deviner. Enfin le mot a esté ((touché, que le roy vouloit avoir dans Sedan un gouverneur et dune garnison qui lui en répondissent; et cela luy estant ce mandé par un gentilhomme qu'il avoit envoyé icy, à laquelle ce nouvelle, ayant craint Madame la princesse d'Orange qu'il ne ccrompist toute négociation, elle fit tant envers Sa Majesté, que, « pour essayer à le persuader à son debvoir, elle obtint que j'y a fisse un voïage.

c J'y ay donc esté et apporté toutes sortes de raisons pour le «convier à se soumettre à toutes les volontés du roy, sans aucccune réservation. Je l'ay trouvé obstiné à ne se vouloir dessaia sir de sa place, pour chose du monde, mais bien de permettre u que celuy qui y est de sa part, sa garnison et ses bourgeois (cmesmes, feront le serment au roy, voire n'ayant serment «qu'au roy; au cas qu'il contrevienne aux conditions de la pro- (i tection, que Sa Majesté y puisse entrer, forte et foible, comme « il luy plaira ; et, pour preuve de cela, qu'elle y aille dès le len- « demain de l'accord, avec assurance d'y estre reçue, fût-ce ce avec une armée, et non seulement elle, mais tous ceux qu'il luy « plaira y envoyer, moyennant qu'elle le luy commande, et que «par ce moyen elle luy soit pour garant; prest, oultre cela, de «venir trouver Sa Majesté et s'en tenir ou près ou loin, selon «qu'il luy plaira ordonner.

«Ces offres ont esté prises pour refus et réputées comme «paroles sans effect; de sorte que le roy, qui ne veut rien dirai-

ccnuer de sa demande, s'est résolu à prendre de force ce qu'on ce ne lui veut livrer de bon gré.

oc Quantité de canons et de munitions sont déjà embarqués, <cdi\ mille hommes de pied français se lèvent, et six mille ce suisses, pour s'y acheminer, au plus tost qu'ils seront presls.

a Nous avons tous à déplorer ce malheur, spécialement pour a l'église, qui s'est monstrée autrefois si charitable envers les a pauvres réfugiés de ces quartiers , laquelle court fortune ccd'estre ruynée, le roy m'ayant asseuré, s'il la prend de force, € ne pouvoir faire autrement qu'y installer un catholique ; et à «telle résolution quelle intercession pour faire bresche ? je ne (f sçay si nos églises pourroient quelque chose, et, le pouvant, si ce elles oseroient* Au moins Dieu y pourvoira, de qui la main € n'est point raccourcie, et fera peut-estre que ce lieu, pour ce chose qui arrive , ne laissera d'estre tousjours un asyle pour aies affligés.

ce Ce mouvement ne peut qu'estre de grande importance, car ce il met larchiduc à s'assurer sur sa frontière, quelques Âllemans ce peut-estre pour M. de Bouillon, peut-estre aussy M. de Savoye ce pour Genève, ou mesme pour la France, s'il voit le roy esloicegné. Cinq ou six mois nous en feront sages. »

Sincèrement attachée à son mari, au jugement duquel elle se référait avec une aveugle confiance, et égarée par lui sur le véritable état des choses , la duchesse de Bouillon ne voyait qu'une victime de la calomnie dans l'homme à l'innocence duquel elle croyait. Épanchant, sous le poids de l'angoisse, son cœur dans celui de sa seconde mère, elle lui écrivait, de Sedan, le 27 février 1606 ^ :

n Je reçoy bien de vous et de cesle bonne sœur ^ des ofices

* Bïbl. nat. mss. collecl. Dupuy, vol. 140, f> 8.

* La ducliesse de la TrémoïUe,

II f

ad'amytié que je m'en estois tousjours promis; et plût à Dieu a que vos afeclioQS et désirs aboutissent à bieu ! Vous a*oublierés a rien pour conjurer ceste tempeste qui nous va menaçant. Les cexpédiens que vous cherchés me le témoignent bien. Dumaua rier vous dira les l>ornes dans quoy se tient ce cher mary. a C'est à vous, bonne princesse, qui nous aimés bien, de voir « s'y peut trouver de quoy contenter le roy ; et Dieu sçayt sy je a le désire ardemment (c'est beaucoup plus que de vivre) et sy «je crains vivement les effets de son courroux. Au nom de «Dieu, chère princesse, ne vous lassez pas de nous bien faire, a en tesmoignant à Sa Majesté avec quel zèle nous desirons a l'honneur de Sa protection et bonne grâce. C'est dévaler aux aabymes quand on n'espère plus cela. Hélas! que les apréhenisions que j'en ay me touchent vivement au cœur! Ce que (de sieur Dumaurier m'a dict vous avoir esté commandé, sur la c( dépesche où vous me conviez de parler plutost de vous aller a voir que d'aller en Allemagne, me confirme en mon désespoir, a que Ton ne nous veut point ouvrir les bras pour nous recea voir. Nous serons les seuls au monde à qui on les a refusés, a Continués, bonne princesse, à dire et nos submissions et désirs € violens de rendre très fidèle service au roy, et à vous représencc ter les ressentimens de vostre fille, en la misérable condition a de quoy elle et les siens sont menacés. Je doubterois plustost «de moy-mesme que de vostre afection au recouvrement de «nostre bonheur, laquelle j'ay bien veu aussy estre telle que, c lorsque toute espérance nous sera ostée de le pouvoir plus pour- « chasser, vous ne pourrés demeurer au lieu où il se fera et dira « des choses sy horribles contre nous. A cette représentation de « tant de vœux, l'on succomberoit, si la main de ce grand Dieu «ne me soutenoit par les promesses qui assurent qu'il ne délais- «sera point ceux qui se fient en luy. Je le suplye de nous estre « si propice et favorable, que d'apaiser le courroux du roy. Je

«m'en jette à genoux, de grande afection, tous les jours, pour <£ obtenir ceste grâce de sa bonté. Adieu, ma chère Madame, il « m'est bien dur, après avoir espéré l'honneur de vostre présence, a de m'en voir frustrée. Rien ne me peut empescher d'estre, a toute ma vie, vostre très fidèle servante. »

A cette lettre étaient jointes les lignes suivantes *, destinées par la duchesse à sa sœur Brabantine :

<c Chère sœur, j'ay tousjours cru que vous ne vous endormiriés a pas à rechercher les raoïens de détourner la ruine totale de vostre ce sœur et de ces pauvres petites créatures qu'elle a mises au «monde; ce que vous me tesmoignés trèssufiîsamment.... Mon «Monsieur demeure dans les limites qu'il a prescrites à M. de « Lanoue, dans lesquelles je croy que, si vous les considérés «bien, vous y trouvères de quoy faire voir au roy que rien, au «monde, n'est désiré de nous, à l'égal de ses bonnes grâces. «J'invoque le ciel qu'il luy plaise nous départir une telle béné- « diction et détourne les flots impétueux, de quoy nous sommes «à la veille. Je continue donc aussy, mon cœur, à vous conjurer ce d'y aporter, de vostre costé, ce qui est en vostre puissance, et «ceste chère dame et bonne mère, qui travaillerés à ce bon «œuvre, je m'asseure, sans vous en lasser,»

Quelque imminent que fût le danger auquel il s'exposait, le duc de Bouillon ne pouvant méconnaître la sincérité des bienveilants eflbrts auxquels se livrait, dans son intérêt, la princesse d*Orange, mais persistant imprudemment dans d'insuffisantes concessions, lui écrivit le 27 février 1606 ^ :

a Madame, je voy, de plus en plus, les efects de vostre amytié «vers moy s'accroistre, et tout autant voy-je croistre la contice nuation de mes malheurs, en ce que vos afections ne sont pas

* Bihl, nat. mss. collect. Dupuy, vol. 440, f» 9.

* Bihl. nat, mss. collect. Dupuy, vol. 194, P> 63.

iOO LOUISE DE COLIGNY.

a assurées en puissance pour faire réussir le bien que vous desirfe a à Tavancement du service du roy et à mon contentement, a lequel je puis protester consister, envers tous, dans la recherche a des moyens de luy pouvoir estre rendu agréable ; mais en vain aay-je tant tenté qui n'ait sçeu amollir son cœur.... J'ay dict à a Dumaurier les difiicultés, pour les vous représenter, autant a que vous les jugerés assez estre fondées en rayson, et qu*une a telle affaire mérite que les propositions qui se font soient traia tées et ordonnées par toutes leurs circonstances, pour y voir la a garantie de ce que Ton y cerche. A vous, Madame, s'il vous a plaist de y cercher ces éclaircissements, et à faire balancer au roy a le bien ou le mal, que la survenance de ma ruyne luy peut aporater.... Je vous suplye donc. Madame, bastir sur ceste asseua rance, que mon coeur est entièrement français, et vous demeu- «rant fidèlement assuré, tant que je vivray.x>

Au point où les choses étaient arrivées, cette lettre, loin d'impliquer une solution, ne constituait qu'une échappatoire.

La princesse y répondit, le 1" mars, pour tenter de retenir le duc sur le bord de Tabime désormais ouvert devant lui.

Afin d'imprimer à sa tentative le plus sérieux caractère, elle chargea, en même temps, d'accord avec sa fille Brabantine, l'habile et dévoué Dumaurier de rédiger un mémoire contenant le développement des raisons sur lesquelles elle et la duchesse de la TrémoïUe s'appuyaient pour arracher le duc de Bouillon à son aveuglement et à son opiniâtreté insensée.

Dumaurier devait lui remettre ce mémoire, au nom de la mère et de la fille.

Porteur de ce document empreint d'une virile énergie et d'une haute raison^, Dumaurier se rendit à Sedan, y vit le duc, lui donna de sages conseils, et se retira, en laissant à Teneuil le

* Voir le texte dudit mémoire^ à VAppendice^ n® 6.

LOUISE DE GOLIGNT. 101

soin de remettre entre les mains du destinataire le mémoire dont il s'agit.

a J'ai su depuis, par un mien intime ami, raconte Dumaurier ^, «qu'après l'avoir lu, le duc dit, en colère, qu'il y recognoissoit «mon style et qu'il avoit eu la main plusieurs fois esbranlée a pour le jeter au feu. Il n'y a doute que la médecine lui semblait «trop amère, du commencement.))

Dans ces pénibles circonstances, Louise de Coligny et sa fille Elisabeth désiraient ardemment se voir ; mais une volonté supérieure à la leur s'y opposa. Réduite au désespoir, la duchesse de Bouillon écrivit à sa mère : « Redoublez vos bons offices ; il y va «des os de vos os, de la chair devostre chair.... On vous refuse « de me voir ; c'est descendre aux enfers que de se figurer cela ! «je suis triste jusqu'à la mort^ ! y>

On peut se représenter le surcroît de douleur qu'éprouvèrent la mère et la fille lorsqu'elles apprirent que les négociations étant épuisées, il n'y avait plus, par le fait du duc de Bouillon, d'autre issue à la situation qu'un recours à la force.

Le roi quitta Paris, le 15 mars, et fit marcher vers Sedan ses troupes et son artillerie. Arrivé à proximité de cette place, à Donchery, il reçut du duc de Bouillon un message tendant à obtenir que Villeroy fût envoyé pour conférer avec lui. Le roy y consentit et Villeroy se rendit aussitôt à Sedan. Des conférences s'ouvrirent et aboutirent, le 2 avril, à un traité, aux termes duquel le duc s'engageait, pour lui et ses enfants, à servir fidèment le roi, et ses successeurs, à recevoir dans la ville et le château de Sedan, ainsi que dans les autres places de la souveraineté, le roi, ses successeurs, et tels de ses représentants qu'il désignerait. En retour, le roi promettait de protéger le duc et

* Ouvré, loc. cit. y p. 134.

• Ouvré, loc. cit.y p. 137.

ses successeurs, lui accordait une pension et une autre k son fils atné, puis assurait la solde des gens de guerre destinés à la garde des places et des châteaux de la souveraineté.

Le duc ne devait livrer Sedan, qu'après avoir reçu des lettres de grâce. Le jour même de la conclusion du traité, le roi envoya ces lettres au parlement de Paris, avec ordre de les enregistrer, de les publier et de les lui expédier promptement.

En attendant leur arrivée, le roi avisa la princesse d'Orange, Laforce et quelques autres personnages de son intimité, de Theureuse issue de ses opérations. Ayant pour lui le droit, il veoait de triompher, sans que le sang eut coulé : il pouvait donc s'abaodonner à la gatté ; de là, ce billet qu'il adressa, de Donchery, à Louise de Coligny, le 2 avril, à titre de bulletin de victoire^:

a Ma cousine, je dirai comme César : Vent, vidij victy ou, a comme la chanson : Trois jours durèrent mes amours, et se a finirent en trois jours, tant j estois amoureux de Sedan. Gepeo- (( dant vous pouvez maintenant dire si je suis véritable ou dod, (( ou si je sçavois mieux Testât de ceste place que ceux qui me ce vouloient faire croire que je ne la prendrais de trois mois. a M. de Bouillon a promis de me bien et fidèlement servir, et moi, «d'oublier tout le passé ^ Cela fait, j'espère vous voir bientost,

• Journal de P. de VEstoile^ sur Tarmée 1606. ' Malherbe, dans Tode au roi Henri-le-Grand, sur I*heureux succès du voyage de Sedan, dit, en parlant de ce monarque :

«Voyez comme en son courage, « Quand on se range au devoir, «La pitié calme Torage {(Que Tire a fait émouvoir.

«A peine fut réclamée «Sa douceur accoutumée, «Que d'un sentiment humain «Frappé non moins que de charmes, «Il fit la paix, et les armes «Lui tombèrent de la main.»

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<c Dieu aidant) car, aussitôt que j'aurai esté dans la place et que a j'aurai pourvu à ce qui est nécessaire pour mon service, je prends a jà mon retour vers Paris. Bonjour, ma cousine. Aersens, qui (cvous rendra ceste-ci, vous dira de mes nouvelles.»

Une lettre du 5 avril, à de Laforce, datée également de Donchery, portait * :

« Le jour mesme que j'arrivai en ce lieu, qui n'est qu'à une .((lieue de Sedan, M. de Bouillon m'envoya supplier de vouloir ((bien envoyer M. de Villeroy pour traiter avecluy; ce que je a fis, le lendemain, et dans trois jours tout a esté conclu ; de (c quoy je vous ay bien voulu advertir, et que ceste place est (c bonne, mais pas si bonne que l'on me la faisoit, et que, dans la a fin de mai, je l'eusse réduite en mauvais termes. Je mets dedans a le chasteau le sieur de Nettancourt, gentilhomme de Champagne, (( qui est de la religion, et qui, durant le siège de Paris, estoit lieuce tenant de M. de Brienne, et cinquante soldats. La marchandise a est un peu chère, mais elle est bonne. Demain j'entrerai dans la a place, où je séjournerai jusqu'à lundi, que j'en partirai pour m'en a aller à Mousson, et delà reprendre mon chemin droit à Paris, a repassant à Reims et Yillers-Cotteret. M. de Bouillon en partira, a quatre jours après, pour me venir trouver où je serai, et enverra a sa femme et ses enfans à Turenne. Il n'avait dans la place que ce trois à quatre cenl^ soldats est rangers, tous lansquenets, Suisses ((OU autres; ce sont là des secours des princes d'Allemagne. ((J'espère que ce voyage ne m'aura pas peu servi, quand ce ne (C seroit que pour apprendre à ceux de mes subjects qui voudraient a faire les mauvais, que je sçay me faire obéir. Vous ferez part « de cecy à ceux que vous jugerez à propos, et m'avertirés de ce a que vous apprendrez importer à mon service.»

* Mém. de Laforce, t. 1^% p, 425.

Le 6 avril, dès la réception des lettres de grâce, le duc de Bouillon vint à Donchery trouver le roi, Tassura de son obéissance, demanda et obtint le pardon de sa conduite passée.

Henri IV fit une entrée magnifique dans Sedan, y fut reçu avec de grands témoignages de joie par tous les ordres de la ville, comme protecteur des libertés publiques. Il résida trois jours au château, et, ayant pourvu, par des instructions précises, à tout ce que nécessitaient les circonstances, il reprit le chemin de Paris.

Dès qu'il fut arrivé dans la capitale, il se rendit au parlement, assemblé pour le féliciter du succès de son expédition, et lui adressa ces paroles : a J*ai entrepris ladite expédition, moins pour a me rendre maître de Sedan, que pour faire la conquête du a seigneur de cette ville, duquel j*ay résolu d*employer utilement a le bras et la tête, dans les occasions les plus importantes^. »

Le duc de Bouillon suivit de près le roi et reprit bientôt, à la cour, le rang qu'il y occupait auparavant.

La duchesse de Bouillon, qui était restée à Sedan, écrivit, de cette ville, le 8 mai 1606 à sa sœur Brabantine, que le duc s'était proposé de voir ^ :

a Chère sœur, je me suis bien représenté les différens effects a que feroient en vostre esprit le souvenir de vostre perte et la joie «de voir mon cher Monsieur. C*estoit, à la vérité, des subjects «pour vous livrer un cruel combat; mais c'est où il faut, mon « cœur, que vous fassiez paroistre vostre sagesse, en vous con- « formant à la volonté de ce bon Dieu qui, pour le présent, vous «donne tant d'occasions de louer son saincl nom, ayant délivré « ce que vous aymez tant des abymes de la mort et des gouffres « les plus terribles qui se pou voient représenter et imaginer. Chère

« De Thou, Hist. univ,, t. 10, p. 119. • Archives de M. le duc de la Trémoïlle.

(cdame, il ne faut donc point estre ingrate d'un si grand bénéfice «reçu de sa main. Réjouissez- vous donc, mon cher cœur, puisque ce vous voyez une bonne partie de moi, et pensez au moyen de

a me voir du tout Ne laissez pas de commander à mon

oc Monsieur ; il vous aime chèrement : je n'ôterai que mes en fans a et moi ; vous suivez après, je vous en assure. Je le vois très a content de Thonneur et de la bonne chère qu'il reçoit du roi. oc Son but est de se maintenir en ce bonheur et luy plaire en toutes oc ses actions et lui donner une parfaite cognoissance qu'il n'a oc rien plus à cœur que de suivre ses intentions. »

Le duc ne pouvait qu'être fortifié dans ses résolutions, à cet égard, par la princesse d'Orange. On a vu avec quelle sollicitude elle avait agi en sa faveur. Sa bonté pour lui ne s'était pas démentie, un seul instant ; elle l'avait défendu contre lui-même ; et, à force de soins, de conseils et de démarches, elle l'avait fait rentrer dans la droite voie du devoir. Par cela même, elle avait ramené le calme dans l'âme, si longtemps angoissée de la duchesse Elisabeth.

A l'aspect de ces fruits précieux de la sagesse et de la bonté maternelles, comment ne pas reconnaître, dans l'une de ses plus éclatantes manifestations la grandeur du rôle de la femme chrétienne, au sein de la famille, et dans la vaste sphère des complications sociales !

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